
* HALLOWEEN MANIFESTO – 2° PARTIE *
Chronique de la deuxième création dédiée à Batman par Jeph Loeb & Tim Sale : BATMAN : UN LONG HALLOWEEN
Date de publication : 1996
Auteurs : Jeph Loeb (scénario), Tim Sale (dessin)
Genre : Super-héros. Thriller
Éditeur VO : DC Comics. Éditeur VF : Urban Comics (anciennement Semic)
Le dossier en 5 parties sur les récits de Jeph Loeb & Tim Sale dédiés à l’univers de Batman :
1. BATMAN HALLOWEEN SPECIAL
2. BATMAN : UN LONG HALLOWEEN (vous êtes ici)
3. BATMAN : AMÈRE VICTOIRE
4. CATWOMAN À ROME
5. BATMAN : LE DERNIER HALLOWEEN

Douze mois : Douze fêtes : Douze épisodes !
Cet article est le deuxième d’une série de cinq sur toutes les œuvres réalisées par le tandem Jeph Loeb (scénario) et Tim Sale (dessin) autour de l’univers de Batman. Ce duo d’auteurs a aussi bien officié chez DC Comics que chez Marvel, pour un certain nombre de mini-séries particulièrement réussies et iconiques, transcendées par un style inimitable.
Nous nous intéresserons ici à la figure du justicier en costume de chauve-souris. Car, dans l’univers DC, les deux compères ont également livré une magnifique histoire de Superman, chroniquée dans un article distinct…

YEAR ONE : La suite !
Le pitch et le concept de BATMAN : UN LONG HALLOWEEN
Nous sommes au lendemain de BATMAN : YEAR ONE, dans les jeunes années de Bruce Wayne.
Un tueur en série surnommé “Holiday” sème la panique dans les rues de Gotham City en commettant un meurtre chaque mois, le soir d’une fête nationale américaine.
À chacune de ses enquêtes, alors qu’il lutte parallèlement contre la pègre sous la domination de la famille Falcone, Batman va être confronté à l’un de ses pires ennemis. Car chacun d’entre eux peut potentiellement se révéler comme l’auteur des meurtres, en se cachant derrière l’identité du serial killer…
Sur le principe du serial, avec un épisode par mois publié sur une année (chaque épisode étant l’occasion d’opposer, à chaque fois, un supervilain différent de la galerie de Gotham City à son héros), cette maxi-série déroule une intrigue à suspense dans la grande tradition du roman noir, façon “Whodunit”.
Tout comme il le fera plus tard avec l’arc narratif SILENCE, Jeph Loeb imagine ici une sorte de récit-choral, afin de présenter l’univers de Gotham City sous la forme d’une histoire facile d’accès, comme une porte d’entrée idéale à destination des nouveaux lecteurs, qui souhaiteraient découvrir cet univers dans son ensemble.
Il s’agit d’une histoire majeure de BATMAN, totalement intégrée dans la continuité (pour ce que ça vaut), qui peut être appréhendée comme une suite directe au mythique BATMAN : YEAR ONE de Frank Miller. Mais c’est aussi un récit autonome, qui peut très bien être lu pour lui-même. Avant tout, évidemment, il s’agit d’une relecture des premières années de notre (super) héros !
Le tandem Jeph Loeb & Tim Sale nous offre peut-être ici son œuvre la plus ambitieuse. Sachant que les autres albums de leur cru sont également brillants, inutile de dire que l’on tient-là une des meilleures histoires jamais contées sur le Caped Crusader !

Attention : Il va y avoir du beau vilain monde !
La marque Jeph Loeb & Tim Sale
Depuis leurs trois premiers récits estampillés BATMAN HALLOWEEN SPECIAL (voir article précédent), les deux auteurs développent la mythologie de l’Homme chauve-souris à tous les niveaux. Tout au long des douze épisodes qui constituent BATMAN : UN LONG HALLOWEEN, ils mettent en scène la lutte du caped crusader contre la pègre, en particulier la famille Falcone, faisant ainsi écho à YEAR ONE ; ils intègrent les super-vilains emblématiques de la série (Le Joker, l’Épouvantail, l’Homme-mystère, etc… soit un par mois !) et reviennent en détails sur la chute d’Harvey Dent et sa transformation en Double-face (l’un des moments forts du récit).
Dans la forme, ils réalisent un travail magnifique en enrobant l’ensemble d’une atmosphère aux confins des films noirs, des cartoons, des films d’Alfred Hitchcock et des films d’épouvante (on a l’esprit d’Halloween ou on ne l’a pas !), qui cite plusieurs décennies de modèles sémantiques et esthétiques. C’est cette base référentielle qui nourrit le scénario de l’intérieur, lequel puise sa densité à leur source (on en reparle en détails un peu plus bas). Et, quoiqu’il en soit, l’ensemble s’impose comme une brillante relecture des premières aventures du justicier, remettant ces premières années au goût du jour, tout en restituant l’époque consacrée, ses fondements, sa dimension enfantine et son atmosphère (ça s’appelle le postmodernisme et on en parle dans quasiment tous les articles consacrés au duo).

