
– LE HORLA PRÉSENTE –
* CELLE QUE L’ON NE VOIT PAS *
La trilogie Jacques Tourneur :
– LA FÉLINE
– VAUDOU
– L’HOMME LÉOPARD
Chronique des trois films réalisés par Jacques Tourneur avec le producteur Val Lewton au sein de la RKO
Dates de sortie des films : De 1942 à 1944
Genre : Fantastique, Horreur, polar

Cet article est inscrit dans le cycle dédié aux films d’épouvante que nous appelons “LE HORLA PRÉSENTE”… Un cinéma de la peur suggérée et indicible, telle que Maupassant l’a si bien traduite en littérature, notamment avec son chef d’œuvre : LE HORLA (où ce que l’on ne voit pas est plus effrayant que ce que l’on voit…). Soit un sous-genre à part entière du cinéma fantastique et horrifique qui contient en son sein un panel assez conséquent de films importants.
Nous reviendrons de temps en temps vous présenter d’autres films de la rubrique. Mais chaque chose en son temps. Aujourd’hui, nous faisons le voyage jusque dans les années 40, où le cinéaste Jacques Tourneur s’associait avec un producteur pas comme les autres du nom de Val Lewton, le temps de trois films fantastiques…
Le programme :
Niveaux d’appréciation :
– À goûter
– À déguster
– À savourer

LE HORLA en images, avec notamment une illustration de Guillaume Sorel pour son adaptation en bande-dessinée.
Les trois films de notre dossier dédié au réalisateur Jacques Tourneur lorsqu’il officie à la RKO sous l’égide du producteur Val Lewton font honneur à notre rubrique. Ils collent parfaitement au thème développé par Maupassant à travers ses nouvelles fantastiques. À savoir cette frontière ténue entre la folie et le surnaturel. Ou quand le lecteur et le spectateur hésitent entre le réel cartésien et les manifestations surnaturelles, entre l’affabulation et le fantastique (“y a-t-il vraiment un monstre, ou n’existe t-il que dans notre imagination ?”).
De cette confusion émerge alors la peur de l’indicible (la peur de ce que l’on ne voit pas, ou de ce que l’on croit voir). Exposé à une telle situation, une personne peut aller jusqu’à tomber dans la schizophrénie…
Si vous vous souvenez bien, dans sa nouvelle emblématique LE HORLA, Maupassant imagine un personnage de bourgeois réveillé la nuit par un cauchemar récurent : Une créature invisible vient s’agenouiller sur son corps et lui aspire son essence de vie. Le personnage se figure au fur et à mesure qu’il ne s’agit peut-être pas d’un cauchemar, mais bel et bien d’une sinistre réalité !
Le lecteur se demande alors peu à peu si ce phénomène est vraiment dû à une manifestation surnaturelle de l’ordre du fantastique, ou plutôt à une solution bien plus réaliste, dont l’origine se trouverait dans la folie et dans l’esprit tourmenté du protagoniste, qui affabule le tout…
Avec LE HORLA, Maupassant inventait l’essence même de la notion de fantastique, rendant la frontière entre le réel et le surnaturel extrêmement perméable. La peur de l’indicible et la schizophrénie s’imposaient ainsi comme deux thèmes propres à donner le frisson…
Quand Jacques Tourneur parle de son parcours au cinéma.
Du côté du 7° art, le double thème de la peur de l’indicible et de la schizophrénie a été brillamment illustré dès les années 40, avec les productions Val Lewton au sein de la RKO (le studio de KING KONG et de CITIZEN KANE). Associé à des cinéastes comme Jacques Tourneur, Robert Wise ou Mark Robson, le producteur initia toute une série de films marchant sur les traces de Maupassant. À partir de LA FÉLINE, il y eut ainsi VAUDOU (I WALKED WITH A ZOMBIE) et L’HOMME LÉOPARD (Jacques Tourneur), LA MALÉDICTION DES HOMMES-CHATS et LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES (Robert Wise), ou encore LA SEPTIÈME VICTIME, L’ÎLE DES MORTS et BEDLAM (Mark Robson).
Val Lewton était le maître à penser de l’école de la suggestion, où la peur devait être indicible. Ce parti-pris était né de la nécessité de palier aux impératifs commerciaux de la RKO, que son propriétaire Howard Hughes avait mis dans le rouge. C’est donc le talent combiné de ce producteur et de ses trois réalisateurs qui réussit à transcender les limites imposées par le budget de la production afin de créer des œuvres puissantes jouant sur le hors-champ et sur l’imagination du spectateur, voire des personnages….
Toutes les œuvres de Maupassant qui flirtent avec le fantastique jouent sur ce même terrain : Le personnage est-il face à une manifestation surnaturelle, ou bien cette manifestation est-elle issue de son esprit tourmenté ? Un thème fascinant que l’écrivain mêlera tragiquement à celui de la Folie, cette même folie qui s’emparera de lui peu avant sa mort… Jacques Tourneur et Val Lewton vont ainsi reprendre la formule, quasiment à la lettre.


