L’horreur psychologique à la taïwanaise
Chronique du film DETENTION
Date de sortie : 2019
Réalisateur : John Hsu
Durée : 1h40
Genre : Horreur psychologique, drame historique.
Le film qui nous intéresse aujourd’hui est l’adaptation d’un petit jeu-vidéo d’horreur psychologique taïwanais sorti en 2017 et développé par Red Candle. Une fois n’est pas coutume, nous parlerons du film avant le jeu sur lequel nous reviendrons tout de même en fin d’article. Parce que nous tenons là un film qui a parfaitement compris comment passer d’un médium à l’autre en changeant la façon de raconter l’histoire tout en conservant tous les thèmes du jeu.

LE FILM
Tout d’abord, il faut savoir que l’histoire à la fois du jeu et du film (qui est très fidèle au matériau de base) se passe à Taïwan durant les années 60, soit en plein dans la dramatique période de la terreur blanche. Quésaco ? La terreur blanche de Taïwan est une période qui commença lors d’un massacre le 28 février 1947, après que la population se fut soulevée contre le gouvernement contrôlé par le Kuomintang (parti nationaliste chinois), dirigé par Chiang Kaï-shek. Celui-ci établit la loi martiale, qui resta en place du 19 mai 1949 au 15 juillet 1987. Pendant ces 38 ans de terreur, 140 000 personnes, principalement des intellectuels ou des membres de l’élite sociale, ont été emprisonnés par peur de leur sympathie pour le Parti communiste chinois ou de leur résistance au gouvernement nationaliste de la république de Chine, et entre 3 000 et 4 000 ont été exécutées. Et ces lois radicales s’étendaient aux écoles contrôlées par les militaires qui interdisaient aux jeunes de lire des livres proscrits (qu’ils soient communistes, ou globalement de gauche, traitant de liberté).

Marche ou crève !
Le film commence par nous présenter ce contexte historique en nous montrant les écoliers (garçons et filles) rentrer en rang dans leur établissement sous la surveillance des soldats qui peuvent procéder à des fouilles des sacs sur un soupçon arbitraire de trahison envers le régime. On y voit rapidement Wei, un ado qui en aide un autre à dissimuler quelque chose d’interdit aux yeux inquisiteurs de l’impitoyable instructeur Bai. Puis nous nous retrouvons en pleine nuit dans une école délabrée, fermée, où on fait la connaissance de Fang, une jeune fille qui pense s’être endormie jusqu’après les heures de cours. L’ennui, c’est que toute l’école semble plutôt abandonnée, poussiéreuse avec des scellés placardés partout. En essayant de retrouver son chemin, elle va être témoin d’apparitions étranges, fantomatiques, tel Monsieur Zhang, un professeur, qui ne semble pas la remarquer.

Mais c’est quoi cet endroit ?
Le film ne perd pas de temps à nous présenter un univers étrange, de cauchemar, dans lequel erre Fang (bientôt rejointe par Wei) sans comprendre. Ils n’ont pas vieilli mais l’école semble sortie d’une autre époque, et la route pour en sortir est coupée par un ouragan. On se questionne assez vite si nous ne sommes pas en train de suivre des fantômes, ou simplement un cauchemar (voire les deux). Cette école en version « miroir déformé » n’est d’ailleurs pas sans danger. Rapidement, nos protagonistes y croisent le concierge, mais dont la moitié de la tête est arrachée, ce qui ne l’empêche pas de leur courir après. Puis un autre danger bien pire se profile sous les traits au départ indistincts d’un grand homme maigre dépassant les 3 mètres, qui répète les slogans du parti nationaliste avec une voix de radio.
A ce stade, le spectateur se demande s’il ne voit pas une version métaphorique de la terreur exercée dans l’école tant cela ressemblerait à un cauchemar d’écolier terrifié dans lequel l’autorité tyrannique apparaitrait comme un monstre arpentant les couloirs. Et l’originalité du film est de mettre la lumière sur ce qu’il s’est passé ici au travers de souvenirs qui reviendront au gré de l’exploration de l’école. Lorsque Fang trouve un livre interdit, elle se souvient du club de littérature clandestin ouvert par deux professeurs (dont Monsieur Zhang) et dont Wei faisait partie. Petit à petit au gré du cauchemar, la réalité est reconstruite, et on comprendra ce qui a finalement déclenché la tragédie qui a frappé l’école. Un délateur a révélé à l’instructeur Bai le club de littérature interdit et des exécutions ont eu lieu.

