
– LE HORLA PRÉSENTE –
* ON THE TURNING AWAY *
Les principales adaptations du roman
LE TOUR D’ÉCROU au cinéma :
– LES INNOCENTS (1961)
– LE CORRUPTEUR (1972)
– PRESENCE OF MIND (1999)
– LES AUTRES (2001)
– LA TUTORA (2016)
– THE TURNING (2020)
Chronique des principales adaptations du roman d’Henry James au cinéma.
Durée : respectivement 99 minutes, 96 minutes, 94 minutes, 104 minutes, 114 minutes, 94 minutes.
Genre : Fantastique, Horreur

On n’est pas là pour rigoler…
Cet article est inscrit dans le cycle dédié aux films d’épouvante que nous appelons LE HORLA PRÉSENTE… Un cinéma de la peur suggérée et indicible, telle que Maupassant l’a si bien traduite en littérature, notamment avec son chef d’œuvre : LE HORLA (où ce que l’on ne voit pas est plus effrayant que ce que l’on voit…). Soit un sous-genre à part entière du cinéma fantastique et horrifique qui contient en son sein un panel assez conséquent de films importants.
Nous reviendrons de temps en temps vous présenter d’autres films de la rubrique. Mais chaque chose en son temps. Aujourd’hui, nous faisons le voyage à travers cinquante ans d’adaptations d’un autre chef d’œuvre de la littérature fantastique : LE TOUR D’ÉCROU d’Henry James !
Cet article dédié au adaptations cinématographiques est complémentaire de l’article dédié aux adaptations du TOUR D’ÉCROU à la télévision (disponible dans deux jours).
Le programme :
Niveaux d’appréciation :
– À goûter
– À déguster
– À savourer
Pour entamer la lecture de l’article dans les meilleures conditions, vous pouvez aussi écouter la BO du film LES INNOCENTS et trembler en même temps…
En 2020, la chaine Netflix diffuse la série THE HAUNTING OF BLY MANOR. Il s’agit de la seconde saison de la série anthologique THE HAUNTING, dont le principe est d’adapter, à chaque nouvelle saison, un classique de la littérature de Maison Hantée.
Cette deuxième saison adapte ainsi l’un des grands classiques du genre : LE TOUR D’ÉCROU, d’Henry James. Classique, le roman l’est à plus d’un titre, tant il a été adapté, en opéra (par Benjamin Button en 1954), au théâtre (par John Frankenheimer en 1959), en chanson (par Kate Bush dans INFANT KISS), à la télévision (une bonne dizaine de versions, dont une française avec Robert Hossein) et surtout au cinéma, où il a connu ses plus belles transpositions.
Nous allons ici explorer deux de ses plus fameuses adaptations cinématographiques, soit LES INNOCENTS de Jack Clayton et LE CORRUPTEUR de Michael Winner, ainsi qu’une adaptation espagnole, PRESENCE OF MIND. Ensuite nous passerons en revue la plus belle des ses itérations, à savoir LES AUTRES d’Alejandro Amenàbar. Puis nous évoquerons les deux dernières adaptations officielles en date, c’est-à-dire LA TUTORA et THE TURNING, diffusés respectivement au cinéma en 2016 et en 2020.


