
* UN BARBARE POUR LES GOUVERNER TOUS *
– 1° PARTIE –
Chronique de la série Dark Horse comics dédiée à CONAN LE BARBARE : Le run de Kurt Busiek
Date de publication : 2003-2006
Auteurs : Kurt Busiek (scénario) Cary Nord (dessin) Dave Stewart (couleurs) + divers autres artistes.
Genre : Heroic fantasy. Aventures. Fantastique.
Éditeur VO : Dark Horse Comics. Éditeur VF : Panini Comics (anciennement Soleil éditions), Hachette.

Les premières publications en VF, chez Soleil éditions, puis chez Panini Comics. 7 albums qui proposaient quasiment l’intégralité du run de Kurt Busiek.

Cet article portera sur la série publiée à l’origine par l’éditeur Dark Horse Comics et plus précisément sur la prestation du scénariste Kurt Busiek.
Chez Dak Horse, Kurt Busiek est aux manettes lors du reboot de l’univers dédié au personnage de Conan dans le médium du comic book. Il y restera sur une trentaine d’épisodes, avant de passer la main à Timothy Truman pour un second run dont nous parlerons dans l’article suivant.
À la partie picturale, le run de Kurt Busiek a principalement bénéficié de la prestation du dessinateur Cary Nord et du coloriste Dave Stewart.
Soit les épisodes CONAN THE LEGEND #0 ; CONAN #1-28, 32, 39, 45-46 ; publiés à l’origine entre 2003 et 2006 (1).
Cette production Dark Horse constitue une véritable renaissance de la franchise CONAN au pays de la bande dessinée, après qu’une légion de séries et autres mini-séries et one-shots légendaires aient été publiés par Marvel Comics entre 1970 et 2000. Notons en particulier CONAN LE BARBARE, première série historique dédiée au personnage dans le monde de la BD (à partir de 1970), ainsi que THE SAVAGE SWORD OF CONAN, sa grande sœur (à partir de 1974).

En haut à gauche : L’omnibus Panini, avec l’intégrale du run de Kurt Busiek. Puis les tomes 76 à 81 de la collection Hachette, qui proposent le même contenu.
1 – Les épisodes de la série régulière
À partir de 2003, l’éditeur Dark Horse Comics lance donc un reboot (un univers qui redémarre à zéro) dédié au personnage de Conan le barbare, sous la forme d’une série régulière, qui va changer régulièrement de nom et de numérotation, plus ou moins à chaque changement d’équipe artistique.
En VF, l’essentiel du run de Kurt Busiek a d’abord été publié en deux temps, chez Soleil (4 albums au format franco-belge – épisodes #0-14) puis chez Panini (trois albums au format comics – avec la suite du run). Mais depuis, Panini Comics et Hachette ont proposé une édition complète et homogène.
Rappelons qu’ici nous sommes au début de la série chez Dark Horse, en commençant par les premiers épisodes, et que la collaboration entre Kurt Busiek, Cary Nord et Dave Stewart (avec parfois la participation de Thomas Yeates ou Tom Mandrake au dessin) s’étendra jusqu’à l’épisode #28, puis sur quelques épisodes supplémentaires épars.

Pas de doutes : C’est bien du Conan !
Du point de vue du scénario, Kurt Busiek prend le parti de s’inféoder de manière relativement fidèle aux histoires d’origine sur la base du Parcours probable de Conan (selon les lettres qui furent échangées entre Robert E. Howard, créateur du personnage et deux de ses fans, soit la chronologie officielle adoubée par l’écrivain en personne) (2). Mais il n’hésite pas, également, à se référer aux récits qui furent développés par Lin Carter & Lyon Sprague de Camp d’après les notes et les écrits inachevés d’Howard, voire même à ceux de Steve Perry et Andrew J. Offutt, soit les principaux écrivains – que l’on appelle ses plagiaires – ayant porté les aventures du Cimmérien sous forme de romans et autres nouvelles après le décès prématuré d’Howard en 1936.

