Oberour ar marv
Chronique de la série LES CONTES DE L’ANKOU
Date de sortie : 2003
Auteurs : Jean-Luc Istin et Collectif
Genre : Fantastique
Éditeur : Soleil
LES CONTES DE L’ANKOU est une série en trois tomes conçue par un collectif d’auteurs, parue chez Soleil dans la collection « Soleil Celtic » dirigée par Jean-Luc Istin.
La Bretagne est une terre de mystères et de légendes. Des légendes qui se mêlent à l’histoire pour combler le manque d’informations historiques sur le passé des celtes qui ont occupé cette terre avant l’arrivée des romains chrétiens. Le breton est une langue celtique parlée depuis plus de 1500 ans. Les premiers écrits remontent à la fin du VIIIème siècle. Ils seraient même antérieurs aux premiers textes recensés en français datant de 842.

Un collectif d’auteurs pour diverses interprétations visuelles du mythe
La Bretagne est une région si spécifique de France qu’on a vraiment l’impression de changer de pays lorsqu’on s’y rend, en particulier dans le Finistère où les panneaux en breton sont prépondérants par rapport aux français. Une région qui représente un véritable chaudron d’histoires incroyables, de contes régionaux. Là bas, la mort est symbolisée par l’Ankou. En vérité, il n’est pas vraiment l’incarnation de la mort mais son valet. Il a pour fonction de collecter les âmes des défunts. Un peu comme la représentation de la grande faucheuse que l’on connait, il se présente face à ceux dont la vie est arrivée à son terme dans sa charrette grinçante (karrik an Ankoù, le char de l’Ankou) pour faucher leur âme.
C’est un passeur d’âmes représenté souvent comme une silhouette grande et maigre aux cheveux blancs, presque squelettique, affublée d’un grand chapeau et d’une faux emmanchée à rebours car il ne la ramène par à lui pour faucher mais la lance en avant. On raconte que l’Ankou est le dernier mort de l’année précédente qui doit remplir son office pour les 4 saisons à venir. Ainsi, son allure peut changer. On dit aussi que celui qui aperçoit l’Ankoù meurt dans l’année.

L’Ankou par Guillaume Sorel
Il existe aussi des variantes. Les gens du littoral parlent plutôt d’une barque, Bag noz (« la barque de nuit »), à la place de la charrette, dans laquelle l’Ankou recueille les anaons, les âmes des trépassés, qu’il transporte vers les rives de l’au-delà. Tout le monde le redoute bien sûr, mais il n’est pas associé au diable ni à rien de maléfique. Il est simplement l’ordre des choses, le passeur qui nous attend tous.
On retrouve donc dans cette BD le domaine de prédilection de Jean-Luc Istin : les légendes celtes et bretonnes. Pour ma part, j’ai pris connaissance de la figure de l’Ankou assez jeune au travers d’un de mes albums de SPIROU ET FANTASIO sobrement intitulé « L’Ankou » par Jean-Claude Fournier. J’ai ensuite lu des contes bretons recueillis par Anatole le Braz (1859-1926) dans son recueil LA LÉGENDE DE LA MORT.

Gwendal Lemercier nous présente l’Ankou sur sa barque
En lisant cette BD, j’ai compris que le postulat de base était de mettre en images certains de ces contes tels qu’on les connaît. Certains sont romancés bien sûr avec des ajouts de personnages, d’autres sans doute inventés mais je pense que pour apprécier cette BD il faut être conscient du parti pris narratif choisi. On est en effet plus dans le domaine de l’anthologie de petites histoires, un peu comme les EC COMICS ou les EERIE et CREEPY des publications Warren. Plusieurs auteurs donnent leur version d’un conte sur l’Ankou avec leur propre graphisme et s’essayent ainsi à un exercice de style dans la tradition de « l’horreur vintage » (puisqu’après tout, ce sont les vraies légendes des temps anciens qui ont inspiré l’horreur qu’on appelle à présent « old school »). Pour mettre en scène ces contes, il y a tout de même une intrigue de fond écrite par Jean-Luc Istin et illustrée de fort belle manière par Guillaume Sorel dont on avait déjà pu apprécier le talent dans L’ÎLE DES MORTS ou LE HORLA.

Les planches sophistiquées de Guillaume Sorel
Ce fil rouge narratif s’intéresse à un écrivain du nom de Guillaume Cadic complètement obsédé par la figure mythologique de l’Ankou depuis la mort de sa femme Maëlle et qui va chercher à le voir par tous les moyens en enquêtant dans les contrées bretonnes. Il a écrit de nombreuses histoires à son sujet suite aux informations qu’il a récoltées, et c’est ainsi que par l’entremise de ses écrits ou de ce que les autochtones lui racontent, nous allons avoir des parenthèses au sein du récit qui mettent en scène des contes populaires de cette région de France.
La toile de fond nous fera suivre le destin de cet homme qui finira par trouver ce qu’il cherche (mais pas de la façon souhaitée) et de sa fille Sofia qu’il a délaissée suite à la mort de sa femme. Cette dernière va partir en quête des souvenirs de son père qu’elle va apprendre à connaître et à moins détester en lisant le journal qu’il a laissé derrière lui et en questionnant des gens (ce qui donnera lieu à d’autres parenthèses légendaires). Ainsi elle comprendra qu’il est décédé en Bretagne…et qu’il était le dernier à trépasser cette année. Ce qui veut dire qu’elle a encore une chance de le revoir. Mais jusqu’où ira-t-elle pour ça ? Commettra-t-elle la même erreur poussée par la même obsession dévorante de son père ?