LES INNOCENTS – 
THE INNOCENTS
Réalisateur : Jack Clayton
Acteurs : Deborah Kerr, Peter Wyngarde, Michael Redgrave
Scénario : Truman Capote, William Archibald et John Mortimer
Musique : Georges Auric
Année 1961
Durée : 99 minutes
Jusqu’au jour d’aujourd’hui, LES INNOCENTS demeure la meilleure adaptation du TOUR D’ÉCROU, à la fois fidèle et magistrale.
L’histoire : Miss Giddens (Déborah Kerr) est engagée pour être la préceptrice de Miles et Flora, deux jeunes orphelins isolés dans le vieux manoir victorien de Bly. Elle succède à Miss Jessel, décédée dans des circonstances mystérieuses en même temps que le jardinier Peter Quint.
Au fil du temps, Miss Giddens comprend, en filigrane, que Miss Jessel s’était adonnée à des plaisirs interdits avec Quint et que les enfants en auraient été les témoins.
Horrifiée, notre nouvelle nounou, par ailleurs vieille fille frustrée, commence à trouver que les enfants ont un comportement anormal, quelque peu malsain. C’est alors qu’elle croit apercevoir les spectres des anciens amants. Peu à peu, elle va soupçonner ces derniers de posséder les orphelins et va tenter de les exorciser…
Ce classique absolu du film de maison hantée est un cas d’école, à tel point que LES AUTRES d’Amenabar, dont nous allons parler plus bas, en aura été une variation, davantage qu’une adaptation à proprement parler du TOUR D’ÉCROU. Et d’ailleurs, à la suite de LES AUTRES mais aussi du SIXIÈME SENS de M. Night Shyamalan (1999), toute une palanquée de films d’épouvantes, souvent espagnols ou mexicains, tenteront d’en retrouver l’esprit et la grâce (notons à la louche L’ORPHELINAT (2007), L’ÉCHINE DU DIABLE (2002), LE SECRET DES MARROWBONE (2017)).

Le manoir Bly et ses petits orphelins. N’est-ce pas charmant ?
Il faut dire que le film bénéficie d’une dream-team d’artisans du 7ème art pour le moins exceptionnelle avec, outre le peu prolifique mais immense Jack Clayton au poste de réalisateur, le compositeur Georges Auric (sa comptine pour le film est devenu un classique du genre épouvante), le scénariste (et écrivain) Truman Capote, et enfin le chef opérateur Freddie Francis, l’un des meilleurs de l’histoire du cinéma (ELEPHANT MAN, quand même). Quant à l’actrice Deborah Kerr, elle trouve ici, sans doute à égalité avec le tout aussi puissant NARCISSE NOIR (1947), l’un des meilleurs rôles d’une carrière pourtant exceptionnelle, dans une prestation inoubliable d’ambiguïté à fleur de peau.
Tout le sel du film se joue dans la tension psychologique générée par les visions de Miss Giddens, le spectateur hésitant du début à la fin entre le fait qu’elle voie réellement les fantômes, et la possibilité qu’elle les imagine, dans une totale hallucination engendrée par ses préjugés bigots et ses propres frustrations (et le spectateur de bien noter, par ailleurs, son attirance contre-nature refoulée pour le jeune Miles…). Le spectateur est envoûté par l’atmosphère onirique qui se dégage de ces cadrages millimétrés, de cette photographie évanescente en noir et blanc et de ces plans vertigineux à la profondeur de champ digne d’un CITIZEN KANE ou d’un M LE MAUDIT, le tout bercé de manière troublante par les chuchotements d’outre-tombe et le chant tout à la fois juvénile et sépulcral du thème de Georges Auric, d’une ambiguïté indicible.

Après la musique hallucinante de George Auric, la photographie démente de Freddie Francis !
Récit initiatique sur le terrible chemin qui mène à la perte de l’enfance, sur la lutte des classes et les changements de mœurs, LE TOUR D’ÉCROU trouve, avec LES INNOCENTS, l’adaptation idéale qui échappe si souvent à cet exercice de transposition d’un médium à l’autre. Notons, pour finir, que si l’un des films les plus connus de Jack Clayton par le grand public, à savoir LA FOIRE DES TÉNÈBRES (production Disney dans sa période “Dark” du début des années 80) n’est guère célébré par la critique, deux autres de ses films figurent parmi les chefs d’œuvre absolus du film noir. Soit LES CHEMINS DE LA HAUTE VILLE (Oscar de la meilleure actrice pour Simone Signoret en 1959) et CHAQUE SOIR À NEUF HEURE, réalisé en 1967, probablement l’un des films sur l’enfance les plus noirs et désespérés jamais tournés, qui permet de relever ce thème récurrent dans son œuvre du passage difficile (impossible ?) de l’enfance à l’âge adulte…