Simple, évident et iconique : L’art d’en imposer avec trois fois rien.
Le dessin, quant à lui, dans sa forme la plus aboutie à ce stade de la carrière du dessinateur, est absolument unique. Tim Sale nous enchante de son trait gracieux et magique, expressionniste, à la fois caricatural et puissant, qui sonne toujours juste. Son style a quelque chose de si intemporel, de si romantique, qu’il s’est fait par ailleurs le spécialiste des relectures et des histoires se déroulant dans le passé.
Pour ceux qui aiment la série animée des années 90, produite par Bruce Timm, l’ambiance gothique et rétro de ce LONG HALLOWEEN est un ravissement à chaque instant, avec un soupçon de violence et de méchanceté en plus…

Ou comment annoncer la dualité du futur Double-face…
L’acte postmoderne
Comme évoqué plus haut, le projet de nos auteurs consiste à trouver, dès le départ, un équilibre entre le passé et le présent, entre le classique et le contemporain. En cela, ils effectuent un véritable travail de relecture postmoderne, qui consiste à préserver tous les codes propres à l’intégrité de chaque univers défini, en les mêlant aux canons actuels de mise en forme, afin d’effectuer la synthèse de tous ces éléments épars.
Ainsi, leurs histoires ont un look à la fois rétro et moderne, puisque elles sont censées se dérouler dans le passé de Batman (initialement les années 1940), tout en évoluant au sein d’un lectorat contemporain (celui des années 1990). Afin de réaliser cette synthèse entre les époques, Jeph Loeb & Tim Sale nous proposent un florilège dans le but de nous transporter dans l’ambiance et dans l’imagerie originelle, telle qu’on pouvait la voir au cinéma (médium largement plus universel que celui des seuls comics), à travers les films noirs, les films fantastiques, les cartoons et surtout les serials, très à la mode dans les années 40 et diffusés en première partie d’un film. Sachant que l’un des serials les plus populaires était justement dédié à Batman, voilà bien la preuve de ce va-et-vient entre les divers médiums, qui véhiculaient le même type d’imagerie propre à leur époque.
En revanche, la mise en forme est strictement moderne : Dialogues épurés, voix off, narration axée davantage sur le vocabulaire graphique que sur les phylactères, le tout transcendé par un découpage des planches savant, sophistiqué et inventif.

La même esthétique que dans les films noirs des années 40.
Aux films noirs, Jeph Loeb & Tim Sale empruntent toute une iconographie et trainent dans son sillon les thèmes qui vont avec. C’est donc toute une faune urbaine qui est convoquée, un décorum stylisé et une toile de fond composée d’une vision amère de la société occidentale, où les valeurs viriles sont ramenées au rang de la violence, stigmatisée comme un outil de divertissement, où l’image de la femme se confond avec celle d’un objet de désir sexuel, quand bien même il serait fatal ! Et où toutes les transgressions sont possibles.
En même temps que ces thèmes récurrents, c’est également une esthétique particulière qui est véhiculée, avec ses éclairages contrastés (on pense immédiatement aux rayons de lumière à travers les rideaux à lamelles du pauvre détective privé alcoolo !), ses larges pans de l’image plongés dans l’obscurité, ses scènes nocturnes, son décor urbain et ses trottoirs humides. Assurément, cette esthétique marquée avait été influencée par l’expressionnisme allemand, qu’avaient amené avec eux les artistes européens fuyant la montée du nazisme (dont par exemple Murnau et Fritz Lang)…
Il est important de noter que la naissance du film noir au cinéma (LE FAUCON MALTAIS de John Huston, considéré comme acte fondateur, est réalisé en 1941) correspond avec toute la première partie de la carrière éditoriale de Batman (l’âge d’or des comics), et que son déclin correspond également à la fin de la dite période (et la naissance de l’âge d’argent à partir du milieu des années 50).

