
* PULP ISLAND *
Contenu de l’article :
Chronique de la mini-série SHANNA, THE SHE-DEVIL (SHANNA, en VF)
Rubrique : LES PETITES PERLES OUBLIÉES DE MARVEL COMICS
Auteurs : Frank Cho (scénario & dessin), Jason Keith, Dave Stewart (couleurs)
150 pages. 7 épisodes.
Publié initialement en 2005
Genre : Aventures pulp
Éditeur VO : Marvel Comics
Éditeur VF : Panini Comics

Il est chaud, Frank, il est chaud !
Cet article est inscrit dans la rubrique dédiée aux histoires de l’éditeur Marvel Comics que nous appelons LES PETITES PERLES OUBLIÉES DE MARVEL COMICS. L’idée est de décrypter certaines histoires ou mini-séries autonomes, qui peuvent se lire sans être connectées à d’autres récits, et qui ont surtout besoin d’être remise en lumière tant elles sont de qualité.
L’article du jour portera sur la mini-série SHANNA, THE SHE-DEVIL, entièrement réalisée par Frank Cho en 2005 sous le label Marvel Knights et initialement publiée en sept épisodes regroupés plus tard dans un format graphic novel.

Shanna par Frank Cho : Une héroïne qui n’a jamais froid…
Le pitch : L’histoire commence alors qu’un groupe de militaires tente de survivre depuis près de quatre ans sur une île mystérieuse, peuplée de dinosaures. À force de sillonner cette terre hostile en quête de vivres, ils ont fini par découvrir un complexe bâti par l’homme. À l’intérieur, ils trouvent tout un réseau de laboratoires ayant appartenu aux scientifiques nazis lors de la seconde guerre mondiale. C’est là, dans un container en verre rempli d’un liquide jaune étrange, qu’ils tombent sur une magnifique jeune femme, qui s’éveille soudainement. Cette splendide créature, produit d’une expérience génétique, ne tarde pas à leur sauver la vie lors de l’intrusion d’un redoutable raptor, car elle possède une force et une résistance surhumaine.
La belle Shanna permettra-t-elle à ce petit groupe de survivre dans cette île de l’enfer, où grouillent toutes sortes de prédateurs antédiluviens ?

Quand Shanna apparait pour la première fois, ça bouillonne !
À l’origine, Shanna est bel et bien un personnage Marvel intégré dans la continuité. Elle a été créée par Steve Gerber & Carole Seuling (et dessinée par George Tuska) en 1972 dans sa propre série, qui ne dura que cinq numéros. Elle est ensuite revenue dans la série KA-ZAR, finissant par devenir l’épouse de cet homme-singe.
Tout comme Ka-zar, Shanna est une “tarzanide”, une émule de la création d’Edgar Rice Burroughs dans le monde de la bande-dessinée.
Mais la mini-série qui nous intéresse aujourd’hui est différente de sa version initiale et, quelque part, Frank Cho ne garde pas grand-chose du personnage tel qu’il était à l’origine.
Frank Cho nous propose une version revue et corrigée complètement déconnectée de l’univers Marvel et du monde des super-héros. Pour l’anecdote, sa mini-série devait au départ être publiée sous le label MAX dans une version strictement réservée aux adultes, avec une héroïne nue et un parti-pris érotique assumé. Mais Joe Quesada, le ponte de la Marvel, se rétracta et demanda à son auteur le plus chaud (promis, après j’arrête) de rhabiller son héroïne afin de la publier sous un autre label moins excluant pour un public plus large.

Ouf ! On a eu chaud !
Ce parti-pris initial destiné aux publications MAX explique l’orientation de la série puisqu’il s’agit d’un label en marge de l’univers partagé Marvel, où l’on peut imaginer une relecture de certains personnages, dans une version autonome, adulte et, encore une fois, déconnectée du monde des super-héros.
Cet espace de créativité, malheureusement disparu aujourd’hui, aura permis la diffusion de certaines des meilleures créations de leur époque, comme par exemple le PUNISHER MAX de Garth Ennis.
Le scénario de SHANNA LA DIABLESSE par Frank Cho ignore donc joyeusement l’univers Marvel et réinvente complètement son héroïne en lui offrant une toute nouvelle île inconnue rien qu’à elle, ainsi que de toutes nouvelles origines.