Tu danses le tango, chérie ?
LE CORRUPTEUR – 
THE NIGHTCOMERS
Réalisateur : Michael Winner
Acteurs : Marlon Brando, Stephanie Beacham, Harry Andrews
Scénario : Michael Hastings
Musique : Jerry Fielding
Année 1972
Durée : 96 minutes
Souvent présenté comme la préquelle des INNOCENTS, ce film de Michael Winner doit plutôt être vu comme une relecture du roman d’Henry James, dont il propose les origines. Car dès les premières secondes, le futur réalisateur du JUSTICIER DANS LA VILLE affiche une volonté évidente de trancher avec le film de Jack Clayton et d’en interdire la filiation. Du choix de la couleur à celui de la musique pastorale, en passant par l’inversion de l’âge des enfants (Miles est ici plus jeune que Flora), interprétés par deux acteurs au physique bien différent de ceux de 1961, il est impossible au spectateur de placer les deux films dans la même continuité. De la même manière, la photographie glauque, rugueuse et naturaliste de Robert Paynter oppose un contraste drastique avec le classicisme baroque et expressionniste de Freddie Francis et place le film dans la droite ligne du Nouvel Hollywood et de son esthétique en totale rupture avec celle du passé. L’idée forte du film est de confier le rôle principal à un Marlon Brando alors en plein creux de la vague, dont le physique vieillissant ne parvient néanmoins pas à dissimuler une carrure toujours aussi imposante et un regard de braise à l’épreuve du temps, et don le jeu habité n’a pas non plus vieilli d’un iota. Manifestement courtisé par les cinéastes de la nouvelle génération (Francis Ford Coppola fera le voyage en Irlande pour lui proposer, en plein tournage du CORRUPTEUR, son rôle pour LE PARRAIN), son personnage ici-même préfigure celui qu’il interprétera dans un DERNIER TANGO A PARIS tourné également la même année !

Des précepteurs… particuliers.
Le titre français est en revanche plutôt mal choisi car il oriente beaucoup trop la lecture que peut avoir le spectateur qui approchera le film sans trop chercher à en décoder le sous-texte. Beaucoup plus évanescent, le titre originel THE NIGHTCOMMERS (Les Noctambules), laisse bien mieux opérer la suggestion. Car le principal intérêt de cette préquelle réside dans le décryptage d’une toile de fond aux multiples niveaux de lecture sociologiques. Le personnage de Peter Quint interprété par Brando, qui est donc le palefrenier du manoir Bly, n’est au final pas vraiment plus corrupteur au jour le jour qu’un Gainsbourg décrit dans le roman 5 BIS par Aude Turpault : Quint est un éternel enfant écorché vif qui offre à Miles et Flora un compagnon de jeu irrésistible car constamment inventif et excitant dans ce qu’il leur permet de braver les interdits dans la plus totale insouciance, tout en gardant la posture d’une figure paternelle protectrice. S’il les amène régulièrement à faire les 400 coups et à franchir les barrières de la bien-pensance (il leur apprend à torturer une grenouille, à brocarder les traditions religieuses, à prendre des risques en jouant les casse-cous), jamais il n’a de pensées ni de gestes équivoques à leur endroit. Et s’il n’hésite jamais à les bousculer psychologiquement (c’est lui qui leur apprend la mort de leurs parents quand tout le reste de leur entourage, à commencer par un oncle tuteur démissionnaire, le leur cache délibérément), sa présence est réellement rassurante et demeure celle d’un père de substitution. Magistral, Brando, qui se flanque pour l’occasion d’un accent irlandais rustre à couper au couteau, compose un personnage ambigu mais truculent à souhait, qu’il est impossible de détester.

