L’HORREUR JAPONAISE EN ANIME
Chronique des séries AYAKASHI et MONONOKE
Date de diffusion : 2006 – 2007
Genre : Horreur, Fantastique
Réalisateurs : Tetsuo Imazawa, Hidehiko Kadota & Kenji Nakamura (MONONOKE)
Studio : Toei Animation
Niveaux d’appréciation :
– À goûter
– À déguster
– À savourer
Suite à mon dossier sur les films d’horreur japonais classiques des années 50/60, il est temps de se pencher aussi sur 2 séries animées adaptant des histoires de fantômes, de mononoke ou ayakashi. A savoir AYAKASHI : LE THEATRE DE L’HORREUR et MONONOKE (à ne pas confondre avec PRINCESSE MONONOKE d’Hayao Miyazaki). Les mononoke ou ayakashi, on en a vaguement parlé dans l’article sur les yokaï. Pour faire simple cela englobe les créatures folkloriques de mauvais augure (on peut les ranger parmi les yokaï mais yokaï est un terme plus générique pouvant englober même des esprits bénéfiques et autres farfadets farceurs issus des légendes les plus bizarres). Le mononoke ou l’ayakashi, ce sont des forces négatives, des esprits vengeurs ou corrompus souvent issues de souffrances engendrées par des drames terribles.

AYAKASHI : JAPANESE CLASSIC HORROR (2006) 
En 2006 sort la série animée (dispo chez nous) du nom de AYAKASHI : LE THEATRE DE L’HORREUR (ou AYAKASHI JAPANESE CLASSIC HORROR.) Il s’agit d’une courte série en 11 épisodes adaptant 3 histoires.
YOTSUYA KAIDAN
Le premier segment de 4 épisodes adapte l’histoire la plus connue, celle dont j’ai déjà mentionné les adaptations cinématographiques : le YOTSUYA KAIDAN, ou l’histoire d’Oiwa trahie et assassinée par son mari Iemon, et qui revient d’entre les morts pour faire de sa vie un enfer avant de le conduire à la mort. Une histoire datant de la pièce kabuki de 1825 de Tsuruya Namboku IV. Cette version animée fut pour ma part ma première introduction à cette histoire.

Le Yotsuya Kaidan : l’histoire de la femme torturée par un coureur de dot
Pour rappel, Tamiya Iemon (ici dépeint comme une ordure finie) se marie avec Oiwa, puis se lasse un jour d’elle et se trouve une maitresse issue d’une famille plus aisée. Mais pour officialiser leur relation, Oiwa doit être répudiée ou tuée, soit en lui faisant porter le chapeau de fausses accusations d’adultère (en engageant un homme pour la violer…) soit en la poussant au suicide. La pauvre Oiwa sera persécutée, empoisonnée, défigurée et mourra en maudissant Iemon de toute son âme. Ce dernier jettera alors son corps dans un marais.
Oiwa étant tuée dès l’épisode 2 (sur 4 épisodes), la partie vengeance d’outre-tombe prend une place plus importante que dans les films et propose son lot d’idées horrifiques efficaces. Mais tout est surtout sublimé par la musique délicieusement inquiétante.
Une bande annonce sur le thème Kincho, tiré de la BO
L’idée intéressante dans cette adaptation est l’inclusion du personnage de Tsuruya Namboku IV lui-même qui aurait été témoin de l’histoire avant de l’écrire sous forme de pièce. Sa voix off nous accompagne de temps en temps au gré des rebondissements pour nous raconter le caractère maudit de sa pièce. Lorsqu’il intervient, nous avons même droit à quelques photos ou images réelles nous contant quelques anecdotes et conséquences de son choix de rapporter cette histoire. Il m’est impossible de savoir s’il y a du vrai ou si tout est romantisé, mais lors de ces quelques séquences l’anime revêt un caractère documentaire, donc je ne serai pas surpris qu’il y ait de véritables anecdotes.

