
* POSTMODERN ATTITUDE – 2° PARTIE *
– À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU –
Chronique de la deuxième mini-série de super-héros Marvel réalisée par Jeph Loeb & Tim Sale : DAREDEVIL : JAUNE
Date de publication : 2001
Auteurs : Jeph Loeb (scénario), Tim Sale (dessin)
Genre : Super-héros.
Éditeur VO : Marvel Comics. Éditeur VF : Panini Comics
Le dossier en 5 parties sur les super-héros Marvel par Jeph Loeb & Tim Sale :
1. WOLVERINE & GAMBIT
2. DAREDEVIL JAUNE (vous êtes ici)
3. SPIDER-MAN BLEU
4. HULK GRIS
5. CAPTAIN AMERICA BLANC

Toute la mythologie de “Tête à Cornes” en quelques couvertures iconiques (et magnifiques), qui préservent toute la magie d’une époque en seulement six épisodes…
Cet article est le deuxième d’une série de cinq sur les œuvres réalisées par le tandem Jeph Loeb (scénario) et Tim Sale (dessin) autour de l’univers des super-héros Marvel. Ce duo d’auteurs a aussi bien officié chez DC Comics que chez Marvel, pour un certain nombre de mini-séries particulièrement réussies et iconiques, transcendées par un style inimitable.
Cette série d’articles est par ailleurs complémentaire des articles (à venir) sur l’univers de Batman et sur celui de la mini-série LES SAISONS DE SUPERMAN, également dédiés à la collaboration de nos deux auteurs, chez DC Comics.
Puisque l’occasion est trop belle pour ne pas la rater, je vous propose, si c’est dans vos cordes, de lire l’article au son du LOVE THEME de VERTIGO, composé par Bernard Herrmann pour le film d’Alfred Hitchcock. Vous comprendrez pourquoi d’ici la fin de notre chronique…

La classe…
Contrairement à ce que l’on a souvent entendu, le projet initial des “mini-séries colorées” de Jeph Loeb & Tim sale n’est pas de présenter sous un angle original les origines des plus grands héros du label Marvel (Daredevil, Hulk, Captain America et Spider-Man, en l’occurrence). Il s’agit plutôt d’une relecture de ces aventures dans leurs premières années. Les deux auteurs vont alors se concentrer sur une période mythique de chaque personnage et en proposer une version développée, avec un éclairage postmoderne et non pas une approche juste “modernisé”.
La différence entre ces deux notions est importante : Une version modernisée consiste à remettre les choses “au goût du jour”, c’est-à-dire “à la mode”. Dans certains cas, cela peut fonctionner et permettre aux nouvelles générations de lecteurs de découvrir ces univers sous un angle qui leur convient (le matériel d’époque ayant extrêmement vieilli du point de vue de la mise en forme, de la narration et des dialogues, il peut vraiment rebuter les lecteurs élevés aux images virtuelles).
Mais ce principe de remise au goût du jour peut également être pernicieux et tomber dans le racolage, via une esthétique orientée cartoon, des dialogues “branchés” hors-sujet et un changement de valeurs, l’ensemble trahissant le matériau originel en vidant ces histoires canoniques de leur âme initiale et de leur valeur séminale.

Retour vers le passé…
Mettons-nous bien d’accord, il ne s’agit pas d’un principe réactionnaire tendant à prétendre que “c’était mieux avant”, mais de rappeler que ce sont des concepts qui ont été créés au début des années 60 pour la plupart (voire des années 40 en ce qui concerne Captain America !), et qu’ils ne supportent pas n’importe quel traitement. L’intégrité de chaque figure est ainsi tributaire d’un univers précis et codifié, qui prend toute son essence dans le contexte de son époque.
Le projet de Jeph Loeb & Tim Sale vise donc un équilibre entre le passé et le présent, entre le classique et le contemporain. Cela s’appelle le postmodernisme, qui consiste à préserver tous les codes propres à l’intégrité de chaque univers défini, en les mêlant aux canons actuels de mise en forme. Ainsi, les histoires de notre duo d’auteurs ont un look à la fois rétro et moderne. On s’imprègne de l’ambiance esthétique de l’époque telle qu’on pouvait par exemple la trouver au cinéma (une iconologie universelle), à travers les films noirs et tous les films genre. Mais on opte pour une mise en forme actuelle, où l’art du dialogue prévaut, où la voix off se substitue aux bulles de pensées obsolètes, où la narration se développe davantage sur le vocabulaire graphique que sur le texte.
Au final, les auteurs régurgitent plusieurs décennies de matériel sémantique et esthétique (notamment plusieurs décennies d’ambiances distinctes et précises), afin de nourrir leur récit, lequel puise toute sa densité à la source de ces références.

Un coup dans le passé, un coup dans le présent…
Pour les fans de DAREDEVIL, L’HOMME SANS PEUR, la célèbre (et controversée !) version des origines du personnage signée Frank Miller et John Romita jr, l’histoire développée dans DAREDEVIL : JAUNE pourrait en être purement et simplement la suite directe. Parce que si on la lit immédiatement après, elle commence à peu-près au moment où se termine le récit de Miller & JRjr (Loeb & Sale nous avaient déjà fait le coup avec BATMAN : UN LONG HALLOWEEN, se situant au lendemain de BATMAN YEAR ONE, du même Frank Miller !). Évidemment, il faudra faire abstraction de quelques détails de continuité qui ne correspondent pas tout à fait, comme l’âge du héros par exemple, le fait que les deux récits racontent des versions différentes de certains moments de l’histoire de Daredevil, ou encore, bien sûr, de l’ambiance bien distincte des deux mini-séries.
dans tous les cas, DAREDEVIL : JAUNE semble être une sorte de “DAREDEVIL YEAR TWO”, qui viendrait se positionner juste après les origines du héros, que l’on aurait revisitées…

