
* ALMOST PREACHER *
Chronique de la deuxième intégrale dédiée à la série HELLBLAZER par le scénariste Garth Ennis
Date de publication : 1991-1993
Dessinateurs : William Simpson, Steve Dillon
Genre : Horreur. Fantastique
Éditeur VO : DC Comics. Éditeur VF : Urban Comics (anciennement Panini)
Le dossier en 3 parties sur les intégrales de la série HELLBLAZER par Garth Ennis :
GARTH ENNIS PRÉSENTE HELLBLAZER TOME 1
GARTH ENNIS PRÉSENTE HELLBLAZER TOME 2 (vous êtes ici)
GARTH ENNIS PRÉSENTE HELLBLAZER TOME 3

Garth Ennis poursuit sa descente aux enfers…
Cet article est le deuxième d’une série de trois consacrés au run du scénariste Garth Ennis sur la série HELLBLAZER.
Soit les épisodes #57 à 71 de la série régulière, ainsi que les épisodes TAINTED LOVE et HELLBLAZER SPECIAL #1 : CONFESSIONAL.
L’ensemble a été initialement publié entre 1991 et 1993. Les dessins sont effectués par Will Simpson (épisodes #59 à 61) et Steve Dillon (tous les autres épisodes).
Dans la collection GARTH ENNIS PRÉSENTE HELLBLAZER, la plupart des tomes sont des livres de très gros volume (450 pages pour celui-ci), proches des collections Omnibus que l’on trouve en VO, mais avec un papier mat très épais qui donne hélas une impression de couleurs délavées à la lecture.

John et Kit...
BLANCHES COLOMBES ET VILAINS MESSIEURS
John Constantine vit désormais avec Kit Ryan, son grand amour. Mais son passé de sorcier finit par le rattraper, surtout lorsque le Diable en personne décide de se venger ! John réussira-t-il à sauver sa vie, son âme, et sa vie privée ?
Avec le retour du Premier des Déchus, puis du Roi des Vampires, avec la participation d’un ange et de quelques démons, le bestiaire horrifique de la série selon Garth Ennis est toujours aussi basique et l’illustration des habitants de l’enfer est tout de même bien ancrée dans le Grand-Guignol ! L’arc narratif intitulé BLANCHES COLOMBES ET VILAINS MESSIEURS est ainsi un peu embarrassant dans la mesure où Garth Ennis déballe l’artillerie lourde en termes de démons à l’ancienne. On voit bien qu’il tente de leur donner un caractère un peu rock’n roll, mais la sauce ne prend pas vraiment et le résultat est un peu ridicule.

Heu… Sérieusement ?
Toutefois, il est possible que les fans de PREACHER reconnaissent là les prémices de la saga de Jesse Custer ! En effet, l’histoire d’amour tragique entre un ange et une démone semble apparaitre rétrospectivement comme un brouillon pour la série PREACHER, de même que cette illustration grivoise de l’enfer et de ses tenanciers ! Ajoutez à cela la participation du dessinateur Steve Dillon aux trois-quarts des épisodes, et vous obtenez une sorte d’échauffement pour le grand saut dans la série du “prêtre à la voix qui tue” !
Par extension, Garth Ennis semble vraiment se faire la main sur John Constantine et expérimente le mélange qui deviendra sa marque de fabrique, où le fantastique se mêle au réalisme social, où quelques thèmes récurrents dont une passion pour l’Histoire et les conflits armés finissent par former une œuvre à l’identité marquée, pimentée d’une verve iconoclaste et irrévérencieuse.

La guerre. Ou l’un des thèmes de prédilection de Garth Ennis…
LA PEUR ET LE DÉGOÛT
Entre quelques épisodes isolés où Constantine rend visite à sa sœur, où il aide son ami Chas à enterrer son oncle dont le corps a été volé par des trafiquants réalisant d’abominables expériences, et un autre où il fête ses quarante ans avec certains personnages de l’univers DC Comics (comme Swamp Thing, Zatanna et Phantom Stranger !), Constantine va encore avoir à faire à un groupuscule de fascistes anglais souhaitant profiter des services de l’archange Gabriel (arc narratif intitulé LA PEUR ET LE DÉGOÛT) !
Dans ce nouvel arc, Garth Ennis est tout de suite plus à l’aise avec ses protagonistes dans la mesure où le contexte est également beaucoup plus domestique, ce qui lui permet de faire évoluer le personnage de l’ange dans un cadre réaliste. Il utilise d’ailleurs cette dernière figure fantastique pour illustrer une métaphore particulièrement pertinente du pouvoir des classes dirigeantes sur les classes populaires, avec une acuité particulièrement efficace.