Une vengeance sans pitié
TENSHU MONOGATARI
Le second segment est peut-être le plus faible selon moi. L’histoire est bonne, mais plus orientée fantasy qu’épouvante. En quatre épisodes, TENSHU MONOGATARI (La Légende du Donjon), inspiré de la nouvelle du même nom écrite par Kyōka Izumi en 1917, décrit l’amour interdit entre la princesse Tomi et Himekawa Zushonosuke, un jeune éleveur de faucons. Un jour, en cherchant son faucon qui s’est échappé, ce dernier rencontre Tomi-hime, maitresse d’un château peuplé d’esprits et démons qui tuent tous ceux qui s’en approchent. Il l’ignore, mais Tomi-hime est elle-même un esprit, celui d’une déesse oubliée.
Le récit est une sorte de variante de ROMEO ET JULIETTE, avec les deux amoureux appartenant à des espèces qui se font la guerre. Sans être mauvais c’est peut-être le segment qui souffre le plus du manque de budget de la série car l’intérêt est davantage dans le spectacle que les autres histoires. Et ça reste assez moyen au niveau de la qualité d’animation pour proposer quelque chose de véritablement marquant.

Une romance impossible entre deux mondes
BAKENEKO
La dernière histoire, unique œuvre originale inspirée d’aucune pièce (mais bien inspirée de légendes locales) en trois épisodes, se nomme BAKENEKO (ce qui signifie monstre-chat ou chat maudit). C’est le segment le plus singulier tant la partie graphique est étrange, aux couleurs criardes et tirant son inspiration de dessins ou estampes traditionnels.
Elle commence avec la petite fille d’un samouraï qui se prépare pour son mariage. Mais elle meurt mystérieusement devant toute la famille. Au même moment, un apothicaire vient proposer des marchandises à la domestique de la famille. Il déclare que c’est un ayakashi qui a tué sa maitresse, et qu’il peut le chasser. Mais pour cela, il doit connaitre la forme (quel genre d’esprit est-ce ?), la vérité (les circonstances factuelles) et la raison/regret (les sentiments). Seulement alors il pourra dégainer son épée divine pour occire le mononoke.

Une direction artistique singulière
C’est tout l’intérêt de l’histoire de dévoiler les secrets des personnages impliqués dans l’affaire, de découvrir pourquoi cet ayakashi se venge sur la famille. Et c’est ce que nous apprendrons dans un flash-back particulièrement atroce. Similaire au film de Kaneto Shindo KURONEKO, nous sommes en présence d’un chat qui sert de vecteur à la vengeance de sa maitresse martyrisée par un membre de la famille fautive. Cet apothicaire mystérieux au look à peine humain deviendra le personnage principal de sa propre série MONONOKE en 2007. Et jamais nous ne saurons ce qu’il est vraiment (un kami ? un passeur chargé de veiller à ce que chaque entité reste dans son plan d’existence ?)
Il faut mentionner que la série ne bénéficiait pas d’un gros budget et que vous ne serez pas ébloui par la partie visuelle. Néanmoins l’ambiance est excellente notamment grâce à une BO incroyable. Et au final c’est la 3ème histoire qui, pour peu que vous adhériez à la forme, s’en sort le mieux pour masquer son budget limité justement grâce à son esthétique singulière. J’entrerai dans les détails en parlant de la seconde série.
Un anime aux musiques parfois flippantes
AYAKASHI JAPANESE CLASSIC HORROR est donc une série très intéressante. Imparfaite pour cause de budget mais originale et sincère dans sa démarche d’adapter des histoires folkloriques. Les segments sont inégaux (le premier et le dernier étant les meilleurs) et il faudra adhérer au style du dernier segment. Si ce n’est pas le cas, il est inutile de tenter la vision de MONONOKE.
On pourra noter un point noir anecdotique mais tout de même curieux : son générique d’ouverture en mode rap. Euh…what the hell ?? Ce n’est même pas comme si cela correspondait à un parti pris post-moderne étrange de la série de mettre des musiques de ce genre puisque le reste de la BO est beaucoup plus dans le ton et classique. En gros skippez le générique d’ouverture ! (enfin sauf si vous aimez le rap, hein…) Celui de fin est meilleur, plus dans un ton mélancolique.

