VOYAGE EN FÉÉRIE NORDIQUE
Chronique du film SAMPO
Date de réalisation : 1959
Genre : Aventure, Fantastique, Féérique
Réalisateur : Alexandre Ptouchko
L’article d’aujourd’hui portera sur un film bien particulier que je choisis pour introduire un réalisateur dont nous reparlerons sans nul doute sur le blog. Il s’agit de SAMPO, réalisé en 1959 par le magicien des effets spéciaux russe Alexandre Ptouchko.

INTRODUCTION
Alexandre Loukitch Ptouchko est né en 1900 en Ukraine (appartenant alors à l’empire russe). Après avoir réalisé des documentaires, il s’est orienté vers le cinéma d’animation, en travaillant notamment avec des poupées animées. Dans ses mémoires, il raconte avoir découvert KING KONG en 1934, dont les effets spéciaux étaient réalisés par Willis O’Brien. Ce fut une révélation. À partir de là, il proposa aux autorités soviétiques de produire des films combinant acteurs réels et animation image par image à base de marionnettes. Le Ray Harryhausen soviétique était né, lui aussi inspiré par le légendaire KING KONG ! Peu connu en France, même des cinéphiles, il a pourtant marqué le cinéma russe, où ses œuvres, spécialisées dans les contes de fées et le merveilleux (ce qui lui valut le surnom de « Disney russe ») sont aujourd’hui encore considérées comme des classiques en Russie. Certains de ses films ont été diffusés en France et bénéficient d’une VF, comme LE TOUR DU MONDE DE SADKO (1953), LE GÉANT DE LA STEPPE (1956), LE CONTE DU TSAR SALTAN (1962) ou encore ROUSLAN et LUDMILA (1972). SI j’ai choisi SAMPO pour commencer, c’est parce qu’à bien des égards, c’est un film particulier dans la filmographie de Ptouchko, qui mérite bien un article complet dédié.

Les films d’Alexandre Ptouchko
LA LÉGENDE DU SAMPO
La première distinction par rapport à tous les autres films de Ptouchko, c’est que la légende du Sampo n’est pas un conte russe (qu’il a l’habitude d’adapter). Il s’agit d’une légende finlandaise. Le Sampo serait un objet magique réputé pour apporter la prospérité à son détenteur, œuvre du forgeron Ilmarinen qui a précédemment à son actif, excusez du peu, d’avoir forgé la voûte céleste ! Le Sampo aurait été à l’origine de la prospérité du pays de Kaleva (Kalevala) mais disparu depuis. Mais voilà que la sorcière des glaces Louhi, souveraine de la terre de Pohjola, obligera Ilmarinen a forger un nouveau Sampo pour son propre bénéfice et une bataille aura lieu entre elle et le vénérable barde Väinämöinen (fils d’Ilmatar, déesse de l’Air et mère des Eaux, véritable personnage principal de l’épopée, dépeint comme un sage à la voix magique et dont le pouvoir réside dans sa musique).

« Le forgeage du Sampo » et « La défense du Sampo » (par Akseli Gallen-Kallela)
C’est une histoire tirée du KALEVALA, une épopée élaborée par Elias Lönnrot, médecin et folkloriste, à partir de poèmes issus de la tradition orale de la mythologie finlandaise. Considérée comme l’épopée nationale de la Finlande, elle figure parmi les œuvres majeures de la littérature en langue finnoise. Cette œuvre prend la forme d’un assemblage de chants traditionnels recueillis par Lönnrot entre 1834 et 1847 dans les régions rurales de Finlande, et comprend environ 23 000 vers. La nature exacte du Sampo reste inconnue, ce qui a donné lieu à de nombreuses interprétations. Certains l’ont décrit comme un instrument de navigation, tel un compas ou un astrolabe qui mènerait à des richesses. Dans le KALEVALA, il est plutôt présenté comme une sorte de moulin magique capable de produire de la farine, du sel et même de l’or à partir de l’air pur. Une sorte de corne d’abondance donc.