On ne peut pas dire qu’ils donnent le bon exemple !
Il n’est pourtant pas possible non plus d’aimer complètement Peter Quint. Car dès la nuit tombée, ce dernier se glisse dans le lit de Miss Jessel (la préceptrice des orphelins). Alcoolique et violent, il se plait alors à humilier sexuellement sa maitresse grâce à des pratiques sadomasochistes bien étudiées. Sans tabou et sans filtre, il n’hésite pas à s’en vanter d’une certaine manière devant les enfants, en célébrant les affres d’une relation amoureuse toxique, dans laquelle la haine et l’amour évoluent de concert afin de former une sorte de mantra idéale entre deux amants libres de toute entrave. Irréprochable le jour, Miss Jessel se rappelle dès la nuit tombée que la chair est faible et succombe systématiquement aux plaisirs défendus. Hélas, tout ceci ne serait pas encore trop condamnable (relation certes malsaine, mais consentie entre deux adultes) si les deux amants ne se souciaient guère, dans leur élan torride, que les deux enfants puissent être témoins de leurs ébats !
C’est ainsi que Miles et Flora vont développer, au fil de l’histoire, une vision de l’amour complètement pervertie (d’où ce choix de titre français maladroit) qu’ils vont s’amuser à répéter de leur côté !
Mais le véritable sous-texte du film se joue ailleurs : C’est du côté de la lutte des classes qu’il faut chercher.
Henry James écrit LE TOUR D’ÉCROU en 1898 et c’est une époque (admirablement illustrée dans la série télévisée DOWNTON ABBEY) de grands bouleversements pour le Royaume-Uni, où la noblesse se retrouve contrainte de renoncer à ses privilèges séculaires, d’abolir la distanciation qu’elle avait imposée au petit peuple, prise à la gorge par une évolution des mœurs qui va bientôt la faire chuter de son piédestal.
En écrivant cette histoire de manoir victorien dont les propriétaires viennent de mourir et de ces orphelins laissés à la garde (et à l’emprise) de leurs domestiques, qui semblent corrompre le bel équilibre d’un empire en perte de puissance et de noblesse, Henry James tissait la métaphore d’un changement d’époque.
Dès lors que le spectateur a cette vison en tête, la lecture du CORRUPTEUR et le rôle de Peter Quint deviennent limpides : Étant devenu le seul homme de la maison, Quint possède enfin le pouvoir de prendre sa revanche sur cette noblesse qui lui a toujours matraqué son infériorité. Il éduque alors les enfants selon sa propre philosophie, quitte à les détourner de leurs valeurs séminales. Il humilie sexuellement sa maitresse, supérieure à lui dans la hiérarchie et l’ascension sociale (elle vient elle aussi d’un milieu modeste mais a réussi à s’élever dans la société). Il conchie les règles et les doctrines religieuses, auxquelles il oppose un athéisme affirmé et cynique. Il méprise la gouvernante et ses principes embourbés dans l’ancien respect indéfectible de la noblesse et des principes de bienséance (elle demeure sa seule opposante dans le manoir). Et, bien évidemment, il méprise au plus haut point son employeur (l’oncle des orphelins), en bâclant ses tâches et en n’en faisant qu’à sa tête. Évidemment, Quint n’est pas à la hauteur de ce rôle et de cette liberté soudaine, concédée malgré elle par la noblesse, et il va rapidement tout détruire sur son passage…

Ça va mal finir, moi j’vous le dit…
On regrettera au final une ambiance typique du cinéma britannique naturaliste de cette période, pas meilleure que celle d’une simple série TV, avec son image délavée et sa musique pastorale (un comble pour Jerry Fielding, par ailleurs compositeur de LA HORDE SAUVAGE !), ainsi qu’un final terrible et jusqu’auboutiste, d’une cruauté qui n’était probablement pas nécessaire en ce qu’elle modifie drastiquement l’approche du livre d’Henry James.
Le film s’achève au moment où commence LE TOUR D’ÉCROU et donc LES INNOCENTS. Il est tout de même fortement conseillé de commencer par ce dernier, car le final du CORRUPTEUR met un sacré coup au pauvre lecteur (ou spectateur des INNOCENTS) qui aurait un peu trop idéalisé certains personnages…
Film inratable, quoiqu’il en soit. Et, au fait : Celui-ci n’est pas, contrairement aux autres proposés dans l’article, un film fantastique.