Conan par Cary Nord : ça tranche !
Kurt Busiek vise l’exhaustivité : il suffit à notre scénariste de quelques notes, voire de quelques lignes laissées par l’écrivain, pour que l’épisode soit entièrement restitué au cœur de notre série, quitte à boucher les trous lorsqu’il le faut avec tout un tas d’intrigues secondaires, imaginées spécialement pour l’occasion.
En choisissant de raconter les aventures de Conan dans un ordre chronologique scrupuleux, Busiek rompt avec la tradition introduite par Howard et perpétrée jusqu’à Roy Thomas (le principal architecte des séries classiques CONAN LE BARBARE et THE SAVAGE SWORD OF CONAN), tradition qui voulait que toutes ces histoires aient été contées par Conan à son chroniqueur, comme s’il évoquait des épisodes de sa vie parfois très distants dans le temps et l’espace, au fur et à mesure qu’ils lui revenaient en tête, sans plan précis (ce que ferait un aventurier si on lui demandait de nous conter ses aventures)…
L’épisode #0, par lequel la série est introduite, entérine ce nouveau concept : Il s’agit du narrateur qui, plusieurs siècles après la fin de l’Âge Hyborien, raconte à son prince la vie de Conan, en commençant plus ou moins par le début…

Le juste équilibre des éléments séquentiels…
Du point de vue de la forme, Kurt Busiek réalise un véritable travail d’orfèvre, trouvant un équilibre miraculeux entre la paraphrase et l’adaptation, et surtout entre les cartouches de texte, les images et les dialogues. Les cartouches ne sont pas des soliloques (voix intérieure des personnages) mais la voix du narrateur, une tradition préservée dans cette version Dark Horse. Ils ne sont pas envahissants mais complètent au contraire les images et les dialogues, en harmonie avec le récit.
La police de caractère choisie pour ces cartouches ressemble à celle des anciennes machines à écrire. Ce faisant, Busiek semble nous démontrer qu’il s’agit bien-là du texte originel d’Howard et de ses disciples, tel qu’ils l’avaient écrit à l’origine. Vous pouvez vérifier car, selon les vignettes, c’est bel et bien le cas !
Il serait injuste de penser que de cette manière, le scénariste pêche par excès de facilité. Car le juste équilibre qu’il est parvenu à trouver entre la sélection des extraits du texte originel et ses propres apports d’adaptation sous forme de récit graphique découle assurément d’un énorme travail de choix et de conception narrative.
En l’état, le style narratif de cette série est à la fois très fidèle au texte originel et extrêmement divertissant du point de vue de la lecture sous forme de narration séquentielle. Sorcellerie, créatures glauques et cauchemardesques, rixes barbares, sang et fesses, l’équilibre virtuose exercé par le scénariste nous offre ainsi tous les éléments propres à la mythologie de l’Âge Hyborien.

“Ainsi commence la légende de Conan”, dit le chroniqueur à son prince…
Dans l’ensemble, cette nouvelle série est très ambitieuse puisqu’il s’agit de moderniser le style narratif d’histoires déjà adaptées plusieurs fois sous le même médium, tout en remettant les récits dans un ordre chronologique linéaire, en trouvant des solutions afin que chaque épisode semble être la suite du précédent et, ainsi, en ajoutant quelques aventures inédites. Kurt Busiek reconstitue ainsi la toile d’araignée désordonnée que les écrivains nous avaient laissée en guise de biographie fictive.
En remettant les choses à plat et dans l’ordre, il nous développe une immense tapisserie censée nous conter “la grande aventure de la vie de Conan le barbare” !

