
* VAMPIRE SOUS LES SUNLIGHTS présente *
* MORTELLE SÉDUCTION *
Chronique du film ENTRETIEN AVEC UN VAMPIRE
Rubrique VAMPIRE SOUS LES SUNLIGHTS
Date de sortie du film : 1994
Durée : 123 minutes
Réalisation : Neil Jordan
Acteurs : Tom Cruise, Brad Pitt, Kirsten Dunst, Antonio Banderas, Stephen Rea, Christian Slater
Scénario : Anne Rice
Musique : Elliot Goldenthal
Genre : Fantastique, horreur, gothique.

Cet article est inscrit dans le cycle dédié aux films de vampires que nous appelons VAMPIRE SOUS LES SUNLIGHTS. Soit un sous-genre à part entière du cinéma fantastique et horrifique qui contient en son sein un panel assez conséquent de films importants.
Nous reviendrons de temps en temps vous présenter d’autres films de la rubrique. Mais une seule chose à la fois… Aujourd’hui, nous retournons en 1994 afin de remettre, sous le feu des projecteurs, cette bande d’immortels éphèbes issus de l’imagination sulfureuse de la romancière Anne Rice…
Pour entamer la lecture de l’article dans les meilleures dispositions, vous pouvez aussi écouter la très envoûtante BO d’Elliott Goldenthal en même temps…
Le Pitch :
À San Francisco, dans les années 90, un journaliste enregistre les confessions d’un mystérieux jeune-homme, dans une chambre d’hôtel. Celui-ci lui avoue être un vampire et lui raconte sa vie. Il lui narre sa jeunesse dans les plantations de la Nouvelle-Orléans au XVIII° siècle, puis sa rencontre avec Lestat, qui fit de lui une créature de la nuit, puissante et immortelle…
INTERVIEW WITH THE VAMPIRE (titre VO), réalisé par Neil Jordan, est bel et bien l’adaptation officielle du roman homonyme d’Anne Rice publié initialement en 1976. C’est par ailleurs la romancière elle-même qui se charge de l’écriture du scénario.
Le début des années 90 est décidément une période faste pour les films de vampires et les adaptations littéraires puisque le film de Neil Jordan sort deux ans seulement après celui de Francis Ford Coppola.

Il est accroc…
ENTRETIEN AVEC UN VAMPIRE est à l’origine, sous sa forme de roman, le premier tome des CHRONIQUES DES VAMPIRES. Le cycle, qui compte au final treize tomes (dont certains interagissent avec LA SAGA DES SORCIERES MAYFAIR, l’autre grande œuvre de la romancière), met en scène l’histoire des vampires, qui hantent notre monde depuis la nuit des temps. Il est principalement question d’une poignée d’entre eux, et notamment de Lestat, le personnage phare de la série.
Cette première histoire du cycle est néanmoins centrée sur un autre personnage récurrent de la mythologie imaginée par la romancière : Louis de la Pointe du Lac.

Des vampires… pas comme d’habitude !
C’est donc une époque bénie pour les vampires au cinéma, qui s’offrent une nouvelle jeunesse sous l’impulsion du chef d’œuvre de Francis Ford Coppola, dont la brillante approche conceptuelle avait complètement renouvelé l’attraction des suceurs de sang, dans un mélange de terreur et de séduction morbide et vénéneuse.
Le film de Neil Jordan s’inscrit dans cette étincelante approche romantique, bénéficiant des mêmes auspices en matière de grand spectacle, sous la forme d’une somptueuse galerie d’images, ciselées comme dans un pur travail d’orfèvre.
La musique à la fois gothique et romanesque d’Elliot Goldenthal, ainsi que le magnifique décorum de Dante Ferretti, l’un des meilleurs chefs opérateurs de sa génération (alors qu’il avait été viré du tournage de BRAM STOCKER’S DRACULA, quelques jours avant le clap de départ par Coppola !), sont au diapason d’un spectacle qui hausse le genre fantastique et horrifique à un niveau de magnificence visuelle et de moyens techniques alors jamais atteints dans toute l’histoire du cinéma.
Toute la première partie du film est magistrale et enivrante (il y aura un ventre mou dans la seconde, dans tout le passage à Paris et son “théâtre des vampires”). Neil Jordan et son équipe dessinent un fabuleux décorum de Southern Gothic, où l’action se déroule au sein des bayous brumeux du sud des USA. Le voyage dans le temps et l’espace est un fascinant mélange d’exotisme et de ténèbres vénéneuses, où la moiteur côtoie les abominables pourrissements de la mort. On n’avait probablement rien vu d’aussi envoûtant depuis le VAUDOU de Jacques Tourneur (réalisé en 1943) et ses maléfices venus des lointaines Caraïbes.