Un comic book qui brûle d’un esprit pulp !
De son propre aveu, ce que Frank Cho préfère dessiner, ce sont les femmes et les dinosaures. Cette relecture de Shanna constitue ainsi un terrain de prédilection pour un auteur qui trouve dans ce projet son sujet de prédilection et qui réalise, en tout cas jusqu’ici, son grand œuvre !
J’ai acheté ce livre immédiatement après l’avoir feuilleté parce qu’il y avait plein de dinosaures dedans ! Parce que j’adore les dinosaures !
J’avais auparavant lu quelques critiques désobligeantes sur ce comic book. Comme quoi l’intrigue ne volait pas bien haut et racolait dans la nudité féminine et l’action décérébrée. Et bien vous savez quoi ? Tout cela est faux. SHANNA LA DIABLESSE est une merveille dans le fond et dans la forme. Un superbe livre d’images au cœur gros comme ÇA, une ode à l’esprit des pulps d’une pureté absolue comme il est rare d’en voir à notre époque.

Pour des lecteurs qui n’ont pas froid aux yeux…
Grande aventure dans la lignée du MONDE PERDU de Conan Doyle, création d’une icone mythique empruntant tout autant à TARZAN d’Edgar Rice Burroughs qu’à SHE de H. Rider Haggard ou encore à CONAN LE BARBARE de Robert Howard ; sérial à la DOC SAVAGE, déclinaison des AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE, hommage gentiment coquin aux films de la Nazisploitation, conte humaniste simple et fulgurant, SHANNA LA DIABLESSE est tout cela à la fois. Et Frank Cho, auteur complet de son histoire, nous livre une pure merveille de comic book sincère, généreux en diable et ultra respectueux des sources auxquelles il rend hommage.
Et puis, contrairement à ce qu’ont prétendu les nigauds bien-pensants des réseaux sociaux (raison probable pour laquelle cette série demeure réservée à la niche, sans compter son statut déconnecté et hors-continuité…), en lieu et place d’une histoire macho-machiste décérébrée pour gros lourdauds misogynes mateurs de gros seins, il y a au contraire un très joli sous-texte féministe ! Notamment sur l’image de la femme où, sous des apparences de voyeurisme racoleur, Frank Cho impose une héroïne totalement moderne car, les rapports de force avec les hommes étant inversés, elle peut assumer ses rondeurs pulpeuses sans se sentir une femme-objet puisqu’elle a le pouvoir de déglinguer un homme. Ce faisant, l’auteur lui offre quelque chose de totalement moderne : la liberté.

Shanna avant, et après la censure.
Effectivement, en laissant à son personnage féminin tout son pouvoir de séduction mais en inversant le rapport de force habituel avec les hommes, l’auteur offre à l’héroïne une autorité décuplée. Une scène du second épisode nous met d’ailleurs la puce à l’oreille, lorsque l’on apprend que le Doc (le médecin qui veille sur elle de manière paternelle) a réussi à la persuader de ne pas se promener nue devant les hommes afin de préserver l’équilibre de son groupe (trouvaille astucieuse de Frank Cho pour changer son fusil d’épaule après le renoncement au label MAX, tout en continuant à justifier le port du bikini en peau de bête). Shanna n’a donc jamais à rougir de ses formes pulpeuses car elle ne se soumet jamais à la domination masculine !
On peut d’ailleurs regarder dans ses autres séries : Frank Cho met toujours en scène des femmes fortes, courageuses et autonomes.
Pour le reste, l’histoire en elle-même est légère comme une bulle de savon et la mise en forme de l’ensemble est tellement réussie qu’elle se suffit à elle même. Une forme de comic book postmoderne qui se réclame des pulps du début du XX° siècle en restituant toute une atmosphère qui puise également ses sources dans les sérials des années 30, les romans d’aventures précités, les films de monstres préhistoriques façon Willis O’Brien ou Ray Harryhausen et même les nazi-movies des années 70, qui mélangeaient allègrement la violence et l’érotisme ! Frank Cho cite ainsi plusieurs décennies de références littéraires et esthétiques et les insuffle dans un roman graphique qui n’a besoin de rien d’autre pour exister. L’expérience qu’il fait vivre au lecteur est au final purement intemporelle. Un classique instantané.

