
* HALLOWEEN MANIFESTO – 3° PARTIE *
Chronique de la troisième création dédiée à Batman par Jeph Loeb & Tim Sale : BATMAN : AMÈRE VICTOIRE
Date de publication : 1999
Auteurs : Jeph Loeb (scénario), Tim Sale (dessin)
Genre : Super-héros. Thriller
Éditeur VO : DC Comics. Éditeur VF : Urban Comics (anciennement Semic)
Le dossier en 5 parties sur les récits de Jeph Loeb & Tim Sale dédiés à l’univers de Batman :
1. BATMAN HALLOWEEN SPECIAL
2. BATMAN : UN LONG HALLOWEEN
3. BATMAN : AMÈRE VICTOIRE (vous êtes ici)
4. CATWOMAN À ROME
5. BATMAN : LE DERNIER HALLOWEEN

Douze mois : Douze épisodes : Douze couvertures plus conceptuelles encore que THE LONG HALLOWEEN !
Cet article est le troisième d’une série de cinq sur toutes les œuvres réalisées par le tandem Jeph Loeb (scénario) et Tim Sale (dessin) autour de l’univers de Batman. Ce duo d’auteurs a aussi bien officié chez DC Comics que chez Marvel, pour un certain nombre de mini-séries particulièrement réussies et iconiques, transcendées par un style inimitable.
Nous nous intéresserons ici à la figure du justicier en costume de chauve-souris. Car, dans l’univers DC, les deux compères ont également livré une magnifique histoire de Superman, chroniquée dans un article distinct…

L’art de Tim Sale : dépouillement, expressionnisme et puissance iconique.
Le pitch et le concept de BATMAN : AMÈRE VICTOIRE
Cette seconde maxi-série, que l’on préfère en général prononcer sous son titre VO DARK VICTORY, reprend là où UN LONG HALLOWEEN s’était arrêtée. Au niveau de la continuité, on reste dans la lignée de BATMAN YEAR ONE (une relecture des origines de Batman par Frank Miller, publiée en 1987) dont UN LONG HALLOWEEN et DARK VICTORY représentent une suite parfaite (comme s’il s’agissaient des années “deux et “trois”).
Jeph Loeb & Time Sale nous proposent à peu-près le même concept que pour UN LONG HALLOWEEN, à savoir la publication de douze épisodes sur un an (un épisode par mois, mais en réalité il y en quatorze dans DARK VICTORY). Bien que l’intrigue soit très proche de la maxi-série précédente, DARK VICTORY se lit avec un plaisir intact et on peut difficilement la refermer avant de l’avoir terminée.
Alors que le schéma de l’histoire est le même – avec un meurtre commis chaque mois, par un tueur en série laissant systématiquement les traces de son passage sous la forme d’une nouvelle énigme (dans UN LONG HALLOWEEN il était surnommé Holiday, tandis qu’ici on le nomme le Tueur au Pendu puisqu’il pend chacune de ses victimes), Batman luttant contre toute la panoplie de ses ennemis les supervilains qui peuvent tour à tour se cacher derrière l’identité du tueur – cette nouvelle maxi-série réussit, tout comme la précédente, à enrichir constamment le mythe.