Tout l’âge d’or du film noir hollywoodien, en une poignée d’images.
Pour autant le duo ne se contente pas de citer les seules années 40 de l’époque de Bob Kane & Bill Finger (les créateurs du Batman originel) : Puisque le début des années 70 avait été une seconde naissance pour l’univers de leur héros, sous l’impulsion des histoires mythiques d’un autre duo ne l’étant pas moins, à savoir Neal Adams & Dennis O’Neil, l’occasion était trop belle pour ne pas citer également des références issues de cette seconde époque. Jeph Loeb & Tim Sale profitent donc de cette occasion pour associer notamment la famille Falcone de Gotham City à la plus célèbre famille de maffieux de l’histoire du cinéma, c’est-à-dire la famille Corleone de la saga du PARRAIN de Francis Ford Coppola (dont le premier film sort en 1972).
Neal Adams & Dennis O’Neil avaient effectivement opéré une certaine forme de révolution au sein de la série en lui apportant une approche beaucoup plus moderne et nettement plus intense en termes de violence, renouant avec le Noir, au sortir de ces années 60 qui avaient été dominées par une imagerie très bon enfant (pour ne pas dire très kitsch) au rythme d’une série télévisée extrêmement colorée, portée sur le pastiche plus que sur l’aura gothique du personnage dans sa forme originelle !
On pourrait penser que cette référence à la saga du PARRAIN est gratuite et qu’elle n’a rien à voir avec l’univers de Gotham City. C’est avant tout parce que la toile de fond tissée par les auteurs est diluée dans la mise en image, et non assénée directement.
Dans l’histoire de l’art, l’usage de la “référence” est bien plus qu’un hommage ou une simple citation gratuite. C’est un vecteur, un matériau et un outil. C’est justement le moyen de véhiculer une toile de fond, afin de transporter toutes les thématiques qui lui sont liées. En associant la famille Falcone à celle des Corleone, Jeph Loeb & Tim Sale transmettent le travail effectué en amont par Coppola, à savoir les thèmes développés dans LE PARRAIN, sans être obligés de les développer à leur tour, entendu que le lecteur est censé connaitre ses classiques. Le processus se produit automatiquement dans l’inconscient du lecteur, par analogie et héritage culturel.
La “profondeur” de la toile de fond n’est donc pas véhiculée par le texte, mais par l’expression plastique. Et là où les auteurs font très fort, c’est justement parce qu’ils transmettent ces thèmes par l’émotion plus que par le discours. Contrairement aux comics old-school où ces mêmes thèmes étaient martelés grossièrement (et probablement plus faciles à décrypter), ceux de Jeph Loeb & Tim Sale sont certes plus cryptiques, mais nettement plus fins, diffusés dans la mise en forme de manière organique. Le lecteur a accès à ce sous-texte s’il est relativement cultivé (et si ce n’est pas le cas, il a juste à lire une excellente histoire de Batman !).

