
– LE HORLA PRÉSENTE –
* KARLOFF TIME *
Chronique du film LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES réalisé par Robert Wise avec le producteur Val Lewton au sein de la RKO
Acteurs : Boris Karloff, Henry Daniell, Russel Wade, Bela Lugosi, Edith Atwater
Scénario : Philip MacDonald, Carlos Keith, d’après la nouvelle LE VOLEUR DE CADAVRES de Robert Louis Stevenson
Musique : Roy Webb
Dates de sortie du film : 1945
Durée : 78 minutes
Genre : Horreur, Thriller gothique

Cet article est inscrit dans le cycle dédié aux films d’épouvante que nous appelons “LE HORLA PRÉSENTE…” Un cinéma de la peur suggérée et indicible, telle que Maupassant l’a si bien traduite en littérature, notamment avec son chef d’œuvre : LE HORLA (où ce que l’on ne voit pas est plus effrayant que ce que l’on voit…). Soit un sous-genre à part entière du cinéma fantastique et horrifique qui contient en son sein un panel assez conséquent de films importants.
Nous reviendrons de temps en temps vous présenter d’autres films de la rubrique. Aujourd’hui, nous faisons le voyage jusqu’en 1945, où le producteur Val Lewton donnait l’occasion au grand Boris Karloff de nous faire une démonstration de toute l’étendue de son talent…
Sur C.A.P, nous avons consacré plusieurs articles aux films produits par Val Lewton au sein de la RKO. Voici la liste de ces articles :
- La trilogie Jacques Tourneur (LA FÉLINE, VAUDOU, L’HOMME LÉOPARD)
- Les films réalisés par Mark Robson (LA SEPTIÈME VICTIME, LE VAISSEAU FANTÔME, L’ÎLE DES MORTS, BEDLAM)
- LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS
- LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES – Vous êtes ici
Le pitch : En 1831, à Edimbourg, le Docteur McFarlane dirige l’École de médecine d’Edimbourg et a grande réputation. Donald Fettes, son élève, s’est pris d’affection pour une petite fille victime de paralysie et espère vivement que son professeur réussisse à la soigner. Mais ce dernier préfère renoncer car l’opération est délicate et il aurait besoin de s’entraîner sur des cadavres avant de se risquer à pratiquer l’intervention. Il y a tout de même peut-être une solution : Demander les services de John Gray (Boris Karloff), un pilleur de tombes qui a déjà approvisionné le docteur par le passé. Le problème est qu’il n’y a plus de corps frais à déterrer. Qu’importe, Gray va s’y prendre autrement pour en trouver de nouveaux…

Le voleur de cadavres : C’est lui.
Val Lewton avait été engagé à la RKO pour produire des films d’horreur. Mais, après le succès des premiers films réalisés par Jacques Tourneur (LA FÉLINE, VAUDOU et L’HOMME LÉOPARD, tous sortis entre 1942 et 1943), les films suivants (LA SEPTIÈME VICTIME, LE VAISSEAU FANTÔME et LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS, tous sortis entre 1943 et 1944) n’avaient guère rameuté les foules. On lui impose alors, à partir de L’ÎLE DES MORTS en 1945, la présence de Boris Karloff, star incontestée du genre, ce dernier ayant signé un contrat pour trois films d’horreur à la RKO, suite à son départ du studio Universal.
Dans un premier temps, Lewton est désespéré qu’on l’oblige à s’associer avec l’acteur emblématique des UNIVERSAL MONSTERS, dont il déteste l’imagerie gothique avec sa ribambelle de monstres (les Dracula, Frankenstein et autres loup-garous). Heureusement, il va découvrir que l’acteur est du même côté que lui, et les deux hommes vont s’entendre à merveille.
Plus précisément, Karloff, homme affable et cultivé, est infiniment reconnaissant qu’on lui offre enfin un rôle humain à travers lequel il peut réellement jouer la comédie, plutôt que d’incarner les monstres mutiques ou même les figures de savant fou sans grandes nuances.