John fête ses 40 ans ! Et pour les 40 ans de John Constantine, tout est permis !
HEARTLAND
Mais le gros morceau de cette seconde intégrale demeure la descente aux enfers (au sens figuré) que va subir notre héros après le dénouement tragique de son aventure avec Kit Ryan. On y voit un Constantine devenu une loque humaine, errant dans les rues de Londres à la recherche de la moindre goûte d’alcool, même frelaté, vomissant et côtoyant les SDF des quartiers lugubres. Sur ce terrain viscéral, glauque et réaliste, Garth Ennis se montre encore plus convaincant et marque d’une pierre blanche le parcours de son personnage avec des épisodes prégnants, à la fois simples et percutants, débarrassés des “oripeaux de l’enfer” pour pénétrer de plein pied dans les horreurs de la vie, au sens premier du terme.
On retrouve ainsi le terrain sur lequel le scénariste est le plus à l’aise, où les dialogues crus et les joutes verbales assassines se jouent dans un bain de sang et de vomi cathartique, derrière lequel s’articule toute la folie et, paradoxalement aussi, toute la beauté cachée de l’âme humaine.
Dans le même temps, Garth Ennis nous offre même un petit détour par l’Irlande, lorsque Kit s’en va retrouver ses proches, le temps d’une virée au pub. Un épisode entier (intitulé HEARTLAND) sans Constantine, où le lecteur oublie pour un temps le fantastique et les récits d’horreur, mais où il profite d’un exercice d’écriture magistral, dans lequel Garth Ennis excelle à faire exister ses personnages dans un cadre social et réaliste.

Tranches de vie selon Ennis…
CONFESSIONNAL
Le recueil se termine par un épisode spécial de quarante-cinq pages intitulé CONFESSIONNAL. Dans ce dernier récit, Constantine, fraichement revenu de sa condition de poivrot SDF, reconnait l’homme qui essaya d’abuser sexuellement de lui lorsqu’il était plus jeune. Là encore, grâce à une écriture ne renonçant à aucun effet ostentatoire contrebalancée par un réel talent de conteur, Garth Ennis impose son univers avec une tranche de vie aussi malsaine que passionnante. On perçoit ainsi que ce personnage teinté de rétro-continuité est indirectement envoyé par le diable (le Premier des déchus, donc) comme un avertissement adressé à Constantine. Une manière bien plus habile d’intégrer les démons, sans les montrer sous les oripeaux ridicules de BLANCHES COLOMBES ET VILAINS MESSIEURS…
Pendant ce temps, Steve Dillon peaufine son style et commence tranquillement à tomber dans la paresse qui le caractérise. Dans la préface de l’album, Warren Ellis a beau faire l’éloge du bonhomme, ça ne passe pas pour autant en ce qui me concerne. Hormis quelques planches réussies, Dillon reste Dillon, ses décors limités à trois lignes et ses tics graphiques sont là, et son incapacité à traduire le mouvement débouche toujours sur le même résultat : Des planches entières de personnages en gros plan ou en plan américain, des vignettes à moitié mangées par une ombre au premier plan, où toutes les solutions sont bonnes à prendre lorsqu’il s’agit de masquer ses carences de dessinateur. Bref, je préfère de très, très loin le travail de Will Simpson, même s’il hérite ici de l’arc narratif le moins réussi…


La véritable descente aux enfers de John Constantine…
Au bout du compte, cette série d’épisode donne avec le recul le sentiment d’avoir assisté à la recherche créatrice d’un auteur en pleine ascension, qui expérimente sa narration et ses thèmes de prédilection avec une déconstruction qui côtoie celle qu’il inflige à son personnage, pour révéler au final une reconstruction pleinement aboutie dans les deux cas.
Cette seconde intégrale est donc en dessous de la précédente qualitativement parlant, notamment à cause d’un premier arc narratif fluctuant. Mais l’ensemble est tout de même hautement recommandé, Garth Ennis écrivant certaines des pages parmi les plus mémorables de la saga, apportant sa pierre à l’édifice de la mythologie liée au personnage. Le tout nimbé, et c’est ce qui fait toujours la richesse de cette série, d’une toile de fond mêlant les histoires d’horreur à la satire sociale…

Constantine tourne le dos à la mort.
See you soon !!!