Chat et chauve-souris. Les créatures nocturnes…
On se souvient de la “méthode Jeph Loeb” sur Batman, qui se calque sur le modèle du serial, avec un épisode par mois comme autant d’occasions d’opposer, à chaque fois, un supervilain différent de la galerie de Gotham City à son héros. Soit une intrigue à suspense dans la tradition du roman noir, façon “Whodunit”.
Comme il le fera plus tard avec l’arc narratif SILENCE, Jeph Loeb développe de ce fait une sorte de récit-choral permettant de présenter l’univers de Gotham City sous la forme d’une histoire facile d’accès, comme une porte d’entrée idéale à destination des nouveaux lecteurs, qui souhaiteraient découvrir cet univers dans son ensemble, tout en restant dans la continuité pour ne pas perde les fans en cours de route.
Il s’agit donc à chaque fois d’une histoire intégrée dans la continuité (c’est-à-dire dans l’histoire canonique de Batman et de son univers tel qu’il évolue à travers les séries BATMAN et DETECTIVE COMICS depuis des décennies), mais qui peut aussi se lire comme un récit autonome. La singularité des travaux en tandem avec Tim Sale étant qu’il s’agit en plus d’une relecture des premières années de l’homme-chauve-souris (ici la troisième année, en toute logique).
La particularité de DARK VICTORY est d’ailleurs de revenir sur la rencontre entre Batman et Robin. Et alors qu’on pouvait redouter ce passage imposé, proprement enfantin dans sa conception, les auteurs nous offrent une rencontre d’une bouleversante délicatesse, merveilleusement écrite et mise en scène. Ou toute la magie de l’écriture de Jeph Loeb, auteur pourtant souvent décrié par le cœur du lectorat de comics mainstream le plus dur (ce même type de lectorat qui place la notion de “continuité” avant tout (en tout cas avant la qualité proprement dite des scénarios), et qui ne supporte pas les auteurs qui la contournent.

Entrée en lice de Robin (premier du nom).
Le second degré
On a reproché moult choses à ces œuvres signées Jeph Loeb & Tim Sale (“comics de base”, “histoires creuses”, “récits superficiels, prétextes à mettre le supervilain du mois”, etc.). Et puisque les détracteurs de Jeph Loeb ont la dent dure (le bonhomme est souvent passé chez Marvel et c’est là, surtout, qu’il a malmené la continuité – c’est très grave), ils ont moqué l’inventaire de ces maxi-séries. Selon eux, ce travail tout entier n’aurait été, pour le scénariste, que le prétexte de sortir à tout prix le “vilain du mois”, orientant ses récits sur des apparitions soi-disant factices. Et rien d’autre.
Au lieu de chercher la petite bête, on aurait pu deviner qu’il s’agissait avant tout d’un hommage aux épisodes originels, qui multipliaient également les supervilains, afin de rameuter le lectorat sur de l’événementiel facile (“Ouah ! super ! y a un nouveau méchant !” s’écriaient alors les jeunes lecteurs, avant d’en parler aux copains le lendemain, à l’école…).
Les lecteurs réfractaires à ce procédé ne sont-ils pas ainsi passés à côté d’une forme de second degré conceptuel, où le fond et la forme coïncident afin de citer toute une époque rétro, histoire de la redéfinir sous le vernis d’un comic book contemporain ? Car comme on l’a vu dans les précédentes parties de notre dossier consacré au tandem Jeph Loeb & Tim Sale, ce parti-pris conceptuel est totalement dévolu à l’approche postmoderne des auteurs et c’est tout simplement ce qui fait le sel de leurs créations.

Une redéfinition conceptuelle de chaque personnage (ici Poison Ivy toute en langage corporel fibreux et chlorophyllien).
Il faut ainsi rappeler que les œuvres de Jeph Loeb & Tim sale ne sont pas des récits à prendre au premier degré, mais des hommages conceptuels gorgés de références, mariant à l’envie la composante enfantine du matériau à l’époque de sa création (c’est-à-dire l’âge d’or des comics de super-héros, dans les années 40), avec une mise en forme destinant ces récits avant tout aux adultes contemporains (certaines scènes sont tout de même bien violentes), avec un savant bagage artistique qui demande à être décrypté.
Ce faisant, les auteurs manient leur art avec un équilibre, une finesse et une habileté rare, trouvant le terrain idéal entre un sujet naïf (des histoires de super-héros à priori pour les enfants) et un style narratif mature et sophistiqué, pour un résultat artistique à l’extrême, à la fois populaire et exigeant, parvenant miraculeusement à remettre au goût du jour des histoires d’une autre époque. Le miracle étant, une fois encore, que ces histoires de peurs enfantines puissent être lues par des adultes cultivés sans qu’ils n’y trouvent un trop gros écart entre le fond et la forme.

