
* COMME À LA MAISON *
Chronique de la première des trois intégrales dédiées à la série HELLBLAZER par le scénariste Garth Ennis
Date de publication : 1991-1993
Dessinateurs : William Simpson, Steve Dillon
Genre : Horreur. Fantastique
Éditeur VO : DC Comics. Éditeur VF : Urban Comics (anciennement Panini)
Le dossier en 3 parties sur les intégrales de la série HELLBLAZER par Garth Ennis :
GARTH ENNIS PRÉSENTE HELLBLAZER TOME 1 (vous êtes ici)
GARTH ENNIS PRÉSENTE HELLBLAZER TOME 2
GARTH ENNIS PRÉSENTE HELLBLAZER TOME 3

Le premier arc narratif de Garth Ennis sur la série : DANGEROUS HABITS.
Cet article est le premier d’une série de trois consacrés au run du scénariste Garth Ennis sur la série HELLBLAZER.
Soit les épisodes #41 à 56 d’une série qui a quasiment servi de lancement officiel au label Vertigo de DC Comics (pour les lecteurs adultes et artistiquement exigeants, souhaitant sortir du cadre des super-héros en slip…), sur laquelle notre scénariste est l’un de ceux qui est resté le plus longtemps à bord.
HELLBLAZER JOHN CONSTANTINE (titre complet), ou les tribulations d’un sorcier moderne aux allures de détective privé, perdu dans les rues glauques du Londres moderne (lire l’article introductif sur toute la série ICI)…

Le deuxième arc narratif de Garth Ennis sur la série : BLOODLINES.
DANGEREUSES MANIES…
Le premier arc narratif du scénariste Garth Ennis, intitulé DANGEROUS HABITS (DANGEREUSES MANIES), est publié initialement en 1991, alors que l’auteur avait seulement 21 ans !
Fan d’Ennis depuis que j’ai fait sa rencontre artistique (avec son chef d’œuvre, la série PREACHER), je me suis immédiatement retrouvé, dès les premières pages de ce recueil, en terrain familier. Comme à la maison !
Avant ces épisodes, Garth Ennis n’était pas encore le scénariste vedette qu’il est devenu par la suite. Il n’avait officié qu’en Angleterre, sur des comics bien british, de type 2000 AD ou JUDGE DREDD. C’est donc l’éditeur DC comics, via son label Vertigo, qui lui met réellement le pied à l’étrier en lui confiant les rennes de la série HELLBLAZER, directement après le départ de Jamie Delano, le scénariste initial.
J’ai bien aimé le run de Jamie Delano mais je préfère sincèrement celui de Garth Ennis. Le style de Delano était profondément original, poétique, particulièrement dense, pétri de références politiques et de réflexions diverses sur le mysticisme et la vie après la mort (je crois que je n’ai jamais été autant terrifié viscéralement à la lecture d’un comic book que lorsque Constantine envoie un de ses amis dans une dimension informatique pour le voir s’y perdre à jamais !). Mais sa narration avait quelque chose de tellement opaque, voire abstraite, que j’ai souvent eu l’impression que le monsieur abusait de substances illicites avant d’écrire ses scénarios ! Rien de cela avec Garth Ennis.

John Constantine selon Garth Ennis : Une cool attitude renforcée!
Dès le départ de DANGEROUS HABITS, notre scénariste entreprend un récit “les pieds sur terre”. Par le biais de la voix off, Constantine avoue au lecteur qu’il est atteint d’un cancer du poumon en phase terminale. Il se rend chez le médecin, visite une clinique de cancéreux et s’interroge sur des questions existentielles tout à fait concrètes. C’est clair, le style Delano est très loin derrière. L’univers de Constantine s’en trouve simplifié : Le Diable, les fantômes, la mort. Le début du run de Garth Ennis est une épure du concept de la série.
Notre auteur trouve immédiatement une tonalité truculente pour son personnage : Bien qu’il soit sinistre, John Constantine est très attachant ; il fume comme un pompier, boit comme un trou et jure comme un charretier ; mais il est plein d’esprit. Du coup, le lecteur, en fréquentant des types qui font la bringue dans des pubs, se trouve en terrain familier (c’est cool de bringuer avec Constantine !), et cette sensation de proximité entre lui et le “héros” rend la lecture de ces épisodes franchement addictive.