Sortez-nous de cet enfer !
Alors que le jeu vidéo du même nom laissait planer plus longtemps le doute sur les personnages que l’on incarne, il apparait au spectateur habitué assez vite que Fang et/ou Wei sont des fantômes errant dans une école condamnée et revivant par fragments ce qu’il s’est passé. Cet aspect de la narration n’est donc pas vraiment un twist final mais une manière de raconter un drame sous forme de film d’horreur. Le film choisit plutôt de révéler d’autres choses au fil du métrage, à savoir l’identité du délateur, mais encore au delà de ça, les raisons qui l’ont poussé à trahir le club clandestin. Il ne s’agit pas d’un film à charge contre un ado délateur mais contre un régime politique qui s’est servi de tout le monde, y compris d’enfants dans des situations familiales complexes, pour exercer la terreur. Le film traite donc également de pardon. Et c’est au travers des souvenirs d’un fantôme qui a choisi d’oublier, par honte, condamné à revivre la tragédie dans son propre purgatoire, que nous comprendrons tout.

A l’origine de tout : souvent des drames familiaux ou sentimentaux
Mais dans ce monde de cauchemar, tout le monde ne semble pas réellement mort, comme si, dans un état de coma aux portes de la mort, un vivant pouvait y mettre le pied et comprendre l’importance de survivre pour se souvenir de ce terrible massacre, par devoir de mémoire. La fin est à ce titre très poétique et bienveillante, quand le dernier survivant revient dans les ruines de l’école.
Concernant la dimension horrifique du film, malgré quelques CGI pas très bien fichus parfois, chaque apparition cauchemardesque est emplie de symbolisme, tel ce grand homme maigre dont le visage est un miroir, comme pour confronter sa victime à sa propre image et donc à sa propre culpabilité dans le drame qui a eu lieu. Le film a même choisi de bazarder pas mal de créatures présentes dans le jeu pour conserver la plus importante qui incarne à la fois le régime répressif et la culpabilité. Chaque scène a du sens et ne tombe pas dans la facilité de faire des clins d’œil au jeu. Les scènes choc sont souvent des métaphores de ce qu’il s’est vraiment produit (une délation vécue comme un assassinat, une peur perçue comme un monstre implacable). Ce que le film perd peut être en révélation surprenante, il le gagne en profondeur et en suspense. Quand bien même on comprendrait assez vite qui est vivant ou déjà mort, l’originalité de la narration capte l’attention et nous donne l’envie de comprendre à quoi correspond cette espèce de purgatoire que représente l’école cauchemardesque, et ce qu’il s’est vraiment passé dans le monde réel. Justement, plutôt que simplement reposer sur un twist final, il y a un réel travail sur l’écriture des personnages et une dimension dramatique très forte.