MONONOKE (2007) 
Cela fait longtemps que je voulais écrire une critique sur cet animée mais je ne savais pas par quel bout le prendre. Déjà il faut être réceptif à la forme. Si ça vous torture les yeux, c’est mort. Mais si vous êtes prêt à faire un effort et essayer d’adhérer au visuel, vous découvrirez une petite perle de l’animation japonaise.
MONONOKE fait donc suite au 3eme arc de AYAKASHI, même s’il s’agit d’une succession de 5 courtes histoires et qu’il est donc possible de débuter sans avoir vu AYAKASHI (néanmoins lors d’un segment, la domestique vue dans AYAKASHI refait une apparition) Le personnage principal de Kusuriuri (l’apothicaire) revient donc, et tel un Hercule Poirot de l’étrange, se retrouve à enquêter à travers plusieurs histoires impliquant à chaque fois des meurtres étranges liés à un esprit mauvais. La plupart du temps il doit trouver qui est l’esprit ou dans quelle forme il se cache et comprendre ses motivations afin de déterminer les 3 éléments : la forme, la vérité et la raison (ou le regret, selon la traduction) lui permettant d’avoir un quelconque pouvoir sur lui.

Un univers chatoyant aux couleurs vives et déroutantes
Le premier arc nous met face à un mononoke puisant sa force dans la rancœur de dizaines de bébés tués et emmurés dans un bordel (pas bon pour les affaires quand les filles accouchent)
Le second nous conte les aventures d’un équipage perdu en mer dans un gigantesque bateau aux allures de palace qui se retrouve en proie à de nombreux esprits. Le plus étrange, c’est que l’un des membres de l’équipage semble avoir délibérément modifié le cap du navire pour se rendre dans la tristement célèbre mer d’ayakashi.
Le troisième nous présente Ochou, une femme qui aurait prétendument assassiné sa famille avec l’aide d’un mononoke. Mais la vérité est tout autre (et tordue).

Le mystérieux apothicaire chasseur de mononoke
Le quatrième nous convie à un concours d’encens dans une riche demeure (chaque participant doit identifier les types d’encens) entre 3 prétendants dont la récompense est la main de Ruri-hime, la maitresse des lieux (ainsi qu’un objet de valeur). L’apothicaire vient mettre son grain de sel car on apprend rapidement qu’il y a eu des morts dans les murs. Beaucoup.
Quant au cinquième, il fonctionne presque comme un remake de l’arc de AYAKASHI (il s’agit d’un monstre chat à nouveau) mais tout se déroule à une époque un peu plus moderne, dans un train.

Le monstre du train
En parlant de forme, l’animé est une singularité conceptuelle comme vous n’en avez jamais vue. C’est une véritable fresque dotée d’une impressionnante palette de couleurs vives. Il y a également un filtre appliqué à l’image, pareil a une texture de parchemin. Le rythme est lent avec beaucoup de plans fixes qui peuvent nous perdre dans l’espace. Tout est fait pour perturber vos sens visuels et vous hypnotiser grâce à de nombreux artifices de mise en scène : des portes coulissantes qui font office de transition entre les scènes, des ralentis, de grosses particules virevoltant au premier plan (que ce soit de la pluie, des flocons, des feuilles ou autres), l’image qui bascule à l’horizontale, des plans sur des endroits vides, d’autres qui se répètent pour nous égarer volontairement dans l’espace (mais pas gratuitement, la modification de la topographie des lieux étant parfois le fait d’un mononoke), etc. ça expérimente des choses jamais vues dans un film (est-ce que ça marcherait aussi bien dans un film ?)