Le Sampo dans le film de Ptouchko
Pour ma part, cette légende a une place particulière dans mon cœur. Car j’ai été familiarisé avec elle à un jeune âge d’une manière assez originale. Vous connaissez Picsou ? Et un de ses auteurs modernes réputés, Keno Don Rosa ? Eh bien voilà, sachez qu’en Finlande, la bande à Picsou/Donald, c’est super populaire ! Et en l’an 1999, Don Rosa décide d’adapter le mythe du Sampo à la sauce Picsou pour ses lecteurs de Finlande, avec le vieil oncle grippe-sou qui cherche à s’emparer de cet objet magique produisant de l’or et se retrouve avec ses neveux face aux personnages légendaires du forgeron Ilmarinen, du barde Väinämöinen, de la sorcière Louhi, etc. Don Rosa fera même de multiples références aux peintures d’Akseli Gallen-Kallela célèbre pour avoir illustré le KALEVALA.

Keno Don Rosa adaptant le KALEVALA. Ici, deux reprises de « la défense du Sampo », une comme couverture, l’autre au sein même de l’histoire avec le personnage de Miss Tick se substituant à Louhi.
LE CONTEXTE HISTORIQUE
Ce qui distingue encore ce film des autres films de Ptouchko, ce sont les contraintes de collaboration internationale liée à une période historique complexe entre l’URSS et la Finlande. SAMPO s’inscrit dans le contexte du « dégel » soviétique initié sous le règne de Khrouchtchev, qui assouplit à partir des années 1950 le contrôle idéologique sur la culture. Ce climat permet au cinéma soviétique de gagner en liberté et en nuance, avec des œuvres moins propagandistes.
Cette ouverture favorise aussi les coproductions internationales, utilisées comme outils de diplomatie pendant la Guerre froide. SAMPO devient ainsi la première coproduction entre l’Union soviétique et la Finlande. Le choix de la Finlande n’est pas anodin. Celle-ci est passée de la domination suédoise à celle de l’Empire russe en 1809. Elle devient indépendante en 1917 après la chute de l’Empire russe, mais reste en conflit avec l’Union soviétique, notamment lors de la guerre d’Hiver (1939-1940). Après la Seconde Guerre mondiale, les relations avec Moscou s’améliorent, mais restent influencées par un passé conflictuel et par la méfiance liée à la politique soviétique en Europe de l’Est. Dans ce contexte, la coproduction SAMPO sert autant un objectif artistique qu’un objectif politique, visant à rapprocher les deux pays. Mais ça ne va pas se faire sans accroc.
Un film mythologique pour marquer l’ouverture culturelle
LE TRAVAIL D’ADAPTATION
L’adaptation du KALEVALA est née d’une initiative soviétique et d’une coproduction entre le studio Mosfilm et le studio finlandais Suomi-Filmi. Le film est confié à Alexandre Ptouchko, reconnu pour ses œuvres fantastiques, un choix logique tant le bonhomme est talentueux mais qui révèle aussi un peu trop la domination artistique de l’URSS dans le projet, malgré l’usage de décors finlandais et la participation locale. Cette situation provoque des tensions en Finlande, certains voyant dans l’adaptation de leur légende une appropriation culturelle. Ptouchko doit même défendre publiquement le projet.

De magnifiques paysages naturels finlandais
L’influence soviétique se voit aussi dans les choix d’adaptation. L’œuvre originale, vaste ensemble de récits aux tonalités diverses — mêlant héroïsme, merveilleux, sensualité et traditions populaires — a été retravaillée afin de répondre aux contraintes du format cinématographique. Les personnages sont ainsi simplifiés, des évènements supprimés et la narration gagne en cohérence, au détriment toutefois de la richesse et de la diversité du matériau source. Le film s’inscrit de ce fait davantage dans la lignée des grandes fresques féériques « naïves » de Ptouchko que dans une restitution très fidèle du KALEVALA. Cependant, si ce traitement a pu susciter des critiques dénonçant une dénaturation de l’épopée finlandaise, il faut rappeler les contraintes propres à l’exercice d’adaptation. Porter à l’écran un corpus de 50 chants et près de 23 000 vers impliquait nécessairement un travail de sélection, de condensation et de réorganisation narrative, pour tenir sur 1h30 (car oui, le film ne fait pas 2h30 comme les films modernes). Et la débauche de moyens (pour l’époque) nécessaire pour produire un film de féérie avec effets spéciaux divers et variés ne pouvait que prendre la forme d’un conte familial et édulcorer quelque peu les passages violents ou sulfureux du mythe. Adapter c’est toujours trahir un peu. Mais dans les grandes lignes, l’histoire est respectée, même si davantage en mode « Disney ».