PRESENCE OF MIND – 
Réalisateur : Antoni Aloy
Acteurs : Sadie Frost, Harvey Keitel, Lauren Bacall, Jude Law, Philip Seymour Hoffman
Scénario : Barbara Gogny, Mitch Brian, Antoni Aloy
Musique : Robb Navrides et Ángel Illarramendi
Année : 1999
Durée : 94 minutes
Voici une nouvelle adaptation qui semble entériner une tradition, à savoir celle de ne jamais reprendre le titre du livre d’Henry James dans sa transposition au cinéma ! Il s’agit cette fois d’un film américano-espagnol réalisé par un certain Antoni Aloy, avec une distribution internationale éloquente dans laquelle on peut y voir Harvey Keitel en introduction (le maître de maison), Lauren Bacall en intendante (Mrs Grose dans le roman) et les jeunes Jude Law et Philip Seymour Hoffman dans des seconds rôles. C’est Sadie Frost qui endosse le rôle principal de la gouvernante, une excellente actrice que l’on connait surtout pour avoir interprété la sulfureuse Lucy Holmwood dans le DRACULA de F.F. Coppola.
Il est très difficile de trouver des renseignements détaillés sur ce film car il n’a pas été beaucoup médiatisé et n’a pas eu un grand retentissement malgré son casting et le grand soin apporté à la réalisation. À l’heure où s’écrivent ces lignes, il n’est par exemple pas possible de voir le film en VF ni même en VOSTF. Il est pourtant sorti en France en septembre 1999 et a été exposé au festival du film américain de Deauville.
C’est dommage car il s’agit de l’une des plus jolies adaptations du roman, baignée dans le climat romanesque et envoûtant de ce cinéma des années 90.

Une adaptation soignée.
Le spectateur retrouve l’essentiel du livre autant que du film de Jack Clayton et l’on pourrait dire, en fin de compte, qu’il s’agit d’un remake tout à fait convenable, en version couleur, du film LES INNOCENTS.
Bien évidemment, cette énième version n’apporte pas grand chose à ce qui a déjà été fait sinon sa très jolie patine et sa légère modernité (pour l’époque), pourtant mâtinée de classicisme. On pourra noter la relation ambigüe et malaisante que semblait vivre la gouvernante avec son père (probablement incestueux), que l’on perçoit en introduction et à l’occasion de quelques flashbacks (principalement cristallisés par une vieille photographie floue), qui constituent la principale liberté accordée à cette adaptation par rapport au récit originel. Un détail fédérateur, qui insiste sur les fêlures du personnage principal et semble, ici encore, prendre le parti d’une affabulation plutôt que d’une manifestation surnaturelle, quant à la possibilité que les enfants soient démoniaques ou, à tout le moins, possédés (en gros : “la madame elle est folle, elle voit le mal partout et finit même par voir des fantômes, tellement elle est perchée !”).
PRESENCE OF MIND demeure une bonne adaptation du TOUR D’ÉCROU et un bon film en lui-même. Il souffrira évidemment de la comparaison pour ceux qui portent aux nues la première adaptation par Jack Clayton et sa dream team de 1961, mais pourra très bien ravir les amateurs qui souhaitent découvrir d’autres versions, parmi les plus réussies.