Le Mal selon Garth Ennis : Basique !
À seulement 21 ans, Garth Ennis fait preuve d’un talent de dialoguiste assez impressionnant. C’est vrai après tout ! Comment étions-nous à vingt ans ? Avions-nous ce talent d’écriture inné ? Étions-nous capable de concevoir un récit avec autant de maitrise ? Avions-nous suffisamment d’aplomb pour reprendre une création du grand Alan Moore (car c’est ce dernier qui avait créé le personnage de Constantine dans les pages de sa série SAGA OF THE SWAMP THING) et passer après un auteur de la trempe de Jamie Delano en réalisant l’un des runs les plus mémorables de la série pour un grand nombre de lecteurs ?
Mais parce que notre scénariste possède une personnalité bien trempée, c’est tout naturellement qu’il injecte des choses personnelles dans ses récits. Ainsi, il envoie très vite Constantine en Irlande (car Garth Ennis est irlandais) où, par l’intermédiaire de la magie, il a l’occasion de déguster une bière brune si exceptionnelle qu’elle viendra littéralement à bout du Diable !

On est irlandais ou on l’est pas !
Plus sérieusement, certains monologues semblent sortir directement de la bouche du scénariste : “Je suis venu ici à 17 ans, attiré par les lumières de la ville. Je me suis installé, embourbé dans la merde, trop feignant pour bouger. Ça, c’est Londres…”. Il distille également de nombreuses références à la culture populaire (au rock et à la pop-music pour l’essentiel), et surtout à la seconde guerre mondiale, via les confessions de certains personnages. Ce dernier détail a son importance, sachant que cette thématique (la guerre) est l’une des principales que l’auteur développera dans la suite de sa carrière. C’est ainsi que se dessine le parcours de “Garth Ennis l’auteur de comics”, un auteur à part entière, aux thématiques récurrentes et aux origines parfaitement irlandaises.
Pour ce qui est de l’aspect horrifique, Garth Ennis propose déjà à cette époque une vision assez rock’n’roll de l’enfer et du paradis, telle qu’on pourra la retrouver dans la série PREACHER quelques années plus tard. Après tout, Constantine ne confesse-t-il pas au lecteur qu’il n’a aucune “Sympathy For The Devil” ? C’est ainsi que les démons qui apparaissent dans les épisodes écrits par Ennis sont plus de l’ordre du Grand-Guignol, là où, chez Delano, ils s’incarnaient parfois à travers des menaces plus abstraites, mais beaucoup plus malsaines et terrifiantes. Garth Ennis renouvellera la série principalement sur ce point : Le mal le plus dangereux ne vient pas de l’enfer, mais des hommes bien vivants, et parfois même des tréfonds de l’âme du héros lui-même…

Le mal le pire, c’est celui qui est en nous…
Une autre composante très sympathique de l’écriture de Garth Ennis se manifeste lorsqu’il devient possible de reconnaître la géographie des lieux. Alors que Jamie Delano visitait un Londres inconnu et une Angleterre profonde infréquentable, Ennis parvient à faire évoluer tous ces démons au cœur même du Londres le plus fun. De Camden Town à Covent Garden, John Constantine est là ou tout se passe. Une manifestation étrange ou une invasion d’esprits maléfiques peuvent ainsi surgir dans un endroit familier pour le lecteur, qu’il soit londonien ou même touriste de passage, qui gardera un souvenir impérissable de ses lectures lorsqu’il retournera sur les lieux de l’action…
Bref, le run de Garth Ennis est, dès le départ, le terrain idéal pour combler de bonheur les fans de cet auteur unique en son genre. Un véritable conteur, mais qui ne fait pas l’unanimité… Votre serviteur considère que le bonhomme est l’un des plus grands auteurs de comics de son temps. Pour autant, beaucoup de lecteurs ne l’apprécient pas et ne goûtent pas forcément son sens de la provocation et son humour trash. Néanmoins, en ce qui concerne ce premier arc de la série HELLBLAZER, il faut savoir qu’il s’agit non seulement d’un grand Garth Ennis, mais également de l’une de ses créations les plus élégantes, à ranger parmi les plus réussies.

Londres, vu de l’intérieur.
En ce qui concerne les dessins, on a souvent entendu des avis assez durs, que je ne partage pas. Il faut savoir que le style rugueux et nécrosé employé ici est simplement le style historique de la ligne Vertigo qui, tel un concept, fut décidé comme tel afin de se démarquer des comics de super-héros racoleurs et trouver son identité propre (les lecteurs fans de la série SANDMAN, par exemple ne me donneront pas tort…). La ligne ayant été lancée en 1993 dans le giron de la série HELLBLAZER, il est normal qu’en 1991, le style employé par William Simpson en constitue une sorte de préhistoire…