Horreur et cartoon : le sens de l’équilibre entre la part de l’adulte et celle de l’enfant…
Superficiel, DARK VICTORY ?
Comment vous convaincre que, tout comme avec certains grands auteurs comme Frank Miller (songeons notamment à DARK KNIGHT RETURNS ou SIN CITY), c’est avec des créateurs comme Jeph Loeb & Tim Sale que l’on profite au contraire des meilleures toiles de fond. Elles sont sous-jacentes, elles sont silencieuses dans leur développement, mais elles sont bien là. Et ce bien davantage que dans les comics old-school de Marvel ou de DC Comics, où se cachaient des thèmes dans le sous-texte, certes, mais développés de manière naïve et pachydermique par une poignée de scénaristes ne sachant pas penser en termes graphiques.
Les véritables œuvres d’auteurs se jouent du côté des artistes avec qui la toile de fond se dilue dans l’acte pictural. Dans leurs œuvres, tout se joue dans les relations entre le fond et la forme. Ils ne développent pas leurs thèmes en les assénant à coup de massue par le texte, mais en les digérant en amont. Ils citent des références universelles en les assimilant plastiquement et, ainsi, développent du fond par héritage artistique.
On se retrouve alors aux confluents de la littérature et des arts plastiques, c’est-à-dire tout ce qui peut sortir de meilleur d’un médium comme celui de la bande-dessinée.

Tout l’âge d’or du film Noir hollywoodien et celui de l’expressionnisme gothique, en une poignée d’images.
Partons du principe que la bande dessinée est un médium visuel et que, même s’il y a du texte, il n’est là que pour être au service du récit, et non pour décrire le sous-texte comme le ferait une dissertation (c’est d’ailleurs cette spécificité qui rapproche le médium de la bande-dessinée de celui du cinéma).
Dans l’histoire des arts plastiques (c’est-à-dire les activités artistiques visuelles majeures, comme le dessin, la peinture ou la sculpture), on privilégie donc l’expression plastique (les formes, les couleurs, la matière et la texture). En bande dessinée, on parlera davantage d’expression graphique (le dessin, l’encrage) et picturale (les couleurs, les effets spéciaux), mais finalement c’est la même chose.
Dans l’histoire des arts plastiques, toujours, les artistes les plus importants n’ont jamais développé leurs thèmes par le texte, mais au contraire par leur seule plasticité (Pablo Picasso n’a jamais assorti son GUERNICA d’un commentaire écrit. Et que dire des artistes du moyen-âge et de la Renaissance, qui transmettaient le contenu des écrits religieux aux gens qui ne savaient pas lire par l’art de la fresque). Et, pour ce faire, ils ont toujours utilisé l’héritage de leurs prédécesseurs en l’enrichissant au fil des générations. Processus que, dans l’histoire des arts, on nomme “rupture et continuité” : Rupture car on ne se contente pas de répéter, puisque l’on transforme et que l’on fait évoluer les thèmes et les techniques au fil du temps ; continuité lorsque l’on préserve en partie l’héritage de ce qui a été développé en amont. Un savant équilibre (nous aurons compris que la notion de “continuité”, qui signifie ici que des artistes reprennent l’héritage de leurs ainés, n’a rien à voir avec celle que les fans de comics apposent au respect des storylines canoniques de l’histoire éditoriale de leurs personnages favoris).

