Du plomb dans l’aile
Chronique du premier cycle de la série ANGEL WINGS
Date de sortie : 2014 – 2016
Auteurs : Yann & Romain Hugault
Genre : Historique, Guerre
Éditeur : Paquet
Cet article sera consacré aux 3 premiers tomes de la série ANGEL WINGS du scénariste Yann et du dessinateur Romain Hugault. Ils constituent le premier cycle de la série avec une histoire complète qui peut se suffire à elle-même.

Amateurs d’avions, vous êtes au bon endroit.
Si je vous dis « aviation, seconde guerre mondiale et pin-up » vous me répondez quoi ? Moi je dirais « pas ma came ». Je n’ai par exemple jamais pu accrocher à des séries comme BUCK DANNY dans le journal de Spirou. Trop militaire, trop technique, trop centré sur les intrigues de guerre et sans doute un peu trop masculin. Mais voilà une lecture au sujet curieux qui m’a bien plu. Bon…il faut dire que sans spécialement aimer l’aviation, je rêvais toujours de voler quand j’étais gamin. En avion ou en deltaplane. Mais la vie m’a fait une farce vicieuse en m’affligeant d’un foutu vertige qui m’empêche même de regarder au bas d’une falaise. Reste que les aventures en plein ciel façon PORCO ROSSO ou même les dogfights de vaisseaux spatiaux, c’est chouette ! De plus, je suis assez fan de BD qui retranscrivent avec brio une autre époque (ici, les années 40). Quant aux pin-up…ben…ce n’est jamais désagréable, on ne va pas se mentir. Seul le contexte de seconde guerre mondiale ne m’attirait guère (ha ! ha !). Mais au final cette BD ne traite pas d’un sujet habituel et nous met dans des situations de guerre peu communes.

Angela, une WASP coriace et sexy
Le pitch : 1944. Les pilotes américains viennent en aide à la Chine et l’Inde menacés d’être envahis par les japonais, tout comme la Birmanie. Angela Mc Cloud est une Wasp dont la mission est d’amener son C-47 Dakota (un avion de transport) au dessus du « Hump », le massif himalayen, pour ravitailler les bases chinoises. Suite à une attaque aérienne nippone, elle est forcée d’atterrir à Dunbastapur, une petite base aérienne perdue dans la jungle sur le front de Birmanie. Unique femme parmi les aviateurs des « Burma Banshees », elle va se retrouver impliquée dans plusieurs sous-intrigues comme la nécessité de démasquer un traitre dans la base pour le compte de l’OSS, remettre en état son avion et tenir tête à une starlette hollywoodienne en tournée sur le front.
Vous l’aurez compris, la BD a comme personnage principal un membre des Wasp (Women Airforce Service Pilots). C’était une organisation paramilitaire rassemblant des femmes pilotes civiles dont on entend très peu parler. D’ailleurs, on découvre au fil des pages de la BD que leur statut était peu enviable. On leur confiait des missions ingrates et dangereuses (la vie d’un pilote mâle étant trop précieuse, voyez-vous), et elles ne bénéficiaient d’aucun avantage de l’armée (pas de statut militaire, pas de retraite, et les familles se débrouillaient pour payer les obsèques). Après la guerre, on leur interdira même de voler. Charmant, hein ? En plus de ça, elles n’ont reçu les honneurs militaires qu’en 2009. Normalement elles opéraient en territoire américain mais pour justifier le déplacement d’Angela sur le front birman, les auteurs en ont fait un membre de l’OSS (Office of Strategic Services). Si, si, ça existait les femmes dans l’OSS. Même si ça ne courait peut être pas les rues, on appréciera l’effort de contextualisation pour justifier une héroïne féminine dans un tel contexte, plutôt que simplement se foutre de la cohérence historique pour des raisons militantes féministes devenues à la mode aujourd’hui.

Une mise en page remarquable
La BD n’adopte pas un ton spécialement critique même si elle mentionne ces faits historiques et la façon dont les Wasp sont perçues par les hommes. On est plutôt dans l’aventure relativement légère (bon…il y a quand même des morts). J’entends par là qu’entre les combats, les protagonistes développent une bonne camaraderie au sein de la base, et on verra même Angela se faire bronzer nue sur un avion, chose que j’imagine un peu irréaliste compte tenu du contexte avec tous les hommes qui n’ont pas vu de femme depuis des mois autour (enfin, remarque j’en sais rien, mais ça me paraitrait bizarre). Il y a donc bien un côté pulp et glamour façon ROCKETEER de Dave Stevens. On suit davantage le quotidien des soldats qui attendent un spectacle d’une star nommée Jinx Falkenburg (Eugenia Lincoln « Jinx » Falkenburg, personnage historique, championne de tennis et actrice ayant réellement participé à des shows pour motiver les troupes notamment en Chine) qui va débarquer à la base de Dunbastapur à cause d’une avarie. Cette dernière était censée se produire comme cela se faisait pour le moral des troupes dans une base plus éloignée du front mais atterrira dans cette base birmane.

Jinx fait une reprise des Andrew sisters
A partir de là, on suivra davantage les aventures d’Angela et de Jinx qui, suite à une attaque, vont se retrouver à devoir survivre dans la jungle birmane. On aura d’un côté Angela la pilote aguerrie solide et Jinx la pin-up hollywoodienne complètement à l’ouest dans un tel environnement sauvage. Avant cela, nous aurons eu droit à quelques intrigues concernant le passé d’Angela. Celle-ci a perdu une sœur et outre ses missions pour démasquer le traitre ou réparer son avion, elle cherchera des renseignements sur un pilote américain responsable de la mort de sa sœur lors d’un exercice. Le 3ème tome nous réservera tout de même une bataille aérienne mémorable pour achever l’intrigue militaire.
Alors bien sûr tout ça c’est bien gentil, mais je vous avoue que si le dessinateur n’avait pas été Romain Hugault, je n’aurais probablement pas tenté cette lecture. Je ne veux pas dire que tout repose sur le dessin puisqu’après avoir lu le tout, j’ai trouvé l’intrigue sympa, mais c’est clairement ce qui m’a attiré à la base. Comme souvent avec une BD, c’est le dessin qui m’accroche, et ensuite le scénario qui me fait rester.