LA FÉLINE – 
CAT PEOPLE
Acteurs : Simone Simon, Kent Smith, Jane Randolph, Tom Conway
Scénario : DeWitt Bodeen
Musique : Roy Webb, Constantin Bakaleinikov
Année : 1942
Durée : 73 minutes
Le pitch : Irena et Oliver tombent amoureux l’un de l’autre. La jeune femme est une immigrée serbe qui pense porter le poids d’une malédiction liée à ses origines (une légende prétend que les femmes peuvent se transformer en panthère en cas de trop forte émotion) ! Elle accepte d’épouser Oliver mais se refuse à lui de manière charnelle, car elle redoute de lui faire du mal si ses instincts sauvages, profondément enfouis, venaient à se réveiller. Devant cette réticence, Oliver finit par se rapprocher d’une collègue de travail, Alice, loin d’être insensible aux charmes du jeune homme. Profondément jalouse, Irena sent la malédiction de la “Féline” prendre le dessus sur sa nature humaine et paisible…
La genèse du film vaut le détour : Au début des années 40, Val Lewton est engagé à la RKO au rayon du cinéma fantastique. Le truc, c’est qu’il n’y connait strictement rien ! Mais il a des copains (notamment Mark Robson (monteur), DeWitt Bodeen (scénariste) et Jacques Tourneur). C’est chouette, sauf qu’ils n’y connaissent rien non plus… Mais ils sont motivés !
Un beau jour, le patron de la RKO ère dans une soirée mondaine et un mec un peu bourré lui demande, tout de go : “Mais pourquoi diantre ne faites-vous pas un film qui s’appellerait CAT PEOPLE” ? L’idée a beau paraitre ridicule, elle obsède le nabab qui, le lendemain, appelle Val Lewton pour lui demander de lui faire un film qui s’appellera CAT PEOPLE !
Alors c’est parti : Tous les copains se réunissent et ils élaborent ce scénario absolument magnifique, où une immigrée serbe arrive aux USA et tombe amoureuse d’un américain, union qui ne pourra jamais vraiment aboutir à cause des différences causées par cette immigration, le choc des cultures condamnant la jeune femme à l’impossibilité de s’intégrer (ça c’est pour la métaphore).

Irena : Une femme tellement mystérieuse…
Avec LA FÉLINE, la réalisation de Jacques Tourneur, chapotée par les directives de Val Lewton, va faire date. Il faut remettre les choses dans leur contexte : À l’époque, le principe de suggestion relevé plus haut était une nouveauté absolue. Toute la décennie précédente avait été dominée, dans le domaine de l’horreur, par les films du studio Universal, qui faisaient la part belle aux maquillages en nous montrant les effrayants Dracula, Frankenstein et autres Loup-garou. Dans LA FÉLINE, Tourneur & Lewton ne montrent rien ! La panthère n’apparaît même pas dans la plupart des scènes, on ne voit qu’une vague ombre portée complètement abstraite et on l’aperçoit à peine, dans la pénombre, tout à la fin, le spectateur se demandant s’il l’a réellement vue !
Ce parti-pris au départ imposé par les limites budgétaires devient alors une véritable trouvaille, riche en possibilités dramatiques et symboliques. C’est ainsi que les spectateurs de l’époque hurlaient de terreur devant la célèbre scène de la piscine, dans laquelle on ne voit rien d’autre qu’une ombre, que le réalisateur avouera plus tard être celle de son poing devant la caméra ! Et c’est ainsi que, par le biais de cette ellipse, qui mettra le spectateur face à un doute réel (la panthère était elle là ? L’héroïne s’est-elle réellement transformée ou bien a-t-elle seulement pensé qu’elle se transformait, nous obligeant ainsi à penser comme elle ?), les auteurs développaient une véritable allégorie de la schizophrénie…