L’antre de la maléfique Louhi
LES DIFFÉRENTES VERSIONS DU FILM
Une des dernières caractéristiques de ce film est le choix du cinémascope comme format d’image (écran large), qui était assez rare à l’époque (LE GÉANT DE LA STEPPE en avait déjà bénéficié 3 ans plus tôt, mais ce sont les seuls à l’aube des années 60 parmi la filmographie de Ptouchko). La raison est qu’un seul cinéma à Moscou bénéficiait d’un écran large permettant la projection de ce format. Mais pour SAMPO, cette décision eut une autre conséquence. Tout comme LE GÉANT DE A STEPPE avait bénéficié de 2 versions (une en cinémascope et une en format académique 1,37:1), SAMPO a du bénéficier de 2 versions…multipliées par 2 ! Car oui, il a fallu filmer en russe et…en finnois (éh non, ils n’ont pas doublé par dessus) ! 4 prises pour chaque scène. Un travail monumental. De nos jours la version la plus répandue est celle en cinémascope (pour bénéficier au mieux des décors grandioses, le film ayant été conçu pour ce format à l’origine) et en finnois pour respecter l’origine culturelle du mythe.

La terre du Kaleva, domaine du sage Väinämöinen où règne l’harmonie.
ANALYSE DU FILM DÉFINITIF
Après avoir défini ce que le film n’est pas, voyons ce qu’il est ! L’histoire suit donc la trame globale de la légende. Louhi, sorcière belliqueuse capture la jeune Annikki, promise de Lemminkaïnen (ici gentiment monogame mais sacré coureur dans la légende), guerrier fougueux et téméraire, afin de forcer Ilmarinen à lui forger un Sampo. Ce dernier n’aura d’autre choix que de s’incliner en se rendant avec Lemminkaïnen sur l’île de la sorcière lui créer son Sampo. Mais une fois Annikki libre, l’imprudent Lemminkaïnen ne tardera pas à s’aventurer seul à Pohjola pour récupérer le Sampo. Notre bonne tête blonde de héros téméraire ne manquera pas de se faire tuer comme un benêt (ouais, Lemminkaïnen est un peu couillon…sans cesse à déposer les armes quand une sorcière maléfique l’invite chez elle). La mère du malheureux devra faire appel aux bons esprits de la nature et du soleil lui-même pour ramener à la vie son fils qui réfléchira à deux fois avant d’aller attaquer tout seul une sorcière et ses sbires.

Bien sûr que je suis assez brave, je suis Lemminkaïnen l’idiot et c’est super facile de me piéger !
D’ailleurs, furieuse d’avoir été défiée, Louhi ira jusqu’à emprisonner le soleil et fera tomber sur le pays de Kaleva un terrible hiver nocturne sans fin. C’est alors que le vénérable barde Väinämöinen, aidé du forgeron divin et du « fringant » guerrier un peu idiot, se décideront à se liguer contre elle pour reprendre le Sampo et libérer le soleil.
Tout d’abord, le film embrasse complètement la dimension mythologique de l’histoire, et il ne faudra pas s’étonner de voir quelqu’un marcher sur l’eau ou demander au soleil de ressusciter un proche. On est dans le merveilleux et l’onirique. Les personnages sont quasiment divins. Cela contribue à l’atmosphère unique du film mais aussi à une sorte de naïveté de conte de fées, surtout lorsque c’est associé à des personnages manichéens très gentils ou très méchants. Mais à partir du moment où on accepte ce postulat familial et non une transposition rigoureusement fidèle du KALEVALA, le film peut être apprécié pour ce qu’il propose : un spectacle généreux et profondément envoûtant. Derrière les concessions faites au matériau d’origine se déploie un univers visuel d’une grande richesse, où le merveilleux s’exprime avec une inventivité constante.