Des visions de cauchemar reflétant une triste réalité
Le film aurait certes pu être raconté sans dimension horrifique, en tant que simple drame historique, mais c’est tout l’intérêt de ce parti pris (celui du jeu à la base) de trouver une façon originale de raconter un drame historique. Tout n’est pas parfait non plus, il y a quelques effets horrifiques ratés et des CGI parfois mal utilisés et il est vrai que le film est plus intéressant que véritablement terrifiant (mais cet avis vient d’un habitué aux film d’horreur). Mais il est à noter qu’il s’agit là du tout premier film de son réalisateur John Hsu. Et c’est déjà du sacré bon boulot pour adapter une telle histoire pensée à la base pour un jeu-vidéo sans rien sacrifier de sa profondeur ou de son originalité, quitte à y perdre un peu en mystère (en tous cas plus rapidement que dans le jeu). En bref, rien de honteux tant la symbolique de l’horreur, elle, fonctionne grâce au sujet. Il n’est pas juste question d’un vilain démon comme dans pas mal de films d’horreurs aux scénarios de blague carambar. La narration reposant sur la reconstruction de la mémoire d’un personnage fait même écho avec intelligence au devoir de mémoire d’un drame historique.
LE JEU VIDEO
Concernant le jeu vidéo, l’histoire est la même, et elle reste donc excellente. Mais les flash back expliquant le passé sont plus subtils et il appartient aussi au joueur de lire les notes à ramasser tandis qu’il déambule dans une école en ruines. Le mystère quant à la nature des personnages qu’on incarne reste nébuleux plus longtemps, on questionne rarement dans un jeu si on incarne un personnage en train de rêver ou même carrément un fantôme qui aurait oublié les tragédies de sa vie. Cependant, en film, ç’aurait été beaucoup plus difficile de conserver toutes les explications pour la fin. Dans un jeu on marche, on explore, on lit des notes datant du passé. Et on comprend progressivement sur un rythme assez monotone.

L’horreur du jeu repose sur son rythme lent et menaçant, mais assez linéaire
En film, la narration se doit d’être plus dynamique et passer d’une époque à une autre (ou d’un lieu réel à une dimension de cauchemar) pour conserver l’attention du spectateur. De même, dans le jeu, il y a une dimension de survie plus présente, il faut parfois se cacher de monstres, retenir sa respiration face à une menace aveugle, etc. Mais toutes ces mécaniques de gameplay et créatures, bien que symbolisant toutes un traumatisme vécu par les personnages, ç’aurait été un peu trop la foire aux bestioles grotesques de les inclure dans un film qui choisit plutôt de se concentrer sur le fond dramatique de l’histoire. Je considère donc que le film est une bonne adaptation qui a compris les intentions du jeu de base et su quoi conserver et quoi laisser de côté pour un spectacle devant lequel on reste passif, contrairement à un jeu.
Un peu de gameplay
Le jeu en lui-même était d’ailleurs surtout original grâce à son histoire. C’est un petit jeu indépendant en 2D ne bénéficiant pas d’un gros budget ni de mécaniques de gameplay ultra poussées (globalement on marche, on ramasse des indices pour résoudre quelques énigmes et on fuit ou se cache des dangers). L’histoire ainsi que l’atmosphère horrifique et désespérée sont ce qui marque le plus (l’imagerie horrifique du jeu est même bien plus perturbante que celle du film). Certains joueurs pourraient même passer à côté de certains thèmes de fond s’ils décident de ne pas lire toutes les notes à ramasser. C’est pourquoi en jeu on retient surtout l’atmosphère et les révélations finales concernant la nature du monde dans lequel les protagonistes évoluent, tandis qu’en film on retiendra surtout le développement des personnages et la tragédie qui a frappé ces jeunes aux prises avec un régime politique impitoyable.

Des visuels simples en 2D mais suffisemment détaillés pour que les horreurs soient réalistes
A noter que le film a été interdit en Chine par le gouvernement. Comme quoi, tout ne change pas, et certains ne veulent pas se souvenir de périodes peu reluisantes de leur histoire, et cela même si aujourd’hui ce sont les communistes au pouvoir en Chine. Cette jeunesse persécutée pourrait passer pour des héros (ou des martyrs) ayant résisté au Kuomintang, mais non, il est même interdit d’en parler sur un site Internet chinois. Sans doute parce que le Kuomintang n’a jamais vraiment cédé, ou très temporairement, à Taïwan (même si ce n’est plus la terreur de la loi martiale, hein !) et qu’il n’est pas bien vu tout court pour le PC de parler de l’opposition.

Ne jamais oublier
Le film est disponible en France en blu-ray depuis 2023 chez Spectrum Films.