Rien de tel qu’une jolie starlette pour motiver les troupes
Romain Hugault est un habitué de l’aviation et des jolies filles. Il a d’ailleurs réalisé une série d’illustrations de pin-up avec leurs avions publiées dans les recueils PIN UP WINGS. Au rayon BD, il n’a travaillé que sur des projets assez similaires avec LE GRAND DUC, LE PILOTE À L’EDELWEISS ou AU-DELA DES NUAGES. Son style de dessin est très réaliste et son découpage de l’action extraordinaire. Lors des phases de combat aérien, on se croirait presque au cinéma tant les cadrages sont réussis et l’impression de vitesse bien rendue. Au niveau des détails, c’est également impressionnant. Les moindres boutons, leviers ou voyants à l’intérieur du cockpit sont présents. Il faut dire que le bougre s’y connait, il est lui-même pilote, passionné d’aviation et selon ses dires construisait même des maquettes d’avion étant petit.

Une impression de vitesse parfaitement rendue
Mais ce que j’ai surtout apprécié c’est le soin apporté aux éléments d’époque. Que ce soit les coiffures, les vêtements ou les architectures, tout nous donne vraiment l’impression d’être dans les années 40. Les personnages féminins de Hugault sont souvent assez gâtés par la nature (la taille XXL de la poitrine d’Angela en témoigne) mais qu’on aime ou non, on ne peut nier que leur design sent bon les pin-up des années 40 de Peter Driben (illustrateur célèbre d’affiches de pin-up). Par contre, même si globalement l’ambiance lorgne plus vers le roman d’aventure que la tragédie de la guerre, il demeure quelques scènes impitoyables inévitables en temps de guerre. De même, malgré le côté glamour, les filles ne vont pas garder leur belle toilette intacte dans la jungle birmane. Elles seront presque méconnaissables couvertes de boue, de sangsues, trempées et blessées. Le côté pulp sexy ne se fait donc pas au détriment d’un certain réalisme lors des moments sérieux.

Nos belles pin-up vont perdre de leur superbe dans la jungle
Malgré le contexte de seconde guerre mondiale, nous avons droit à pas mal de flash back centrés sur Angela qui nous prouve qu’elle est clairement le personnage principal même si le soldat Rob, le « joli cœur » de la base joue aussi un rôle conséquent. L’intrigue n’oubliera pas non plus de faire se rapprocher des personnages comme les deux femmes qui cesseront de se crêper le chignon après leur périple en forêt. Jinx, sans passer de la starlette à la guerrière increvable finira tout de même par y mettre du sien pour se débrouiller et cesser de se comporter en princesse. Heureusement pour elle car l’OSS ne tient pas à ce qu’elle soit capturée et utilisée à des fins de propagande pour l’ennemi. Le moral des troupes est en effet un élément important abordé dans l’histoire, avec notamment l’inclusion de la radio japonaise Tokyo Rose constituée de femmes anglophones chargés de saper le moral des américains en diffusant de la propagande nippone.

Radio Tokyo, authentique instrument de guerre psychologique.
Yann est un auteur qui touche un peu à tous les genres et qui est très prolifique. Peut-être un peu trop d’ailleurs. Tout ce qu’il fait est loin d’être du même niveau. Mais ici il propose un scénario suffisamment original et bien mené. Peut-être que c’est une BD qui parlera davantage aux amateurs d’aviation mais pour ma part, j’avoue que j’aime tenter des trucs inhabituels dans mes lectures, histoire de voir si le charme opère. Ici ça a fonctionné. Justement parce que l’accent n’est pas mis sur la guerre précisément et que le fait d’introduire les Wasp dans le lot confère une touche de féminité dans un monde normalement très masculin qui pue la testostérone et les blagues lourdingues. Finalement, en faisant du personnage principal une femme (et une femme intelligente et déterminée, n’allez pas croire qu’elle ne fait que remuer ses formes), cela rajoute un peu de charme à cette BD en plus d’aborder le sujet de ces femmes pilotes qui méritent qu’on se souvienne d’elles.

Des dogfights impressionnants
Ce n’est pas la BD du siècle mais elle est suffisamment originale pour m’avoir fait passer un bon moment de lecture. La jungle birmane n’étant pas un contexte très répandu non plus dans les œuvres traitant de la seconde guerre mondiale, on a presque l’impression de se situer durant la guerre du Vietnam alors qu’on est en 1944 en pleine guerre du Pacifique.
Les 3 tomes ici présentés peuvent se suffire à eux-mêmes. L’intrigue en Birmanie est terminée. Mais la série continue avec un second cycle et 2 one-shots dont nous parlerons dans un prochain article. Il demeure un élément de fond non résolu. On ne nous explique pas la raison pour laquelle la sœur d’Angela a été tuée. Tout ce qu’on découvre c’est que ce n’était pas un accident. Elle était en effet accusée de haute trahison. Malgré cela, elle n’a eu droit à aucun procès ni passage en cour martiale. Rien qu’une exécution sommaire. Angela obtient techniquement sa vengeance pour ça mais on ne sait pas encore ce qu’a bien pu faire sa sœur pour mériter son sort. Nous le découvrirons dans le prochain cycle.

La passion du dessinateur Romain Hugault. Qui suis-je pour juger ? Il y a même du PORCO ROSSO