Mais qui sont donc les autres ?
LES AUTRES – 
THE OTHERS (2001)
Réalisation, scénario et musique : Alejandro Amenábar
Acteurs : Nicole Kidman, Fionnula Flanagan, Christopher Eccleston
Année : 2001
Durée : 104 minutes
Le pitch : Sur l’île de Jersey, en Grande-Bretagne, dans un manoir isolé, Grace Stewart élève seule ses deux enfants, car son mari est parti au front (nous sommes en pleine seconde guerre mondiale) et ses domestiques ont également démissionné. Les enfants de Grace, Anne et Nicholas, sont atteints d’une grave maladie photosensible qui leur interdit d’être exposés à la lumière. Soit un mode de vie extrêmement contraignant qui oblige tous les habitants de la maison à vivre constamment dans une angoissante obscurité. Au moment où trois nouveaux domestiques viennent sonner à la porte du domaine en quête de travail, Grace commence à percevoir quelques inquiétants phénomènes qui suggèrent une nouvelle présence dans la maison, manifestement d’origine surnaturelle…
À l’inverse du CORRUPTEUR, LES AUTRES se base avant tout sur le film LES INNOCENTS. Il ne s’agit donc nullement d’une adaptation du TOUR D’ÉCROU, ni même d’un remake des INNOCENTS, mais d’une sorte d’hommage au film de Jack Clayton, qui mettrait en avant une certaine volonté de filiation et d’héritage.
L’histoire est donc totalement différente de celle du TOUR D’ÉCROU, et pourtant le spectateur ne peut s’empêcher d’avoir cette référence en tête, tant les détails apportent de points de comparaison : Une jeune femme (blonde et diaphane, de surcroit) flanquée de deux enfants, une fille et un garçon de huit à dix ans. Trois domestiques, soit un homme et deux femmes. Qui plus-est, un bon connaisseur des INNOCENTS va sans cesse remarquer les clins d’œil à destination du film de 1961 (le style de la maison, le tableau à craie de la préceptrice, les poupées, etc.). Au final, c’est une histoire distincte racontée avec les mêmes éléments ! Et enfin, il y a cette ambiance dont nous avons parlé en introduction de l’article : nous sommes ici, tout comme dans LE HORLA de Maupassant, en présence d’une peur indicible. LES AUTRES, à la manière des INNOCENTS, instille du début à la fin le doute dans l’esprit du spectateur, qui se demande s’il y a vraiment une présence surnaturelle, ou si tout n’est pas simplement dans l’esprit du protagoniste principal…

C’est-y pas mignon, comme endroit ?
Le twist final apportera toutes les réponses aux questions soulevées (contrairement aux INNOCENTS), mais ne desservira jamais le film. Effectivement, là où le twist de SIXIEME SENS ne fonctionne réellement que la première fois, LES AUTRES est tout aussi passionnant au second visionnage, le spectateur ayant cette fois-ci en tête de le regarder selon un point de vue tout simplement opposé à la première fois. Sans divulgâcher la surprise, disons que le second visionnage nous permet de nous positionner de l’autre côté du surnaturel, et de reconsidérer entièrement les événements en décortiquant les mécanismes du script et de la mise en scène, le film devenant pour le coup encore plus passionnant que la première fois !

Vivre dans le noir…
Évidemment, LES AUTRES n’est pas seulement un chef d’œuvre en ce qu’il parvient à faire renaître les sensations des INNOCENTS, mais aussi et surtout grâce au talent exceptionnel de son metteur en scène, le tellement brillant et hitchcockien Alejandro Amenàbar, également scénariste et compositeur de la musique du film (et donc auteur complet, qui recycle par ailleurs son thème récurrent sur l’Acceptation de la mort), ainsi qu’à celui de Nicole Kidman, qui porte le film sur les épaules fragiles d’un personnage si bien nommé, et qui trouve également, comme l’avait fait Deborah Kerr avant elle dans LES INNOCENTS, le rôle de sa carrière. Attention cependant au petit cœur de certaines âmes sensibles : Si le film joue essentiellement sur le terrain de la suggestion en ne montrant quasiment jamais d’image réellement effrayante, son dénouement est d’une noirceur si implacable que vous n’en sortirez certainement pas indemne…