Le contrat prévoyant trois films avec l’acteur, la production commence avec L’ÎLE DES MORTS. Mais le tournage de ce premier film doit s’interrompre suite à un soucis de santé de son acteur principal. De retour sur le plateau, on apprend à Boris Karloff qu’il doit enchainer sur le film suivant, LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES, car la production a entretemps réussi à engager son compère Bela Lugosi sur ce second film et elle en fait sa priorité. LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES, d’après une nouvelle de Robert Stevenson, est donc tourné dans la foulée. L’ÎLE DES MORTS, commencé en premier, sera finalement terminé en deuxième ! le troisième film, BEDLAM, sera quant à lui tourné en 1946.

Russel Wade (déjà vu dans LE VAISSEAU FANTÔME), Boris Karloff et Bela Lugosi.
En 1945, Robert Wise est encore un débutant au poste de réalisateur. Pour la réalisation de LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS, en 1944, Val Lewton avait eu l’idée de s’offrir les services de Gunther Von Fritsch, un excellent réalisateur de documentaires. Mais, peu habitué à ce type de production, ce dernier avait pris tellement de retard qu’il avait été renvoyé de son poste de réalisateur après n’avoir tourné que le tiers des scènes prévues. Val Lewton avait alors choisi de le remplacer par Robert Wise, le brillant monteur de CITIZEN KANE d’Orson Welles. LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS allait donc devenir le premier film de Robert Wise, un réalisateur promis à une très grande carrière, notamment dans le cinéma de genre qui nous intéresse ici, raison pour laquelle on trouvera plusieurs articles dédiés au monsieur sur C.A.P.
Toujours en 1944, Val Lewton avait choisi de nouveau Robert Wise pour la réalisation de MADEMOSELLE FIFI, le seul film qu’il ait produit au sein de la RKO qui ne soit pas dans le registre de l’horreur et, paradoxalement, sa seule adaptation d’une nouvelle de Maupassant !
LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES propose donc une tête d’affiche réunissant les deux stars du cinéma d’horreur de la décennie précédente, à savoir Boris Karloff et Bela Lugosi. Basé sur une nouvelle de Robert Louis Stevenson, l’histoire a comme origine un fait divers extrêmement glauque survenu à Edinbourg en 1827 : deux irlandais, William Burke et William Hare, pratiquèrent dix-sept homicides afin de vendre les corps de leurs victimes au Collège de Médecine ! Le film de Robert Wise est la première adaptation de cette nouvelle, qui en connaitra d’autres, notamment la plus fameuse : L’IMPASSE AUX VIOLENCES, réalisée par John Gilling en 1960.
De son côté, LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES est une véritable réussite. Superbement photographié dans un Edimbourg Victorien et brumeux du plus bel effet, il donne au grand Boris Karloff l’occasion de composer un personnage ambivalent à la hauteur de son immense talent. Charismatique en diable, à la fois chaleureux et inquiétant, il porte le film à lui seul (Bela Lugosi, imposé à la dernière minute par la production, sert davantage de faire valoir, sachant que l’acteur était alité au moment du tournage et qu’il avait fallu réduire ses apparitions au minimum !). Si la plupart des personnages du film ne sont pas manichéens, Boris Karloff parvient à rendre fascinant un personnage méprisable dont l’activité principale consiste à déterrer les morts afin de les revendre à des étudiants en médecine peu scrupuleux !

Boris Karloff (John Gray), Bela Lugosi (Joseph) et Henry Daniell (le Dr MacFarlane).