Complètement psychédélique
Cela peut être visuellement fatigant, installer une sensation de malaise, mais en même temps d’émerveillement. C’est finalement très théâtral. A côté de ça, tout est plutôt statique puisque la majeure partie de l’action est constituée de personnages qui parlent et enquêtent dans un lieu unique. Seul le combat final (souvent très rapide) une fois la nature du mal révélée dynamise tout et là c’est même complètement ébouriffant tant le mouvement reprend le dessus et va jusqu’à faire tourner les décors sur eux-mêmes.
Chaque personnage possède un design unique, souvent caricatural et assez moche, mais qui permet de les identifier (nous sommes après tout dans une sorte de whodunit à la Agatha Christie, il est important de bien mémoriser les personnages.) Leur personnalité est également travaillée et l’anime a finalement une dimension sociale très marquée. Derrière ces histoires d’esprits malveillants se cachent des histoires tristes bien humaines et l’horreur, la vraie, provient des vivants et non des mononoke (maltraitances et abus, avortements forcés, femmes vendues à des bordels, destins brisés.) Ces derniers s’incarnent dans le monde des humains à cause de puissantes rancœurs et d’injustices terribles.

Faut pas énerver les chats !
Les étrangetés visuelles de l’anime sont d’ailleurs souvent au service du propos de fond. Par exemple, lorsque l’image illustre un souvenir douloureux d’une personne qui s’est sentie dévisagée par une foule méprisante, les visages des spectateurs seront pafois complètement noirs, ou ornés de motifs de fleurs, les déshumanisant complètement (sans pour autant les dépeindre comme des monstres, mais plutôt comme une masse indifférente sans véritable regard).
En résumé MONONOKE est un must watch ne serait-ce que pour son originalité. Il pourra certainement en rebuter certains à cause de ça justement. On peut le trouver trop expérimental. Mais il serait dommage d’être dans le rejet quand une œuvre propose quelque chose de si différent.

Les deux visages de l’apothicaire
On pourra également trouver l’anime un peu cryptique avec nos yeux d’occidentaux. Certaines histoires sont confuses à comprendre non seulement à cause de la perte des repères occasionnée par les tours de passe-passe visuels (on nous transporte parfois dans les souvenirs des personnages), mais aussi parce qu’il n’est pas formaté de base pour nous mais pour le public japonais sans doute plus habitué à ces histoires. Il faut savoir qu’un mononoke n’est pas forcément l’esprit d’une personne au même titre qu’un fantôme vengeur occidental. Cela peut être, par exemple, une rancœur tellement forte qu’elle a pris corps et est issue d’une personne bien vivante, ou ce genre de notion plus abstraite et éloignée de notre conception des vengeances d’outre-tombe.
Le segment le plus sujet à interprétation est certainement le 3ème « noppera-bô. » C’est une œuvre dont transpire tout un pan de culture passionnant. Il faut évidemment nourrir une certaine curiosité envers tout ça pour mieux apprécier. Mais pour moi ce fut une expérience inoubliable. A noter que les deux séries partagent la même BO signée Yasuharu Takanashi. Et c’est globalement une tuerie aux sonorités tantôt inquiétantes tantôt mélancoliques.
Un anime aux musiques parfois mélancoliques
Récemment, en 2024 et 2025 sont sortis deux longs métrages : MONONOKE : UN FANTÔME SOUS LA PLUIE et MONONOKE : LES CENDRES DE LA RAGE (pas trop tôt, 17 ans après les séries…) Je n’en ai vu qu’un seul, et si le budget est plus conséquent et donc l’animation bien meilleure que dans les séries, je n’ai pas été convaincu par les choix musicaux plus modernes (faut dire que la BO de la série est juste indétrônable). Cependant, cela mérite que je m’y repenche et un article suivra sans doute consacré à ces longs métrages lorsque j’aurais pu prendre le temps de les juger pour ce qu’ils sont, même si l’ambiance semble différer de la série.
Le trailer du premier long métrage
En conclusion, il s’agit là de deux séries qui valent le détour pour leur originalité et pour tout fan de légendes horrifiques à la sauce japonaise. Leur succès tient en partie à la singularité de l’esthétique du segment qui a valu à la série MONONOKE de voir le jour, et ce ne sera sans doute pas pour tout le monde. C’est le but de cet article de vous aider à vous décider.