Le prédateur (Irena, à gauche) et sa proie (Alice, à droite)...
Difficile, aujourd’hui, de se rendre compte à quel point le film était osé et révolutionnaire, lequel mettait en scène une femme libre et désirable à la fois dans le rôle principal et à la fois dans le rôle du monstre ! Idem pour le premier rôle masculin, ici réduit à une potiche de luxe servant avant tout à exacerber l’intériorité complexe et torturée de l’héroïne ! Inverser les rôles à ce point était une nouveauté absolue dans le cinéma hollywoodien.
Frileux, les distributeurs ne le projetèrent que dans quelques salles en première partie de CITIZEN KANE, le film que la RKO souhaitait absolument mettre en avant. Le truc, c’est que LA FÉLINE généra un tel bouche-à-oreille que le film créa une émeute ! Rapportant vingt fois son coût de production, il fit nettement mieux que CITIZEN KANE et sauva le studio de la faillite !
D’une nouveauté totale était également cette manière d’insérer le fantastique et l’horreur dans le quotidien tout à fait naturel des citadins américains. Les manoirs brumeux de la vieille Europe, qui faisaient jusqu’ici l’ordinaire du cinéma d’épouvante, laissaient désormais la place aux immeubles et aux rues contemporaines des spectateurs. Et ça les traumatisait ! Plus tard, un certain Stephen King saura s’en souvenir…

Que se passe-t-il dans la psyché d’Irena ?
Le manque de budget dont souffrait le film au départ et son côté frondeur ne sauraient le limiter à un seul coup d’esbrouffe. Car au niveau de la mise en scène et de ses constituants esthétiques, le film de Jacques Tourneur est un véritable diamant noir, empli de poésie et de symbolique vénéneuse.
Ici, on s’inspire autant de l’expressionnisme allemand au niveau des contrastes, comme le faisaient tous les réalisateurs de films d’horreur depuis les années 20, que du genre polar avec son ambiance urbaine et ses thèmes sulfureux (le Film Noir est le nouveau genre à la mode en ce début d’années 40). Il est également intéressant de noter que LA FÉLINE sort à la même époque que des films comme REBECCA d’Alfred Hitchcock, L’AVENTURE DE Mme MUIR de Joseph L. Mankiewicz ou LA FALAISE MYSTÉRIEUSE de Lewis Allen, notamment, qui sont des films qui mêlent également l’épouvante à la psychologie, le mal se cachant la plupart du temps à l’intérieur des protagonistes, les manifestations surnaturelles n’étant que des éléments secondaires, voire comme dans LA FÉLINE la possibilité d’une affabulation. Nous sommes donc dans un contexte où le film de Jacques Tourneur peut s’épanouir.

Une noctambule qui retourne toujours vers sa nature bestiale…
La psychanalyse fait donc son entrée dans le cinéma et trouve, à travers le cinéma fantastique et le film d’horreur, le terrain idéal où glisser toutes sortes de métaphores. On notera à ce titre ce moment de rupture où Irena, qui a volé la clé au gardien du zoo, libère la panthère en même temps que son surmoi longtemps refoulé…
Ne terminons pas sans oublier de mentionner le travail extraordinaire du chef opérateur Nicholas Musuraca, anciennement directeur de la photographie pour Fritz Lang, qui complète les magnifiques plans du réalisateur avec de puissants contrastes d’ombre et de lumière expressionnistes, dans la grande tradition du genre, alors que, contrairement aux films d’horreur habituels, il n’utilise que des sources de lumière naturelle ! Enfin, notons aussi la magnifique prestation de l’actrice Simone Simon, qui trouve ici son rôle le plus emblématique.

La photographie démente de Nicholas Musuraca, tout aussi expressionniste que les films de la Universal, mais sans le décorum gothique !
En, 1982, pour fêter les quarante ans de LA FÉLINE, un remake sera réalisé par Paul Schrader, avec Nastassja Kinski, Malcolm McDowell et Annette O’Toole. Un très bon film fantastique, bien ancré dans son époque (avec une musique de Giorgio Moroder et une chanson-titre interprétée par David Bowie), mais qui ne fera jamais d’ombre au premier film séminal de Jacques Tourneur.