Évidemment, les spectateurs qui découvriront le film aujourd’hui pourront le trouver lent et parfois surjoué. Mais passé cet indispensable effort pour se remettre dans le style de l’époque, ils découvriront une plastique superbe, au noir et blanc expressionniste envoûtant, des décors magnifiques, une histoire machiavélique et la diction suave et volubile du grand Karloff, qui démontrait avec ce rôle en particulier, au delà de sa présence incomparable, l’étendue de son jeu. Il dira d’ailleurs, à propos de sa période au sein de la RKO : “Val m’a sauvé et m’a rendu mon âme !”, démontrant qu’il avait apprécié au plus haut point qu’on lui confie enfin des rôles complexes à travers lesquels il pouvait réellement imprimer son charisme.
C’est enfin la dernière fois que l’on assiste à la confrontation des deux géants de l’histoire du cinéma d’horreur que furent Boris Karloff et Bela Lugosi (après toute une série de films au sein des UNIVERSAL MONSTERS).
Pour le reste, il convient d’admettre que ce troisième film de Robert Wise n’est quand même pas à la hauteur de la trilogie de Jacques Tourneur au sein de la RKO. Wise était encore un débutant à la mise en scène tandis que Tourneur était au sommet de son art et, si l’on compare les films, on remarquera tout de même chez ce dernier un rythme, une poésie et une capacité de créer du sous-texte et des symboles hissant le résultat à un niveau bien supérieur. Nonobstant, LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES demeure un superbe classique de l’horreur gothique de la suggestion, qui distille tout de même une belle série de questions sur les dérives de la médecine et de l’éthique scientifique (où lorsque, pour faire avancer la science, il faut transgresser les lois). De ce que l’on appelle aujourd’hui une “très bonne série B”.
L’ultime affrontement entre les deux géants de l’horreur !
On connait bien à présent la “méthode Val Lewton” (qui co-signe ici le scénario sous le pseudonyme de Carlos Keith, son nom de plume) : auteur des films qu’il produisait, il avait rapidement fait le choix, afin de palier à des budgets très modestes, de jouer sur la suggestion plutôt que sur les effets horrifiques tapageurs et de privilégier avant tout l’ambiguïté de la frontière ténue qui sépare parfois le réel et le surnaturel, de cette frontière perméable qui fait l’essence même du fantastique, où tout soudain peut basculer dans un univers où le mystère prend le pas sur le quotidien. Soit exactement ce qu’avait développé Guy de Maupassant dans ses nouvelles fantastiques, comme dans sa plus célèbre : LE HORLA.
Si, pendant plus d’une heure LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES ne s’apparente pas au fantastique, demeurant dans le registre de l’horreur gothique et urbaine, il bascule au cours des toutes dernières minutes dans le surnaturel au sens premier du terme. Là, sous le tonnerre et la pluie battante, alors qu’il conduit une voiture mortuaire tirée à toute vitesse par des chevaux devenus fous, le personnage du Dr Mac Farlane voit le cadavre qu’il transporte s’animer soudain, comme s’il s’était réveillé pour se venger de lui sous une voix d’outre-tombe. Lors du générique de fin qui s’ensuit, le spectateur se demande encore s’il a bien vu ce fantôme, ou s’il a cru le voir. Ou si, comme dans LE HORLA, tout ne s’était pas simplement déroulé uniquement dans l’imagination du docteur…
Une scène de pur fantastique.
THAT’S ALL, FOLKS !!!

« Le spectateur d’aujourd’hui pourra trouver le film lent »
Oui bon mais de nos jours si ça explose pas toutes les 5 secondes, c’est lent pour les drogués aux films épileptiques^^
Et puis Wise a un style lent, même dans ses films suivants où il sera plus aguerri. Il faut tolérer ça de toutes façons.
Bon…mais sinon je l’ai pas vu figure toi ce film ! Honte à moi. Et pourquoi qu’il a pas de VF d’ailleurs ? Non pas que ça me dérange mais ça m’étonne. En tous cas ça donne envie de le voir.
John Landis a fait une comédie noire Burke & Hare en 2010. Je sais pas si c’est de bon goût sachant que c’est une histoire vraie mais bon…pas vu le film.