Toute une esthétique.
Parallèlement, le film s’offre un casting impressionnant de jeunes vedettes en alignant au générique Tom Cruise (Lestat), Brad Pitt (Louis), Antonio Banderas (Arman), Christian Slater (le journaliste (l’acteur reprenant au pied levé le rôle destiné au départ à River Phoenix, décédé juste avant le début du tournage, raison pour laquelle le film lui est dédié)) et Kirsten Dunst (Claudia). Pour l’anecdote, Tom Cruise, qui n’était pas prévu au départ lors de la constitution du casting (Anne Rice souhaitait que le rôle soit confié à Rutger Hauer), fit des pieds et des mains pour obtenir le rôle de Lestat. Lors de son audition, il fut tellement convaincant que la romancière se fendit d’une lettre d’excuse à son endroit. La prestation de l’acteur est d’ailleurs franchement éblouissante, ce qui lui permit de franchir un cap décisif pour la suite de sa carrière.
À l’exception de la toute jeune Kirsten Dunst, dont la palette d’expressions est déjà très impressionnante (une actrice née, tout simplement), les autres interprètes font pâle figure face au charisme et à l’étendue scénique de Tom Cruise et, même si les fans de Pitt & Banderas hurleront en lisant cela (pardon mesdames…), leur jeu théâtral a pris un sérieux coup de vieux et l’unique expression monolithique du premier plombe aujourd’hui le film, qui souffre de cette interprétation caricaturale de vampire romantique et fleur bleue à la moue blasée, parfaitement ridicule avec le temps. Et privant au final le film de son statut de chef d’œuvre…

Des images devenues des classiques.
Il faut ajouter à cette interprétation surfaite un romantisme parfois apprêté pour saisir en quoi l’œuvre d’Anne Rice est aujourd’hui critiquée par les puristes, qui estiment que la romancière a perverti le genre vampirique, transformant l’image monstrueuse, terrifiante et séminale de la goule en une version clinquante et sirupeuse pour adolescentes en mal de sensations fortes à l’eau de rose, sous la forme de jeunes éphèbes têtes à claques, dont l’avatar ultime verra le jour dans une série de livres et de films purement pensés pour les ados : TWILIGHT.
C’est toutefois injuste pour Anne Rice, qui offrait au genre une nouvelle jeunesse en dépoussiérant sérieusement le mythe, tout en préservant ses principales vertus métaphoriques. Sous sa plume truculente et son sens du détail foisonnant, les suceurs de sang symbolisaient l’émancipation sexuelle et la volonté de franchir un cap dans l’évolution de l’homme en tant que créature divine, au sens supérieur du terme.
À travers le prisme fantasmagorique du vampire immortel, éternellement beau et jeune, charismatique et puissant, la romancière allait injecter toute une série de thèmes sous-jacents, comme l’ouverture aux orientations sexuelles les plus diverses (principalement la bisexualité), sous la forme de relations pseudo-platoniques uniquement basées sur la succion du sang comme chemin exclusif vers l’extase et le plaisir charnel. Et l’on ne s’étonne pas si le cadre privilégié de ces aventures au pays des vampires nous emmène souvent dans l’Antiquité, à la Renaissance ou au XVIII° siècle, soit trois époques propices à la libération de mœurs. Ceci étant, Anne Rice offrait à ses lecteurs la possibilité de vivre par procuration leurs divers fantasmes, tout au long d’une aventure littéraire symbolique et cathartique liant le sexe avec la quête mystique, aussi vénéneuse qu’inoffensive (ce ne sont que des histoires !).

Le summum du southern gothic !
Parallèlement à cette toile de fond sur les formes relationnelles, les CHRONIQUES DES VAMPIRES dessinent une véritable mythologie interne, d’une richesse exemplaire, offrant à l’ensemble une classe et une remarquable densité littéraire. Anne Rice côtoie ainsi JRR Tolkien ou JK Rowling dans la perspective d’offrir aux temps modernes de nouvelles mythologies qui complètent les précédentes dans un héritage référentiel, tout en faisant corps avec leur temps, renouvelant les mythes pour mieux les enrichir.
Il convient donc de remettre cette adaptation du roman d’Anne Rice dans le contexte de son époque, afin d’apprécier, malgré les affres de l’interprétation caricaturale de certains acteurs, un modèle et un idéal de film fantastique, tel qu’il devient très rare d’en trouver aujourd’hui. D’ailleurs, en 2002, le réalisateur Michael Rymer tournera une suite un peu bling-bling intitulée LA REINE DES DAMNÉS. Par la suite, les films de vampires seront bien trop souvent des blockbusters bourrés d’action pyrotechnique (UNDERWORLD, DRACULA UNTOLD) ou des films d’ados (TWILIGHT, VAMPIRE ACADEMY), mais il deviendra difficile de retrouver l’alchimie et l’équilibre séminal du film de Neil Jordan, devenu avec le temps un vrai classique du genre.
On peut ainsi faire honneur à Neil Jordan, réalisateur qui tourne peu mais qui le fait bien, un esthète exigeant dans le fond et dans la forme, qui nous laisse aujourd’hui une remarquable trilogie fantastique sur les grandes figures du genre (amorcée avec le magnifique LA COMPAGNIE DES LOUPS), dont un autre film de la rubrique VAMPIRES SOUS LES SUNLIGHTS, constitue le dernier volet : BYZANTIUM.
See you soon !!!