La femme fatale, icone du film NOIR, dans la continuité d’un héritage littéraire et cinématographique (et qui n’a rien à voir avec la continuité éditoriale)…
Le processus de “rupture et continuité”, c’est exactement celui qu’appliquent Jeph Loeb & Tim Sale dans leur travail effectué en duo.
Continuité, parce qu’ils entremêlent par les images leurs récits à tout un tas de références, véhiculant de surcroit la toile de fond qui est intrinsèquement liée avec ces références : Une atmosphère particulière, un style graphique prononcé, un genre particulier de récit, une citation cinématographique, et la toile de fond est automatiquement abordée. Pas besoin de taper sur la tête du lecteur en répétant lourdement les thèmes sous-jacents : Dans DARK VICTORY, tout se joue dans le prolongement du film NOIR (dont l’âge d’or est parfaitement contemporain de l’âge d’or des comics de super-héros comme BATMAN), avec tous les thèmes qui lui sont liés, qui viennent donner de la profondeur au récit. Et cela se fait par les images.
Rupture, car Jeph Loeb & Tim Sale réinventent complètement le style de narration et de découpage séquentiel des histoires dont ils proposent la relecture, redéfinissant radicalement la manière d’incarner les mêmes tropes, sans le style archaïque, laborieux, naïf, ampoulé et enfantin des anciennes versions.
Évidemment, ce point de vue sous entend que le lecteur doit d’abord posséder un bagage et une certaine culture artistique afin de relever les éléments de la toile de fond. Mais c’est de cette manière que se définit ce qu’est réellement l’art séquentiel. Raison pour laquelle on peut avancer que les créations de Jeph Loeb & Tim Sale représentent le sommet du médium du comic book super-héroïque.

Expressionnisme et langage corporel baroque.
DARK VICTORY : Une œuvre d’art ?
Au final, voilà pourquoi on peut estimer que les œuvres estampillées Jeph Loeb & Tim Sale sont de véritables œuvres d’art, et non des comics de base !
En surface, ces histoires laissent la part belle à l’émotion plus qu’à la réflexion, et c’est justement toute la virtuosité des auteurs qui leur permet de dissimuler la profondeur de leurs histoires sous le vernis de cette esthétique postmoderne. L’expérience qu’ils font vivre au lecteur, à travers une sorte de nostalgie universelle, est ainsi purement émotionnelle, alors que l’on véhicule en sous-texte les thèmes qui anoblissent le genre développé. Et c’est bien cette alchimie entre le fond et la forme qui procure à ces œuvres toute leur richesse, toute leur saveur et toute leur dimension en tant que produit de la culture populaire.
Lire ce type de comics, c’est un peu comme si l’on révisait ses classiques en embrassant toute l’histoire de la culture populaire, à travers une imagerie savamment connotée.
Qui plus est, à ce stade de sa carrière, le style de Tim Sale s’est encore affirmé, en un sens radicalisé, toujours un peu plus conceptuel et expressionniste. Ses personnages incarnent ainsi leur intériorité et leurs fêlures à coup de déformations physiques baroques, de rictus hypertrophiés et autre langage corporel reptilien, où les ombres portées complètent leur attachement au bien ou au mal, souvent en lutte au sein d’un même personnage.
Encore une fois, nous sommes bien face à une histoire qui puise sa profondeur, non pas par le texte, mais dans son expression plastique !

Bruce Wayne : Un personnage lui-même dévoré par les ténèbres…
Au terme des douze épisodes de DARK VICTORY, le lecteur a vécu la suite des premières années de son héros dans une version ultime et classieuse, magnifiquement équilibrée entre ses éléments enfantins intrinsèques issus de l’univers originel de Batman à l’époque de sa création, et sa transition dans l’ère moderne, sachant préserver les fondamentaux de la mythologie batmanienne, tout en dépoussiérant ses origines avec de belles histoires, gorgées d’émotion et de style.
Cependant, au terme de ces douze épisodes, une question demeure : Où donc est passée Catwoman, qui a soudain disparu sans que l’on sache pourquoi ? (réponse dans la prochaine partie de notre dossier)…

Les différentes éditions en VF de DARK VICTORY.
See you soon !!!