Les épreuves à Pohjola, la discussion avec la terre, les visions de Louhi
Ptouchko marrie avec brio décors naturels et matte paintings féériques irréels. Le pays du Kaleva adopte une esthétique enchanteresse, où les hommes semblent vivre en étroite harmonie avec leur environnement. La nature y occupe une place essentielle, oscillant entre sérénité bucolique et puissance sauvage. Fidèle à son attrait pour le merveilleux, Ptouchko crée un univers foisonnant de couleurs et de détails, peuplé d’une végétation luxuriante et d’animaux qui rappellent parfois la magie des grands films d’animation Disney.
Face à cet univers poétique se dresse Pohjola, véritable opposé du Kaleva. L’île de la sorcière apparaît comme un royaume de décadence et de chaos, peuplé de créatures grotesques et enveloppé d’une atmosphère brumeuse lourde de menaces. Ses décors souterrains, aux allures de cauchemar, contrastent avec les paysages lumineux du monde des héros. Par la richesse de ses trucages et la précision de sa mise en scène, Ptouchko magnifie l’opposition entre ces deux mondes antagonistes, créant un spectacle visuel d’une grande puissance qui suscite à la fois fascination et inquiétude.
La féérie de Ptouchko
Les séquences se déroulant sur l’île de Pohjola impressionnent par leur esthétique inquiétante et leur richesse visuelle, notamment grâce aux matte-paintings, à la perspective forcée, et au cinémascope qui donne toute leur ampleur aux décors. La photographie de Guennadi Tsekavy renforce le caractère spectaculaire du film, particulièrement lors du dénouement, qui privilégie une résolution symbolique : le kantele (instrument finlandais) remplace la violence pour vaincre les sortilèges de Louhi. En synthétisant les innovations visuelles développées dans ses œuvres précédentes, Ptouchko fait de SAMPO un véritable festival d’images féériques, dont l’inventivité compense en grande partie ses défauts.

Les matte-paintings de l’île menaçante de Pohjola, et la caverne où Louhi emprisonne les vents dans d’énormes sacs
Justement parmi les défauts, c’est que tous ces décors factices, aussi beaux soient-ils, ne permettent pas d’être filmés sous divers angles, voire de les faire se relier entre eux, et il en découle un aspect particulièrement figé et théâtral tout le long du film. L’absence de batailles épiques aide à accepter ce fait puisque c’est la poésie et la musique qui triomphe du mal, mais un spectateur moderne aura davantage l’impression de regarder une pièce de théâtre aux décors magnifiques où les personnages ont peu de place pour bouger et restent souvent immobiles sur un plan large peu inspiré à déclamer leur texte. De même, ne vous attendez pas à une débauche de pouvoirs pyrotechniques. A la manière d’un Gandalf dans LE SEIGNEUR DES ANNEAUX, les mages ont des pouvoirs certes immenses mais pas vraiment basés sur le combat (emprisonner le soleil, asservir les vents d’hiver ou assommer une armée avec un air de musique ce n’est pas rien, mais peu « combattif », ce qui exclue toute séquence de bataille)

L’hiver nocturne, conséquence de la disparition du soleil
C’est un beau livre d’images en effet, mais manquant un peu de dynamisme. Dans le GÉANT DE LA STEPPE, Ptouchko pouvait davantage utiliser des décors naturels pour faire évoluer des armées de soldats. Mais ces décors n’avaient pas besoin d’être aussi féériques (et donc factices) que ceux de SAMPO qui emprisonnent un peu plus les acteurs dans un espace restreint.
En conclusion, SAMPO n’est peut-être pas le meilleur film d’Alexandre Ptouchko, mais il n’en demeure pas moins un spectacle envoutant, ambitieux (sans doute un peu trop pour les moyens disponibles) qui ravira les cinéphiles en quête de contes originaux et d’un cinéma d’antan invitant à la rêverie et à l’émerveillement, dès l’instant où l’on accepte de remettre le film dans son contexte de l’époque. Une époque où les visuels étaient l’œuvre d’artisans ingénieux ne pouvant se reposer sur la technologie moderne qui, paradoxalement, par son absence de limites, n’impressionne plus personne.

La poésie l’emporte sur le mal