Jacques Lamontagne nous présente les anaons, les âmes des défunts
Bien sûr, l’intérêt de la BD réside dans son ambiance et ses graphismes. L’histoire est intrigante et se suit avec plaisir, mais ne vous attendez pas à être très surpris par la tournure des petits contes. Ils sont forcément classiques et souvent prévisibles puisque ce sont des contes de ce genre qui ont forgé notre imaginaire depuis longtemps et donné naissance au genre littéraire fantastique dit « classique ». Mais il se dégage de ces petites histoires un vrai charme d’antan grâce notamment au travail graphique qui donne beaucoup de caractère aux décors et à l’ambiance mystérieuse.
Toutes les histoires ne sont pas du même niveau mais le charme opère de manière globale. Le premier tome contient 3 mini histoires (sans compter l’intrigue principale). La première, « Le passeur de la Laïta » est écrit par Ronan Lebreton et illustré par Frank Poua. L’histoire met justement en scène une incarnation de l’Ankou sur sa barque de la nuit dans laquelle il ne faut surtout pas regarder en arrière pour éviter d’être emmené sur la rive des morts. Le dessin de Frank Poua est peut être un peu trop dépouillé au niveau des décors et un peu trop consensuel pour conférer une ambiance efficace à l’histoire mais celle-ci reste jolie sur le fond. Les deux autres contes, « Le pousseur de la Dourdu » et « La faux de l’Ankou », sont scénarisés par Jean-Luc Istin et illustrés par Gwendal Lemercier dont le style est sans doute le plus proche de celui de Sorel. Il livre des planches sophistiquées, parfois assez abstraites en ce qui concerne les décors mais dégageant une vraie atmosphère surnaturelle rehaussée par des couleurs chaudes et s’essayant au même parti pris bi-chromatique de Sorel, à savoir la cohabitation de deux couleurs complémentaires (des teintes de rouge qui cohabitent avec du vert, par exemple).

Ton ami est mort, vieil homme. Son corps est mon vaisseau à présent
Le deuxième tome contient lui aussi 3 contes : « le filleul de l’Ankou » scénarisé par Erwan Lebreton (frère de Ronan) et illustré par Bruno Tatti et Stambecco, « les lavandières de la nuit » d’Éric Liberge et « le souvenir de Sofia » par François Debois et le même Gwendal Lemercier au dessin. Le filleul de l’Ankou est certainement le conte le plus faiblard selon moi. Le dessin est assez curieux. De jolis décors et couleurs, mais des personnages aux expressions étrangement hagardes, et souffrant parfois de curiosités anatomiques. Quant à l’histoire, elle reste plutôt originale mais y perd pas mal en atmosphère avec une approche un peu plus caricaturale de l’Ankou. Bien que le dessin ne lui ressemble pas, j’ai tout de même pensé au trait de Richard Corben pour l’aspect caricatural des personnages (un peu courts sur pattes et aux visages ahuris). Et pour moi hélas, ce n’est pas un compliment tant j’ai du mal avec Corben.

Gwendal Lemercier et la bichromie orange/vert
Eric Liberge, qu’on connait bien sur le blog puisque j’ai déjà parlé de son travail sur MONSIEUR MARDI-GRAS DESCENDRES signe l’histoire la plus mémorable de ce tome. Celle des « lavandières de la nuit », des sortes de spectres qui nettoient le linceul d’une personne vouée à mourir et qui demandent de l’aide à des passants pour tordre le linge. Une demande qu’il vaut mieux refuser. Le trait d’Eric Liberge est toujours fouillé et l’ambiance est très réussie. Par contre les décors sont assez curieux. On jurerait qu’il a retravaillé des photos. Si ce n’est pas le cas, je ne saisis pas la technique utilisée. Mais il s’en dégage une sensation curieuse que les personnages sont posés sur des photos (ou des décors bien moins détourés que les personnages, plus abstraits). Le niveau de détails sur les personnages est toujours impressionnant mais la mise en couleur est assez étrange également, assez uniforme, manquant de relief. Pour cette raison, je dirais que le résultat n’est pas du niveau de MONSIEUR MARDI-GRAS DESCENDRES (est-ce lié au fait qu’il ne dessine pas de squelettes ?) mais l’auteur nous livre tout de même un petit chapitre mémorable.
La dernière histoire « le souvenir de Sofia » est un flash back étroitement liée à la trame principale qui raconte la mort de Maëlle, la mère de Sofia. C’est une bonne idée que ce soit Gwendal Lemercier qui l’illustre puisque son style est le plus proche de Sorel qui gère la partie se déroulant dans le présent.