LA TUTORA – 
Réalisation et scénario : Iván Noel
Acteurs : Romina Pinto, Cristina Maresca, Valentino Vinco, Malena Alonso, Julio Mendez
Musique : Iván Noel et Peter Von Harten
Année : 2016
Durée : 114 minutes
Ce film argentin réalisé par Iván Noel est une adaptation libre, dont une première partie adapte assez fidèlement la trame du roman en la transposant dans une campagne argentine contemporaine, avant que le dénouement ne s’en écarte radicalement.
Il s’agit sans aucun doute de l’adaptation la plus naturaliste effectuée à ce jour. Les auteurs s’intéressent nettement plus au volet psychanalyse qu’à celui du surnaturel et le film, qui s’étire tout de même sur près de deux heures, nous emmène dans une descente aux enfers crue et domestique, où la folie s’empare de chaque personnage lentement mais sûrement.
L’idée forte est ici de faire des enfants deux orphelins qui, au contact de la nature, ont retrouvé une sorte de comportement sauvage. Dans LA TUTORA (les personnages ont tous des noms argentins), la nature envahit chaque recoin de l’écran et a repris ses droits sur le domaine et la propriété dans laquelle vivent les enfants tels des reclus. La maison semble s’effriter lentement sous la domination des éléments, soleil, pluie et orage se succédant afin de l’élimer peu à peu.
Au contact de ces deux sauvageons sans aucune éducation qui ne se lavent plus, dorment ensemble et mangent de la viande avec les doigts, passent l’essentiel de leur temps à errer dans les forêts avec les animaux et les éléments naturels, en quête d’une sexualité naissante qu’il prennent là où ils la trouvent, la nouvelle gouvernante au passé trouble (dont on apprendra les traumas plus tard) se trouve rapidement dépassée par les événements. Son désir de redresser la situation et d’appliquer avec fermeté une éducation classique apportera un remède bien pire que le mal, déchainant les élans d’une nature qui reprend ses droits, aussi bien à l’extérieur qu’en elle-même…
Jusqu’ici, c’est à peu-près le même postulat que dans le livre, mais poussé à des extrémités naturalistes pleinement assumées.

Sauvages et beaux.
C’est un traitement très intelligent de l’adaptation, en tout cas extrêmement intéressant et moderne. Pourtant, dans la seconde partie de son film, Iván Noel (le type réalise, produit, écrit, conçoit lui-même l’essentiel de la photographie, du montage et de la musique de son film !) effectue un sérieux virage et opte pour une fuite en avant qui tourne complètement le dos au roman. Dès lors, l’auteur du film oublie le livre, semblant l’avoir définitivement jeté à la poubelle en réécrivant complètement le dénouement, qui réserve au personnage principal le pire châtiment qui soit. Le film demeure naturaliste et opte pour une horreur de plus en plus crue et viscérale, insistant sur les obsessions maniaques et sclérosées de la préceptrice, balayées in fine par une nature sauvage qui aura repris ses droits (face à des valeurs d’éducation obsolètes) dans la plus entière cruauté. Une horreur du quotidien, dans sa plus simple expression.
Au final, on perçoit à quel point le parti-pris choisi par Iván Noel de contourner la dimension fantastique du récit originel est hélas une impasse. Car dès lors, il est quand même dommage que le dénouement, complètement dissocié de celui du livre, soit quasiment de l’ordre du Grand-Guignol en affublant tous les autres personnages, y compris celui du maître de maison, d’une dimension de psychopathe assez incompréhensible. Car le film tombe alors dans les travers d’un certain cinéma underground qui, à force de vouloir tourner le dos au classicisme, à force de ne jamais assumer l’élément fantastique, finit par ouvrir d’autres failles aussi béantes et ridicules que les nanars qu’il est sensé contourner.
En bref, un film bicéphale, qui propose une première partie assez brillante, hélas contrebalancée par une seconde extrêmement déplaisante, qui se regarde le nombril au lieu de raconter quelque chose de vraiment intelligent jusqu’au bout.