Shanna une femme objet ? Z’êtes sûr ???
Ce fabuleux travail de passionné sincère échappe de surcroît à la bêtise et à la vulgarité dans laquelle il aurait pu facilement tomber grâce au talent de conteur de son auteur, qui assure une brillante narration séquentielle, servie par un découpage ultra efficace, des cadrages d’anthologie, des dialogues percutants, un humour diffus et une caractérisation des personnages qui, si elle reste relativement superficielle, évolue au fur et à mesure pour aboutir, dans les dernières pages, à un déchaînement d’émotions faisant soudain basculer cette aventure cathartique, jusque-là restreinte à l’action ininterrompue, dans le conte initiatique.
Et pour les acharnés sans cœur que cette histoire ne réussirait pas encore à séduire, les planches sont tellement magnifiques et Shanna est tellement sublime dans son petit bikini en peau de bête ou son treillis en jean, qu’il suffira de regarder les dessins pour en avoir pour son argent !

Belle en toute situation !
Pour finir, l’illustration des dinosaures est particulièrement soignée et documentée d’après les plus récentes découvertes de l’époque. Un travail aussi précis que dans le superbe L’ÂGE DES REPTILES de Ricardo Delgado. On y croise ainsi des tyrannosaures, des raptors, des allosaures, des stégosaures et des ptérosaures. Soit plusieurs espèces de dinosaures issus de périodes distinctes n’ayant jamais pu se côtoyer ! Un parti-pris décomplexé qui assume ses sources pulps, où les histoires privilégiaient le spectaculaire au détriment du réalisme, réinventant le monde pour les besoins de l’imaginaire.
À noter que la version non censurée, avec beaucoup de nudité, est attendue par les fans depuis des années !
Au final, Frank Cho quittera Marvel pour un autre éditeur afin de réaliser JUNGLE GIRL, une héroïne similaire dans le même genre de contexte. Le résultat sera beaucoup moins réussi, Frank Cho laissera une grande partie du travail à d’autres artisans et la série finira plus ou moins en eau de boudin. Mais… ceci est une autre histoire…

Pour l’heure, oubliez tout ce que vous avez entendu de négatif à propos de cette mini-série. Oubliez la continuité foutraque de l’univers Marvel qui ne vaut plus tripette aujourd’hui, et déconnectez-vous un peu.
Si vous cherchez une histoire dans le pur esprit pulp, légère et viscérale, où Edgar Rice Burroughs, Conan Doyle, H.P. Lovecraft et Robert Howard ne font qu’un, le tout magistralement raconté et mis en image, vous allez y trouver le top du top du sommet de l’iceberg !
C’était l’époque bénie des MARVEL KNIGHTS, un label qui promettait d’offrir aux lecteurs Marvel des mini-séries (ou parfois des maxi-séries) autonomes et totalement déconnectées, mettant en scène leurs personnages préférés. Des mini-séries qui n’existaient que par elles-mêmes et laissaient non seulement aux auteurs une très grande liberté artistique, mais qui en plus destinaient ces lectures à des adultes, en leur promettant un haut niveau de qualité artistique. Une époque révolue hélas, sans aucun doute la meilleure de l’histoire éditoriale de la Maison des idées.
That’s all, folks !!!