C’est pas fait pour faire joli et racoleur…
Il est vrai que les planches de Will Simpson ne font pas dans le “joli”. L’encrage est brutal et les formes peuvent paraitre comme découpées à la serpe. La mise en couleur, au premier coup d’œil, est également d’une simplicité et d’une austérité glaçante. Évidemment, ce parti-pris est au service du fond et de la forme et colle au concept de cette histoire de magicien urbain qui combat le mal le plus domestique avec une représentation objective des personnages et des lieux, sans fioritures. Le découpage de ses planches est une leçon de rythme et de limpidité, en osmose totale avec le style narratif de Garth Ennis. Les cadrages en gros plan, souvent “silencieux” sur les protagonistes, viennent pointer les moments forts du récit, par le biais d’expressions accrues, d’une manière suffisamment virtuose pour forcer le respect.
Le choix restreint des couleurs est également à saluer tant il est conceptuel : Plus on se rapproche de la mort, moins il y a de couleurs. Une idée aussi simple qu’efficace qui force également le respect.

La vie en couleur…
À partir de l’épisode #49, Will Simpson cède la place à Steve Dillon, qui fait son entrée sur la série et qui va s’installer durablement sur le run de Garth Ennis et le suivre sur moult autres séries ensuite. Son style est plus séduisant que celui de Simpson et pourtant je ne suis pas fan (Dillon est un dessinateur qui n’évoluera jamais : Des plans fixes, un découpage d’une monotonie navrante, des décors aux abonnés absents réduits à deux lézardes sur un mur, des giclures de sang Grand-Guignol et une lumière unilatérale sans la moindre ombre menaçante. Le degré zéro de la mise en scène. Tous les personnages, qu’ils soient masculins ou féminins, qu’ils soient gros ou maigres, gentils ou méchants, tous, sans exception, ont la même tête et les mêmes expressions – fin du passage grognon). Enfin, bref, pour votre serviteur, l’arrivée au poste de dessinateur régulier de Steve Dillon est très loin de représenter une plus-value..

La mort… en gris et noir… (avec une chanson des Pogues en bonus)
BLOODLINES
Ce deuxième arc narratif, intitulé SANG ROYAL (BLOODLINES en VO), monte de plusieurs crans dans le domaine de l’horreur. Un peu comme si, soudain, Garth Ennis s’était souvenu qu’HELLBLAZER était au départ une série horrifique et qu’il fallait en donner pour son argent au lecteur !
Alors il n’y va pas de main morte : BLOODLINES est une série d’épisodes particulièrement atroces, glauques et malsains, sans aucune concession !
D’entrée de jeu, Ennis nous balance une pleine page dominée par un cadavre à moitié dévoré, toutes entrailles dehors, dans une rue sordide. Ses yeux ont été arrachés et mangés. Un peu plus loin, on apprend que c’est un personnage important de la haute société qui a commis ce crime abominable… Dans cette nouvelle saga, Ennis en profite pour égratigner le pouvoir et s’attaque à la couronne d’Angleterre et au royaume bien terrestre des nantis, qu’il mêle, grâce au concept de la série, à la pire démonologie. Il ne fait pas dans la demi-mesure et opte, comme c’est souvent le cas avec son confrère Warren Ellis, pour une condamnation sans appel des classes dominantes, où tout le monde est pourri et où l’on verse systématiquement dans toutes les pires déviances dès que l’occasion s’y présente…

Niveau horreur, ça commence fort…
Depuis le début, Alan Moore et ensuite Jamie Delano avaient bien campé le personnage : Constantine est une figure prolétaire. Un bon vieux gauchiste proche du peuple. Sa place est au pub du coin, avec les petites gens, et certainement pas dans les clubs chics de la haute, qu’il ne supporte pas. Dire que Garth Ennis se sente en phase avec cette composante de la série relève de l’euphémisme, tant il embrasse le principe à bras le corps ! On pourrait ainsi dire que sa vision des choses est restreinte et peut-être simpliste. Mais après tout, le bonhomme est un auteur et il a le droit d’avoir ses propres opinions, même si on ne les partage pas.
Garth Ennis a beau avoir seulement vingt-deux ans à l’époque, il possède déjà un charisme et un talent à tomber et nous raconte tout ça avec une verve féroce, irrésistible, percutante, le tout traversé de fulgurantes notes d’humour noir, qui renversent tout sur leur passage (faire sniffer les cendres de son aïeul à quelqu’un qui pense s’offrir un rail de coke, ça vaut le détour !).
Qui plus-est, le bonhomme ne manque pas d’idées excitantes et opère un raccord extrêmement bien vu entre son récit et les événements survenus précisément un siècle plutôt dans les rues sombres de Whitechapel, avec les meurtres du tristement célèbre Jack l’éventreur…
À l’arrivée, cette nouvelle saga de Constantine, si elle n’est pas bonne pour les âmes les plus sensibles, constitue un des grands moments de la série. Suspense, retournements de situation, horreur d’outre-tombe, satyre sociale et réquisitoire à l’encontre des classes dominantes. Tout ce qui fait l’intérêt de la série est bien présent, mené tambour battant par un auteur facétieux et déchaîné !