Un découpage des planches remarquable, fluide et aéré.
Parmi les divers arcs narratifs qui se succèdent, l’un d’eux a particulièrement retenu mon attention. Il s’agit de la saga de L’Hyperborée (épisodes #3 à 6) : Conan est emprisonné, en compagnie des Aesir et des Vannir avec (ou contre) qui il avait lutté dans les épisodes précédents, dans l’immense forteresse du royaume de l’Hyperborée, une cité gouvernée par une ancienne race d’hommes devenus immortels par magie. Cette saga s’impose effectivement comme un très grand moment de Dark Fantasy, qui retranscrit toute l’atmosphère glauque et poisseuse des nouvelles de Robert E. Howard, dans laquelle la magie se mêle à des concepts inédits et malsains, tour à tour effrayants et fascinants, vénéneux mais portés par le souffle de la grande aventure.
Et pourtant, en cherchant bien, on s’aperçoit que cette saga est issue d’une nouvelle intitulée LES LÉGIONS DE LA MORT écrite à l’époque par… Lin Carter et Lyon Sprague de Camp, les deux principaux écrivains qui pastichèrent le créateur de Conan ! Car la série selon Kurt Busiek est ainsi : On raconte l’essentiel des aventures du Cimmérien, y compris celles qui furent écrites par d’autres écrivains lorsqu’il faut embrasser toute la mythologie consacrée…Toutefois, la nouvelle en question a tout de même été écrite, de ce que j’en sais, d’après une ébauche et des notes d’Howard en personne…

Conan en Hyperborée !
En tant que fan inconditionnel de Conan mais aussi de Thorgal, cette saga de L’Hyperborée m’est apparue comme un écho de la magnifique série d’albums réalisés entre 1985 et 1988 par Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, connue sous le nom de CYCLE DU PAYS QÂ. Bien qu’il soit admis que l’histoire que nous raconte Kurt Busiek est avant tout issue d’une nouvelle plus ancienne, ces quatre épisode de la série Dark Horse ressemblent tellement à l’album THORGAL tome 12 : LA CITÉ DIEU PERDU, que l’on en vient à se demander quelle saga a inspiré l’autre ! En effet, au delà des ressemblances de script, c’est tout une ambiance et une atmosphère vénéneuse, troublante et viscérale qui est restituée à l’identique ! En bref, deux bandes dessinées qui exhalent le même parfum, et qui semblent raconter une histoire presque similaire…
Cette confusion entre toutes ces influences devrait ainsi nous mettre la puce à l’oreille : Kurt Busiek et ses sbires se sont lancés dans un pari ambitieux, où l’on offre à la chronologie plus ou moins officielle des aventures de Conan le barbare non pas une adaptation, mais une relecture, une nouvelle illustration…

Un grand classique : LA TOUR DE L’ÉLÉPHANT !
En réalité, plus on avance dans cette série, et plus on s’aperçoit que Kurt Busiek s’approprie les éléments biographiques de Conan le barbare afin d’en proposer une version moderne, parfois fidèle aux écrits originels, parfois distincte, mais toujours en les réinterprétant d’une manière fusionnelle.
Il s’agit d’un acte postmoderne puisque le scénariste sélectionne tous les acquis de cet univers et de sa mythologie, puisant sa source autant dans les écrits de Robert E Howard que dans ceux de ses pasticheurs, ainsi que dans les illustrations de Frank Frazetta (des œuvres mythiques qui eurent autant d’impact sur le public, à l’époque de leur publication, que les romans eux-mêmes), dans les comics écrits auparavant par Roy Thomas et même, lors du climax mémorable de l’épisode #14, dans les nouvelles de l’écrivain H.P. Lovecraft (ami intime d’Howard dont il s’inspirait parfois).

Kurt Busiek n’oublie pas que, parfois, Howard & Lovecraft ne font qu’un…
Ainsi, peu importe que notre scénariste s’inspire des écrits de Robert E Howard lui-même ou bien de ses pâles copieurs que furent Lin Carter, Lyon Sprague de camp et les autres. Grâce à son esprit de synthèse et son énorme travail de relecture mythologique, grâce à l’apport consécutif de Cary Nord et Dave Stewart, grâce à une narration barbare et lyrique juste et savamment dosée, à une mise en image héritée tout autant de Frazetta, Barry Windsor-Smith et John Buscema, Kurt Busiek nous offre une version généreuse et globale de la mythologie de l’Âge Hyborien, dont tous les éléments finissent, par le truchement de la bande-dessinée, par devenir homogènes et organiques.
Les puristes et autres gardiens du temple de Robert E. Howard ont sans doute boudé dans leur coin à la seule pensée que nos auteurs de comics aient pu oser s’inspirer des plagiaires de l’écrivain. Alors, comprenons-nous bien : il ne s’agit pas ici de chercher à réhabiliter le travail de Lin Carter et Lyon Sprague de Camp, dont la vision de la mythologie de l’Âge Hyborien nivelait sans aucun doute par le bas celle de son créateur. Il s’agit au contraire de louer le travail de mise en cohérence effectué par Kurt Busiek et ses sbires, qui offrent à tout le monde une relecture de cette mythologie à l’aune des années 2000, embrassant toutes les versions du personnage pour n’en proposer qu’une seule, réinterprétée de manière ultime.