Ici, l’ambiance du film Noir des années 40 se confond avec celle du PARRAIN et celle des années 70…
Aux films fantastiques des années 30 et 40 (pour le coup on retourne à la période initiale de l’âge d’or des comics où les séries BATMAN et DETECTIVE COMICS ont fait leurs débuts), Jeph Loeb & Tim Sale vont également emprunter la même esthétique héritée de l’expressionnisme allemand. Mais ils vont aussi puiser dans le répertoire horrifique des monstres de la Universal (les UNIVERSAL MONSTERS : Dracula, Frankenstein et autres Loup-Garou), où le décor morbide permettait néanmoins de développer une superbe atmosphère gothique, et où les personnages offraient un modèle “tout prêt” pour créer des supervilains au kilomètre. C’est de la confluence de toutes ces inspirations que naitra la lugubre mais majestueuse cité de Gotham City, avec toute sa galerie de méchants costumés unis dans un décorum à l’aura tellement gothique !
Là encore, à travers cet état d’esprit et ce terrain stylistique, c’est toute une batterie de thèmes sous-jacents qui est véhiculée. Dans les films de la Universal, les splendides décors gothiques avec châteaux lugubres, brumes et toiles d’araignées, ainsi que la présence d’un panel d’acteurs taillés pour les rôles ténébreux (Boris Karloff & Béla Lugosi pour ne citer que les plus connus) n’étaient que le support d’une série de grands thèmes romanesques, presque tous issus de la littérature. C’est ainsi qu’à la beauté des images et à la qualité de la mise en scène, venait toujours s’intégrer une passionnante toile de fond, à l’épaisseur incontestable. FRANKENSTEIN, en premier lieu, regorgeait par exemple de thèmes parallèles, comme ceux du droit à la différence, de la peur de l’inconnu, de la vanité humaine, de l’intolérance que génère la différence et de la dictature de la normalité. Soit une sacrée densité !
Dr JEKYLL & Mr HYDE et L’HOMME INVISIBLE nous mettaient en garde contre les dangers d’une science employée sans conscience, faisant ainsi honneur aux romans originels de Robert Louis Stevenson et H.G. Wells. Mais le thème récurent, qui s’imposera sur toutes ces œuvres horrifiques, comme un liant immuable (et notamment dans DRACULA ou L’ÉTRANGE CRÉATURE DU LAC NOIR), demeure par-dessus tout celui de LA BELLE ET LA BÊTE. En bref, une impressionnante collection de thèmes fondateurs, que le tandem Jeph Loeb & Tim Sale nous transmet, une fois encore par ce même héritage culturel, lequel apparait comme digéré dans leur univers graphique.

Le Serial des années 40 avait déjà, lui aussi, cette grosse ambiance de film Noir, flirtant avec le cartoon et le fantastique gothique…
Bande dessinée oblige, surtout à cette époque, les premiers épisodes de Superman par Jerry Siegel & Joe Shuster (dans la série ACTION COMICS) et de Batman par Bob Kane & Bill Finger (dans la série DETECTIVE COMICS) étaient destinés avant tout aux enfants. Et c’est tout naturellement que l’on y trouvait des corrélations avec les cartoons, diffusés au cinéma en première partie de soirée.
Un format ramassé, un récit court et dense, des atours enfantins et caricaturaux (mais une caricature propre à initier une critique universelle, comme chez Tex Avery par exemple), des récits naïfs mais énergique. L’un inspirant l’autre…
À la même époque, comme on l’a évoqué plus haut, les spectateurs se déplaçant massivement au cinéma pouvaient également profiter des serials, des petits feuilletons diffusés eux aussi en première partie de soirée, à suivre la semaine suivante. Préfigurant les séries télévisées, chaque épisode devait culminer sur un cliffhanger, afin d’inciter le spectateur à revenir la semaine suivante ! Les relations entre les serials et les comics étaient tellement évidentes, que la plupart des premiers comics à succès étaient adaptés en serials quasiment dans la foulée. Ainsi, après FLASH GORDON et SUPERMAN, BATMAN connut, dès 1943 son premier serial !

Le mélange qui tue : Horreur et cartoon !
À l’arrivée, c’est l’ensemble de ces terrains esthétiques, stylistiques et thématiques qui va être assimilé par notre duo d’auteurs, au point de pousser au paroxysme ce qui, déjà à l’origine, était présent plus ou moins consciemment dans les comics de la fin des années 30 et des années 40.
Avec davantage de recul, de maturité, de savoir-faire, davantage de moyens et de liberté créative également, Jeph Loeb & Tim Sale vont tisser une toile de fond gorgée de références à toute une période éditoriale et aux raisonnances de son époque, composant ainsi un véritable manifeste des terreurs enfantines, aux couleurs d’une nuit d’Halloween, lorsque le monde des enfants rencontre celui des monstres, du thriller et du folklore.
Pas bête : L’univers de Batman correspond effectivement avec ces terreurs enfantines. Et il parle, de manière universelle (c’est toute la théorie de la Psychologie des Contes de Fées), à la part d’enfance qui se dissimule encore en chacun de nous.
Nous y reviendrons dans la prochaine partie de notre dossier dédiée à la mini-série suivante, qui débutera à peu-près au moment au BATMAN : THE LONG HALLOWEEN se termine. Une mini-série intitulée BATMAN : AMÈRE VICTOIRE…

Et comme dans les films noirs, il ne peut y avoir de happy end…
See you soon !!!