Constantine croise le chemin de l’héritier de la couronne d’Angleterre. Saurez-vous le reconnaitre ?
Même si la vision du scénariste sur l’élément social et politique est un peu “basique”, elle est beaucoup moins idiote qu’on pourrait le croire :
Certes, pour Garth Ennis, les nantis sont tous pourris. Mais il ne tombe pas dans l’extrême inverse et ne se complet pas non plus dans le discours démagogique puant. L’intelligence de notre scénariste est bien réelle, et lorsqu’il envoie Constantine botter le cul de la haute société, il sait nuancer ses propos : Il flanque son anti-héros d’un sidekick en la personne de Nigel Archer, un prolo médium illuminé entre le hippie et le rainbow-warrior. Ce dernier, surnommé le “coco” par ceux d’en face, essuie alors les critiques acerbes qu’Ennis lui adresse à travers la voix de Constantine (“Il va y avoir combien d’autres victimes pendant que tu mets le capitalisme à genoux ? Mais bon, quelques cadavres sur la route de l’utopie, c’est pas grave, hein ? c’est comme ça que vous voyez les choses en général, vous autre…”), démontrant que le scénariste et son personnage ne sont dupes d’aucune idéologie préconçue, belliqueuse et factice, qu’elle soit d’un bord ou de l’autre…
On remarquera par ailleurs qu’Ennis prend un malin plaisir à suggérer plus qu’à pointer du doigt toutes les cibles qui endurent son courroux. Les membres de la famille royale ne sont ainsi jamais nommés et leur visage est systématiquement caché par une ombre ou un masque (pervers !). De plus, ils n’ont pas l’âge requis à l’heure de la publication des épisodes (ils ont plutôt dix ans de plus). C’est très drôle car, ce faisant, le scénariste fait comme si de rien n’était, avec des airs de ne pas y toucher…

Super ambiance…
ONE SHOTS
À ce stade, la série est d’une densité et d’une richesse exemplaire en matière de fond et de forme. Brillamment racontée et dialoguée, pleine de verve cathartique, de personnalité et de panache, elle nous effraie, nous prend aux tripes, nous amuse, nous distrait, nous sort des sentiers battus et des habituelles productions en matière de comics, nous fait réfléchir et nous cultive. Un pur chef d’œuvre.
Cerise sur le gateau : elle est accompagnée de quelques courts récits annexes qui se déroulent directement dans le quotidien de John Constantine (notamment au pub !), avec une petite touche de surnaturel.
DES VIES REMARQUABLES (épisode #50) et CECI EST LE JOURNAL DE DANNY DRAKE (épisode #56) mettent en scène des démons que le lecteur ne connaissait pas encore, dans des one-shot qui se lisent tout seul. C’est ici, par exemple, que notre antihéros fait la connaissance du Roi des Vampires (dans un épisode double de quarante pages), un adversaire qui reviendra plus tard dans la série…

Constantine fait la connaissance du Roi des Vampires…
Avec CECI EST LE JOURNAL DE DANNY DRAKE, nous avons droit à un autre épisode particulièrement éprouvant de cruauté malsaine, où Garth Ennis explore encore les tréfonds de l’âme humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus abject, à travers les pérégrinations d’un petit représentant de la classe moyenne (comme quoi tout le monde en prend pour son grade) ayant vendu son âme au diable… À noter l’importance du personnage de Kit Ryan, qui s’installe vraiment à partir de la saga BOODLINES (en réalité c’est plutôt Constantine qui s’installe chez elle, avec l’interdiction de ramener quelque magie noire à la maison !), et qui va devenir le grand amour de notre héros…
Une fois encore, la partie graphique risque d’être l’élément qui déplaira le plus aux lecteurs néophytes, qui hésitent depuis le début à découvrir cette série exceptionnelle à cause de la “laideur” apparente de ses dessins. À noter, sur le dernier épisode, la présence du grand David Lloyd, co-créateur du mythique V POUR VENDETTA.
Cette première partie est terminée. Rendez-vous tantôt pour la suite : GARTH ENNIS PRÉSENTE HELLBLAZER TOME 2 !

Une métaphore de la famille royale ?
See you soon !!!