Un dossier sur Robert Wise ne pourrait-il pas être une article intéressant, connaissant vos centres d’intérêts à tous deux?
La plupart des films d’horreur de l’époque n’ont pas de VF. Ils n’étaient distribués que pour des cinéphiles à des heures tardives. Et nombre de ces films n’étaient pas distribués en France (je ne crois pas que ce film soit sorti au cinoche chez nous). Ils passaient au Cinéma de minuit ou ce genre d’émission dans les années 70 et étaient en VOST.
Les films lents : C’est marrant mais en ce moment, quand je tombe sur quelques critiques du film SUPERGIRL (le blockbuster actuellement sur nos écrans, que je ne regarderai pas), ça célèbre le rythme effréné du film et le fait qu’il y a de l’action non stop et qu’on ne s’y ennuie pas…
Ben voilà. Moi j’aime les films lents qui prennent leur temps. C’est d’autant plus intense quand justement la scène d’action arrive après avoir été ménagée.
Je n’ai pas vu le film de John Landis. Mais j’ai vu L’IMPASSE AUX VIOLENCES avec Peter Cushing et Donald Plaisance, qui était très bien.
@Eddy : Et bien non. Si tu regardes en haut de l’article tu vois que Robert Wise est une catégorie à lui tout seul sur le blog (si tu cliques dessus il y a déjà trois articles). Parce qu’en fait il va y avoir plusieurs articles pour ses films dans divers genres ou sous-genre du fantastique et de la SF, mais aussi dans d’autres genres (les films de boxe). C’est un choix : On peut consacrer des dossiers à un réalisateur, un auteur de BD ou un musicien, ou au contraire lui consacrer divers articles distincts. Rien n’est figé.
Maintenant que j’y pense, est-ce que LA MAISON DU DIABLE a une VF ? Moi j’ai un blu-ray anglais (disposant de sous titres français) donc je me suis pas posé la question. C’est déjà beau d’avoir les sous titres FR sur un blu-ray anglais, ils se foutent de mettre la piste audio française. Mais en fait…peut être que y’en a pas tout court ??
Célébrer l’action non-stop mais franchement…les gens ont un souci d’attention, drogués à tik tok. T’as toujours pas vu les vidéos de François Theurel « le cinéma c’était mieux avant » ? Ils parlent à un moment de la monoforme, un concept décrié par Peter Watkins. Ces 2 vidéos sont limite des trucs d’intérêt public qu’il faudrait montrer partout, en tous cas à tout amateur de ciné.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Monoforme
En gros un truc qui ne laisse pas au spectateur le temps de se poser, de ressentir quelque chose de nuancé, de se questionner sur une connerie dans le scénar, parce que tout est frénétique.
Oui, il y a une VF d’époque pour LA MAISON DU DIABLE (de bonne facture, mais qui fait un peu datée aujourd’hui pour un film qui fait peur (le personnage principal à la voix de Gabriel Cattand qui double régulièrement Michael Caine, Stewart Granger ou Richard Crenna Dans RAMBO, par exemple)), qui est officiellement sorti au cinéma et a bien marché partout. Quasiment un blockbuster, avec un gros budget et le Golden Globes 1964 du meilleur réalisateur pour Robert Wise.
Ah ok.
Bah j’ai un blu ray sans la VF ^^
Et LES INNOCENTS ? Le blu-ray (français cette fois) n’a pas de VF. Il n’en a jamais eu non plus à ta connaissance ?
Ah non, LES INNOCENTS, pas de VF à ma connaissance. Et pas besoin…
Bon après Watkins fait un peu complotiste dans ses interviews comme quoi la monoforme est un moyen d’abrutir les gens, tout ça. On peut ne pas y adhérer, mais ça n’empêche pas qu’il a raison sur l’utilisation de ce type de montage de partout. Et je pense que plus on est exposé à des montages frénétiques et moins on tolèrera la lenteur. Mais c’est une question d’habitude du cerveau.