Et si on faisait un peu peur ?
THE TURNING – 
Réalisateur : Floria Sigismondi
Acteurs : Mackenzie Davis, Finn Wolfhard, Brooklynn Prince
Scénario : Carey W. Hayes et Chad Hayes
Musique : Nathan Barr
Année : 2020
Durée : 94 minutes
THE TURNING est une adaptation résolument moderne du TOUR D’ÉCROU, qui fait cette fois fi des INNOCENTS et qui transpose les événements du roman dans notre époque contemporaine. La réalisatrice, Floria Sigismondi, jusqu’ici brillante enlumineuse de clips et réalisatrice sur la série DAREDEVIL (du temps de Netflix), fait objectivement un superbe travail de mise en forme, et la photographie de David Ungaro est elle-même au diapason du genre, emballée dans une somptueuse imagerie gothique de circonstance. C’est hélas tout ce qu’il y a à sauver du film, mise à part l’interprétation des acteurs, tous irréprochables (on aura notamment reconnu Mackenzie Davis et Finn Wolfhard, respectivement transfuges de TERMINATOR DARK FATE et BLADE RUNNER 2049 pour la première, et bien sûr STRANGER THINGS et ÇA (IT) pour le second).
Le film est objectivement raté en tant qu’adaptation.
Bien sûr, il souffre d’emblée de la comparaison avec LES INNOCENTS. Mais même autrement, il n’est pas bon.
Infidèle au roman, il ne propose aucune relecture non plus et se vautre tout du long dans un enchainement inepte de scènes d’épouvante essorées jusqu’à la lie en répétant, une heure trente-quatre durant, les mêmes jump-scares, les mêmes apparitions fantomatiques dans les reflets, toujours les mêmes effets en boucle, qui deviennent à la longue ridicules, tant la protagoniste principale semble ne pas s’en apercevoir, laquelle se laisse sans cesse attirer dans les pires recoins du manoir où, très vite, tout le monde a compris (sauf elle !) qu’ils seront truffés d’apparitions spectrales tonitruantes. Toujours les mêmes, en boucle… Pire encore, le final est absolument incompréhensible, le temps de deux twists illisibles, échouant brutalement sur un générique de fin obligeant les spectateurs à se regarder l’air mutuellement hébété…

Voir des fantômes partout et trouver ça tout à fait normal…
Le roman était entièrement basé sur la suggestion, le doute entant qu’élément fédérateur (défrichant comme nous l’avons dit le thème du Fantastique cher à Maupassant, c’est-à-dire de la frontière ténue entre le réel et le surnaturel). THE TURNING met ainsi le pied dans le plat en troquant cette subtilité pour un agglomérat d’effets horrifiques vus et revus, usés jusqu’à la corde, et surtout complètement hors-sujets, avec fantômes sanglants et effrayants dans tous les coins. Et forcément, ça tâche !
Le verdict est sans appel : THE TURNING est aux INNOCENTS (et bien évidemment au TOUR D’ÉCROU) ce que THE HAUNTING de Jan DeBont était à LA MAISON DU DIABLE de Robert Wise… L’amateur de films d’épouvante n’ayant aucun rapport affectif avec LE TOUR D’ÉCROU pourra éventuellement passer un bon moment de cinéma, car le film est plastiquement très beau et les acteurs, excellents. En ce cas, pourquoi pas. Mais le résultat restera extrêmement balisé et surtout complètement raté et passablement incompréhensible dans son dénouement…
THAT’S ALL, FOLKS !!!