VAUDOU – 
I WALKED WITH A ZOMBIE
Acteurs : Frances Dee, Tom Conway, James Ellison, Edith Barrett
Scénario : Ardel Wray, Curt Siodmak
Musique : Roy Webb
Année : 1943
Durée : 68 minutes
Le pitch : Une jeune infirmière nommée Betsy Connell est convoquée dans une île des caraïbes afin de veiller sur l’épouse malade d’un riche propriétaire terrien, qui aurait tragiquement perdu la raison et qui demeure comme morte. Mais une ambiance familiale tendue et des tambours dans la nuit semblent indiquer que les choses sont bien plus complexes et qu’un mystère effroyable plane sur cette île tropicale. Bientôt, Betsy va pénétrer un monde mystérieux, gouverné par les rites vaudous…
L’idée de ce second film revient cette fois à Jacques Tourneur lui-même, qui souhaitait réaliser une adaptation du roman JANE EYRE sans en acquérir les droits, mais seulement en transposant le cadre de l’histoire dans un décor totalement différent (de surcroit exotique), tout en changeant le nom des protagonistes. Ainsi naquit le projet du magnifique VAUDOU (intitulé I WALKED WITH A ZOMBIE en VO).
Pour le reste, on prend les mêmes et on recommence : Un budget toujours aussi serré (quand bien même LA FÉLINE avait cassé la baraque au box-office), la participation du compositeur Roy Webb (qui signe quasiment toutes les BOs des productions Val Lewton) et la direction artistique à tomber de la RKO (Nicholas Musuraca est ici remplacé par le vétéran Roy Hunt et la photographie est tout aussi magnifique que celle de LA FÉLINE). Le scénario est cette fois rédigé par Ardel Wray et Curt Siodmak, deux excellents professionnels (on se souviendra notamment du brillant travail de Curt Siodmak sur les classiques estampillés UNIVERSAL MONSTERS).

Pas moyen de dormir tranquille sur ces îles pleines de rites vaudous…
Notez le tableau de L’ÎLE DES MORTS d’Arnold Böcklin sur le mur, l’œuvre préférée de Val Lewton…
Onirique et indolente, cette perle du cinéma d’épouvante aligne les non-dits et laisse planer le mystère jusqu’au dénouement final qui se joue sur une révélation échappant complètement aux habituelles histoires manichéennes de bien contre le mal, annonçant le superbe et méconnu LES AMANTS DU CAPRICORNE (1949), d’Alfred Hitchcock.
Tout au long de l’intrigue, la plongée dans le vaudou va croissante et monte en puissance tout en restant suspendue sur la crédulité du spectateur. D’abord rejetée par des considérations scientifiques, cette dimension se fait de plus en plus oppressante jusqu’à laisser le spectateur perplexe à l’idée de son existence, comme s’il était passé du naturel au surnaturel sans s’en apercevoir, et sans en être certain (“l’esprit Maupassant”, encore !)… Une vision du vaudou exemplaire, presque documentaire, sans jugement, sans effets racoleurs ni manifestation théâtrale ampoulée.

Incomparable poésie onirique.
La réalisation est une nouvelle fois, après LA FÉLINE, un modèle d’angoisse à peine perceptible (qui se joue d’ailleurs surtout une fois le film terminé). La voix-off de l’héroïne se fait murmure, l’horreur attendue laisse la place à la mélancolie et, bien entendu, les jeux d’ombres et de lumière assurent quasiment le spectacle à eux-seuls.
Telle était la méthode du tandem Val Lewton/Jacques Tourneur : Un noir et blanc expressionniste directement issu des films d’horreur classiques (dont on ne reprend ici que l’esthétique, et non les monstres…), une atmosphère onirique et mélancolique, accentuée par un voyage exotique particulièrement envoutant. Le son des tambours résonne ainsi longtemps après la vision du métrage, distillant une angoisse diffuse mais réelle, plus fascinante que terrifiante.

Des plans tous plus beaux les uns que les autres.
Notons enfin une idée magnifique : Toutes les propriétés créoles sont ornées d’une statue, faisant office d’entité protectrice pour le domaine. Dans VAUDOU, on apprend que la dite statue, qui représente un homme noir transpercé d’une flèche, une fontaine ruisselant perpétuellement sur lui comme s’il était baigné de larmes, voire de sang sous le noir et blanc expressionniste du film, est en vérité la figure de proue d’un ancien navire d’esclavagistes. Soit une allégorie du colonialisme, dont les maléfices vaudous représentent une certaine forme de retour de bâton. Une brillante métaphore, qui vient enrichir le sous-texte d’un film qui gagne décidément à être revu un nombre incalculable de fois. La marque des grands films.
On pourra spéculer quant à choisir quel est le chef d’œuvre de Jacques Tourneur, qui avait mis la barre très haut d’entrée de jeu avec LA FÉLINE et qui réalisera encore plusieurs classiques dans de nombreux genres cinématographiques. Nous sommes toutefois nombreux à porter notre choix sur VAUDOU, film rare et magique, qui porte le genre fantastique à des sommets de poésie noire tout en frissons envoûtants. Le modèle séminal du film d’horreur “southern gothic”, fascinant mélange d’exotisme et de ténèbres, où la moiteur tropicale côtoie la folie, l’épouvante et la peur de l’indicible…