Un zest d’hérotisme…
Du point de vue graphique et pictural, le dessinateur Cary Nord plonge dans l’Âge Hyborien et tente de se glisser dans la peau de Frank Frazetta, pour en livrer l’adaptation séquentielle idéale. Le mouvement des corps rappelle vraiment le maniérisme de Frazetta, mais Cary Nord est parfois hésitant et livre un travail inégal. Certaines vignettes sont splendides, mais d’autres sont vraiment trop dépouillées, ou trop esquissées, bien que le niveau aille croissant au fur et à mesure de la série.
Le coloriste Dave Stewart a dû avoir du pain sur la planche, car Cary Nord n’encre pas ses dessins. Ainsi, la plus grande partie de la création picturale se joue dans la colorisation, à travers laquelle le contraste entre les couleurs complémentaires rappelle également les travaux de Frazetta ! L’ensemble n’est pas exempt de défauts, mais il s’en dégage un parfum et une atmosphère qui ravira les fans de Robert Howard et de l’illustre illustrateur !
Le Conan de Cary Nord (assisté, mais je ne saurais dire jusqu’à quel point, par d’autres dessinateurs comme Thomas Yeates et Tom Mandrake) est ainsi dans la lignée de son illustre modèle, musculeux et buriné comme un roc.

L’encrage ? Cary Nord n’en a cure…
Kurt Busiek fait ses aurevoirs à la série à l’issue de l’épisode #28 (intitulé LE CRAPAUD). Il nous laisse ainsi sur un récit d’anthologie, glauque et bourré de suspense (tous les épisodes ne sont pas aussi bons et divertissants selon le contenu).
Je me souviens parfaitement avoir lu le récit originel écrit par Howard et achevé par ses plagiaires lorsque j’étais adolescent. Il m’avait fasciné tant ce démon en forme de crapaud géant et difforme était plutôt dérangeant. On frôlait alors l’univers d’H.P. Lovecraft (déjà !), avec cette créature indéfinissable et cauchemardesque, qui vomissait des tentacules dont le héros devait se dépêtre !
Kurt Busiek & Cary Nord adaptent ce récit de manière efficace, avec beaucoup de savoir faire et un parti-pris téméraire, puisque le monstre est illustré de manière littérale, grotesque et colorée !
Nous disons donc au revoir à Monsieur Kurt Busiek, qui aura jusqu’ici mené la série de main de maître, avec une ambition certaine et un concept magistral. Il nous laisse au beau milieu d’un récit inachevé. Mais l’intérim est assuré par un autre auteur prestigieux en la personne de Mike Mignola, qui met ainsi un terme à cette histoire dans l’épisode #30. Un épisode haut en couleur, également bien glauque et horrifique…

L’épisode du Crapaud. Au scénario : Mike Mignola himslef !
2 – L’enfance et la jeunesse de Conan
Dans sa première collection dédiée au run de Kurt Busiek, Panini Comics avait édité un volume entier (le TOME 0) intitulé NÉ AU CHAMP DE BATAILLE, qui regroupait les épisodes #8, 15, 23, 32, 45 et 46 (Hachette a fait la même chose avec le tome 80 de sa collection LEGEND OF CONAN). Un recueil entièrement dévolu à l’enfance et à la jeunesse de Conan, depuis sa naissance en plein champ de bataille jusqu’à sa première guerre à l’âge de quinze ans, lors de la mythique bataille de Venarium (évoquée dans quelques nouvelles d’Howard).
À plusieurs reprises, Kurt Busiek a parsemé son run de quelques épisodes one-shot sous la forme de flashbacks revenant dans le passé et plus précisément dans la jeunesse du personnage de Conan. Il s’agit d’une exception à la règle puisque la série suit par ailleurs un ordre chronologique rigoureux, chaque épisode étant la suite du précédent.
Le dessinateur attitré de la série étant Cary Nord, il était alors remplacé ponctuellement par Greg Ruth, assurant ainsi un changement esthétique significatif afin d’aider le lecteur à distinguer les différentes époques et contextes.
Dans son édition originelle, Le “tome 0” constituait ainsi une belle opportunité de lire l’ensemble de ces flashbacks de manière autonome et homogène, dans un ordre chronologique rétabli, en profitant tout du long des magnifiques planches de Greg Ruth, dont chaque vignette est une illustration à part entière.