Eric Liberge sur les lavandières de la nuit
Un de mes regrets tout de même sur cette BD est l’absence de Guillaume Sorel sur le 3ème tome. Ce dernier illustrait normalement l’histoire du père et de sa fille qui sert de toile de fond mais comme en témoigne un mot de Jean-Luc Istin à la fin du dernier tome, il n’aurait pas pu travailler sur celui-ci pour des raisons personnelles. Son remplaçant, Laurent Paturaud, fait le boulot de manière satisfaisante mais son trait plus classique souffre forcément de la comparaison avec celui de Sorel, en plus de paraître moins légitime puisque ce n’est pas lui qu’on attendait.
Il n’empêche que ce dernier tome a son lot d’histoires sympathiques, cette fois-ci s’éloignant un peu de la figure de l’Ankou. En effet, excepté le conte « la longue nuit » écrit par Henri Fabuel et dessiné par Olivier Ledroit racontant une histoire d’amour morbide, les trois autres histoires « l’eau noire » et « Marie » dessinées par Jacques Lamontagne ainsi que « vengeance divine » par Lemercier, ne font pas mention de l’Ankou. « L’eau noire » se penche plutôt sur les anaons, ces spectres qui peuvent errer dans notre monde s’ils sont retenus par le chagrin des vivants. Une bien jolie histoire. Quant à « Marie » et « Vengeance divine », elles sont toutes deux scénarisées par Jean-Luc Istin et sont étroitement liées à l’intrigue principale dont je ne vous révélerai rien de plus.

Quelques décors réels. Ici, la ville de Dinan
Finalement, malgré ce foisonnement de dessinateurs et de scénaristes, cela reste assez harmonieux, justement parce que la présence des contes au milieu du récit principal justifie l’alternance des styles. Cela permet même de bien dissocier l’histoire de fond de celles des légendes populaires. On apprécie davantage les divers styles que lorsque leur mélange est dicté par des impératifs éditoriaux (sur certains comics manquant d’homogénéité graphique par exemple). Le seul moment où c’est un peu gênant c’est justement quand Sorel s’absente sur le 3ème tome alors que ce n’était pas prévu.
Mes préférences en matière de dessin vont au trait de Sorel, de Lemercier et d’Olivier Ledroit. Ce dernier en particulier nous livre une atmosphère gothique aux tons noirs et blancs du plus bel effet. J’ai plus de mal avec ses planches surchargées de détails et dominées par la couleur rouge de REQUIEM, CHEVALIER VAMPIRE, mais ici tout est lisible, aéré, et on retrouve ce principe bi-chromatique avec une dominante de noir dans des décors enneigés d’une blancheur immaculée. Quant à Guillaume Sorel, il livre un travail de qualité assez proche de ce qu’il a fait pour la série ALGERNON WOODCOCK.

Laurent Paturaud, le nouveau dessinateur chargée de l’intrigue de fond du tome 3
Globalement les décors font bien bretons, pas forcément reconnaissables (quoique je n’ai pas parcouru toute la région), mais souvent on sent bien un mélange de lieux existants ou inspirés par eux. Sorel nous représente d’ailleurs la ville fortifiée de Dinan d’une bien belle façon.
Si les contes peuvent être prévisibles, je dirais que la force de la BD n’est pas tant dans les rebondissements du scénario que dans son atmosphère, dans la manière de mettre en image ces histoires et de leur donner un charme via une identité visuelle qui n’existe pas dans la version écrite de ces contes. D’ailleurs, celle-ci ne brille pas forcément par la beauté de son écriture. Attention, je ne voudrais pas froisser les fans d’Anatole le Braz, mais il faut bien reconnaître que son ouvrage LA LÉGENDE DE LA MORT fait davantage office de recueil de témoignages et de documentation folklorique plutôt que de roman. Certes, certaines histoires sont joliment écrites, mais cela reste assez académique. Anatole le Braz a surtout fait beaucoup de recherches pour compiler des légendes de la tradition orale bretonne. Ce n’est pas non plus Victor Hugo le mec. L’intérêt de cette BD pour moi est donc d’apporter une plus-value à ces histoires en faisant vivre ces croyances au travers de styles graphiques variés. Une BD d’atmosphère donc. Et pour ma part, je trouve le tout réussi malgré quelques styles de dessins qui m’ont moins plu. En résumé, je pense que pour apprécier cette série, il faut être amateur d’histoires courtes exhalant le parfum d’une culture singulière et accepter de se laisser porter par leur dimension poétique.
Kenavo !

Les planches gothiques d’Olivier Ledroit