Non, ce n’est pas Nicole Kidman…
L’HOMME LÉOPARD –
THE LEOPARD MAN
Acteurs : Dennis O’Keefe, Margo, Jean Brooks, Isabel Jewell
Musique : Roy Webb
Scénario : Ardel Wray
Année : 1943
Durée : 66 minutes
Le pitch : Dans une petite ville du Nouveau-Mexique, peut-être au début du siècle, un léopard prêté par un forain pour une attraction publicitaire s’échappe et ère dans la nuit. Très vite, une adolescente restée seule est tuée dans la rue.
Les nuits suivantes, on continue de chasser le fauve et une jeune femme est retrouvée morte à chaque fois. Mais lorsqu’on découvre que l’animal est mort depuis plusieurs jours, les enquêteurs comprennent qu’il n’était pas le responsable de tous ces meurtres…
Petit montage épileptique…
Ce troisième film est certainement le moins impressionnant de la trilogie Val Lewton/Jacques Tourneur du fait qu’il n’est pas vraiment un film fantastique. C’est surtout un exercice de style cinématographique sur fond d’intrigue policière, le tout nimbé d’une atmosphère angoissante, qui lui donne un statut de film d’épouvante et une aura de film fantastique. C’est également l’un des pionniers du genre dans le domaine des tueurs psychopathes.
Très court mais assez bavard et hiératique, L’HOMME LÉOPARD peut éventuellement décevoir le spectateur (qui a vu les deux films précédents) dans le fond, mais se révèle éblouissant dans la forme dès lors que l’on s’intéresse un peu à sa construction. Les auteurs se servent de toute une série d’artifices filmiques (la nuit, le mystère, le suspense, les bruitages, une menace invisible) afin de donner corps à une intrigue plutôt banale. Tout se joue ainsi dans la manière dont l’histoire est racontée, davantage que dans son contenu. Les scènes bavardes et domestiques laissent ainsi la place, de manière chronique, à des séquences graphiques et expressionnistes de pure angoisse, comme celle du tunnel, celle du cimetière ou encore celle de la procession finale.
La fameuse scène de la mort de la jeune Teresa Delgado (la première victime), dont on entend les cris avant de voir le sang couler sous la porte, résume à elle-seule le pouvoir de suggestion d’un cinéma de la peur diffuse, qui devient plus impressionnante encore lorsqu’on se retrouve dans l’obligation d’imaginer les événements, plutôt que de les voir…

L’art de créer des tableaux angoissants…
Comme il l’avait fait avec la statue de la figure de proue dans VAUDOU, Jacques Tourneur va ajouter quelques éléments diffus qui, non seulement apportent une fascinante touche de mystère à la lisière du fantastique, mais également une couche de sous-texte qui hisse le film à un plus haut niveau de lecture.
À la fin de L’HOMME LÉOPARD, les personnages échouent au milieu d’une procession de pénitents encagoulés façon templiers ou adeptes du Klu Klux Klan. La procession, funèbre et lugubre, qui célèbre le recueillement des villageois en souvenirs des victimes d’un massacre commis par les conquistadors plusieurs siècles auparavant, illustre le versant maléfique de l’âme humaine, comme pour accompagner le dénouement du récit et la confrontation avec le véritable assassin, qui se révèle être l’un des tous premiers serial killers de l’histoire du cinéma, dans la lignée d’un M LE MAUDIT. Une séquence envoûtante, qui marque à merveille l’originalité du cinéma de Jacques Tourneur et sa capacité à brosser des tableaux, à travers lesquels le spectateur hésite en permanence entre le réel et le fantastique…
Film relativement mineur dans le fond, L’HOMME LÉOPARD est à prendre comme un exercice de style qui démontre que face aux limites budgétaires, l’inventivité de la mise en scène et les trouvailles formelles peuvent à elles-seules transcender leur sujet. Au final, le film a tout de même gagné ses jalons de grand classique de l’histoire du cinéma fantastique et, malgré qu’il soit un poil en-dessous des deux précédents, demeure une pure merveille de poésie imprimée sur pellicule.

Nous nous retrouvons bientôt pour deux autres dossiers, l’un consacré aux autres films produits par Val Lewton dans le registre du fantastique avec le réalisateur Mark Robson, l’autre dédié à la filmographie de Jacques Tourneur dans celui du cinéma de genre (d’autres articles seront également consacrés aux films produits par Val Lewton et réalisés par Robert Wise)…

SEE YOU SOON !!!