Et pendant ce temps, le dessinateur Greg Ruth s’occupe de l’enfance de Conan…
Une fois de plus, Kurt Busiek fait des miracles dans ses choix d’adaptation. Rien n’est en trop et rien ne manque dans ses récits, y compris lorsqu’il s’agit des plus courts. Son savant mélange entre les images, les dialogues et les cartouches de texte permet au lecteur d’aller à l’essentiel et de contempler, comme il le ferait dans certains tableaux, un maximum de choses en un minimum d’espace.
Il ne s’agit pas de lire une bande-dessinée comme les autres, où le récit serait amplement raconté et détaillé, mais plutôt de se laisser conter une histoire mythologique, comme on le ferait au coin du feu, buvant les paroles de notre aïeul et imaginant les scènes les plus grandioses, placées comme des tableaux les unes à la suite des autres.
Pour illustrer ces desseins (!), Greg Ruth est l’artiste idéal. Il lui suffit ainsi d’une seule vignette pour convaincre le lecteur qu’il assiste à une bataille monstrueuse opposant des milliers de guerriers barbares, ou au contraire que notre héros vient de faire l’amour à une jeune femme encore impressionnée par ses prouesses.
L’ensemble manque probablement d’unité linéaire puisqu’il s’agit de plusieurs épisodes racontés à des moments différents et distincts, et il est probable que certains lecteurs ne soient pas sensibles à cette forme contemplative. Mais le résultat est proprement magnifique de beauté et d’urgence, de barbarie et de lyrisme.
En bref, un beau cadeau adressé aux fans du Cimmérien, qui sauront désormais tout de son glorieux passé et de cette jeunesse qui fit de lui le barbare ultime…

D’autres moments de la série, par Greg Ruth.
Pour terminer, je voudrais revenir sur ce que je disais plus haut à propos des puristes et autres gardiens du temple de Robert Erwin Howard. Car j’ai l’air de les malmener un peu et… ce n’est pas tout à fait faux ! Effectivement, les réactions des puristes sont pénibles car, avec eux, on ne peut jamais rien changer et il faut forcément que toute adaptation soit littérale, ce que je trouve ennuyeux. Je préfère de loin les relectures et les changements. En effet, je trouve que relire sans cesse la même chose n’a aucun intérêt, et qu’il est plus intéressant de découvrir à chaque fois une version différente, quitte à ce qu’elle ne corresponde pas à nos souhaits.
Cependant, ces puristes ont raison sur un point : Tous les grands écrivains nourrissent leur œuvre d’un sous-texte, même lorque leurs récits sont purement divertissants. Ainsi, Howard développait une passionnante réflexion sur la notion de “civilisation”. Il tentait de démontrer que, à cause de la nature imparfaite (et barbare !) de l’homme, toute civilisation ne pouvait être qu’une utopie éphémère, vouée à sombrer tôt ou tard dans le chaos sous les coups de l’âme humaine pervertie. Une vision certes pessimiste, mais tout à fait cohérente et abordée d’une manière profonde et sincère.
Assurément, les plagiaires de l’écrivain que furent Lin Carter, Lyon Sprague de camp et consorts, n’auront fait qu’appauvrir cette toile de fond…
À propos de la série Dark Horse, il faut avouer qu’elle ne fait rien d’autre, non plus, que de nous proposer un simple divertissement, évacuant de ce fait la profondeur des nouvelles rédigées par l’écrivain dans les années 30.

Ben oui… y’a un sous-texte…
Dans les lettres et les correspondances diverses qu’il entretenait avec son entourage (et notamment avec son ami Lovecraft), Robert Howard démontrait son acuité à travers des réflexions pénétrantes. Dans ses questionnements sur les civilisations éphémères, il pressentait ainsi que la nôtre de tarderait pas à devenir décadente, et qu’elle se tournerait ainsi vers la surabondance de représentations sexuelles, qui finiraient par apparaître partout. Soit exactement ce qu’il se passe un siècle plus tard !
Quant à ce parti-pris choisi par l’éditeur Dark Horse de reprendre la chronologie de la vie de Conan dans un ordre scrupuleux, Patrice Louinet, responsable des éditions Bragelonne qui reprennent les nouvelles du CONAN par Robert Howard (présentées dans l’ordre de leur rédaction, restituées dans leur version authentique à partir des manuscrits originaux), nous fait remarquer que “toute tentative d’aborder le personnage et son évolution en se basant sur la biographie du Cimmérien risque de se heurter à un écueil considérable”. Il fait remarquer, avec raison, que “toute conclusion que l’on pouvait tirer sur la série était auparavant faussée par une présentation pseudo-biographique qui occultait l’évolution de Howard en tant qu’auteur pour mettre en avant la “carrière” de Conan”. Ce qui est rendu indiscutable par le fait que les dernières nouvelles écrites par l’écrivain sont les meilleures et les plus riches. Louinet dit enfin que, “ce qui rend les nouvelles de Conan si différentes et si intéressantes, cet immense sentiment de liberté qu’elles dégagent, c’est justement la totale indépendance de chaque histoire (…)”.
De tout ceci, il ne fait aucun doute.
Maintenant, on peut aussi considérer que ceux qui “ne veulent lire que du Howard” se cantonnent à ces éditions Bragelonne (qui sont magnifiques), et qu’ils laissent aux autres leurs nombreuses adaptations en comics, en dessins-animés ou en films. Que l’on restitue l’œuvre de Howard en tant que telle est une excellente chose. C’est évident. Mais que l’on accepte par ailleurs que toute adaptation puisse être une relecture, voire une “trahison” et que c’est également très intéressant, peut être également une bonne chose (voir notre article sur le film CONAN LE BARBARE). Malheureusement impossible avec les puristes !
Cette série Dark Horse n’est en définitive rien d’autre qu’une adaptation. Le lecteur doit le savoir : S’il ne veut lire que du Howard, j’ai envie de lui poser une question : Que fait-il ici ?

Cary Nord aime Frazetta !
(1) : Du début à la fin, la série, et donc les runs de Kurt Busiek & Cary Nord, puis ensuite ceux de Timothy Truman & Tomas Giorello et de tous ceux qui ont suivi, ont été entrecoupés de quelques numéros indépendants signés Bruce Timm, John Severin, Mike Mignola, Eric Powell, Fabian Nicieza ou encore Paul Lee. Difficile d’en proposer des segments parfaitement distincts et autonomes.
À noter que Kurt Busiek, en compagnie des vétérans Len Wein et Kelley Jones, a également écrit la mini-série CONAN : BOOK OF THE TOTH #1-4 en 2006. Un coda.
(2) : Le Parcours Probable de Conan le Barbare est considéré comme la biographie officielle du héros. Cette biographie au départ officieuse fut rédigée par un fan de l’écrivain. Le fan en question osa envoyer sa version à Howard (quelques temps avant sa mort). Ce dernier en fut touché et répondit avec une autre lettre exhaustive, corrigeant les quelques rares erreurs commises par son admirateur. Grace au concours d’un autre fan, cette chronologie fut publiée en 1938 dans un fanzine intitulé THE HYBORIAN AGE. Voici un lien en VO.
À noter que cette lettre est publiée dans le troisième et dernier tome des éditions Bragelonne qui reprennent les écrits originels de Robert Erwin Howard (recueil intitulé LES CLOUS ROUGES), ainsi que dans le tome LA TOUR DE l’ÉLÉPHANT de Panini Comics. Et que, dans les deux cas, elle est accompagnée de la carte de l’Âge Hyborien réalisée par l’écrivain lui-même.
See you soon !!!