Tranches de vie.
Comme ce sera le cas pour SPIDER-MAN BLEU et HULK GRIS, il est déjà question d’aborder les relations amoureuses du personnage principal. Ainsi, Matt Murdock se remémore sa rencontre avec Karen Page, l’amour de sa vie, décédée au cours du run de Kevin Smith.
Le récit commence au temps présent, alors que le héros se souvient de son amour perdue, et qu’il décide de lui écrire une lettre fictive…
De manière conceptuelle, les images se déroulant au temps présent sont illustrées en noir et blanc, tandis que seul le justicier apparait en rouge, histoire de montrer la différence avec les images du passé, où il était habillé de jaune (d’où le titre…). Cependant, on revient parfois au noir et blanc lorsque les circonstances dramatiques le justifient, notamment lors de la mort de Battlin’ Jack, le père du héros.
Ces planches sans couleurs (ou presque) sont d’ailleurs l’occasion pour Tim Sale, artiste daltonien, de s’exprimer pleinement en livrant de splendides images en lavis (ce n’est pas assez brun pour être du sépia, comme dans les véritables photographies d’antan !).
Le scénario est ponctué de rencontres avec les figures importantes de la mythologie développée (Karen et Foggy, pour l’essentiel), comme de combats de jeunesse (on voit notre héros affronter les assassins de son père, mais également des supervilains comme Electro, le Hibou ou encore l’Homme Pourpre). L’ambiance générale joue à fond la carte de la nostalgie et développe un décor de série noire très rétro. Effet “Madeleine de Proust” garanti pour les adultes ayant lu des histoires de Daredevil lorsqu’ils étaient enfants…

Le bondissant Daredevil !
Comme à leur habitude, les deux auteurs multiplient par ailleurs les références visuelles et, au détour d’une planche, un amoureux comme je le suis des films noirs hollywoodiens et des films de boxe de Robert Wise est obligé de noter la ressemblance avec les œuvres en question. Surtout lors des séquences se déroulant dans le milieu de la pègre et de la boxe, sachant que la mort de Battlin’ Jack est, dès le départ, un mélange entre le pitch du CHAMPION de King Vidor, et des deux films de Robert Wise NOUS AVONS GAGNÉ CE SOIR et MARQUÉ PAR LA HAINE (certes, ce sont des films des années 50 (voire des années 30 pour LE CHAMPION), mais à l’époque où Stan Lee écrivait les premiers épisodes de la série DAREDEVIL, le genre était toujours à la mode et ces films étaient encore frais dans l’esprit des lecteurs).

De haut en bas :
DAREDEVIL : JAUNE : Dad is dead…
LE CHAMPION : Un père boxeur qui veut rendre fier son fils.
NOUS AVONS GAGNÉ CE SOIR : Un boxeur qui ne veut pas se coucher devant la pègre.

Entracte :
C’est sans doute le moment de réécouter un peu de la BO de Bernard Hermann composée pour le film d’Alfred Hitchcock le plus romantique et le plus marquant. C’est le Vertige, assurément…

Parallèlement, et vu que le récit semble se dérouler à l’époque des épisodes originaux, au cœur des 60’s, il n’est pas possible de contempler la beauté et l’allure hitchcockienne de la jeune Karen Page sans songer à celle de Grace Kelly, de Kim Novak ou de Tippi Hedren… Car effectivement, notre mini-série baigne également dans l’ambiance cinématographique des 60’s et c’est clairement le cinéma d’Alfred Hitchcock qui est invoqué, là aussi pour apporter du fond et du liant à l’ensemble, le lecteur (s’il connait ses classiques) assurant la connexion avec les thèmes d’un cinéaste qui mêlait le romantisme échevelé avec le film noir, le tout teinté d’une étonnante note de fantastique…
En définitive, ce sont tous ces éléments aux airs de “déjà-vu” qui participent au caractère postmoderne du travail de Jeph Loeb & Tim Sale. Cette relecture des grandes heures du passé. Cette alchimie entre le sel d’une époque et le traitement de la modernité. Cet équilibre entre le florilège d’une ère révolue et l’art de le compiler sous le vernis de la maturité…

Tandis que Karen Page ressemble à Grace Kelly, James Stewart, dans VERTIGO, se prenait déjà pour Daredevil !
Parmi tous les “récits colorés”, DAREDEVIL : JAUNE est certainement celui qui réussit le mieux à saisir l’alchimie entre l’univers originel du personnage référencé, l’émotion toute en nuances et l’originalité du traitement.
Par le biais d’un va-et-vient constant entre les pensées deMatt Murdock au temps présent, et les souvenirs du temps passé où l’on assiste à l’amour naissant entre lui et Karen, (le tout sur la même planche dans une alternance de vignettes et de soliloques), c’est une émotion incroyable que parviennent à transmettre les auteurs. Une émotion toute en retenue, brillamment distillée par une narration délicate comme de la soie.

Si vous voulez du vilain old-school…
Les puristes des comics originels risquent de tiquer un peu dans la mesure où les auteurs se permettent tout de même diverses modifications de fond, changeant quelque peu l’âge ou l’apparence des personnages, voire même la chronologie des événements. C’est la loi des relectures, et c’était déjà le cas avec les créations de Frank Miller. Pour apprécier DAREDEVIL : JAUNE à sa juste valeur, il faut donc être prêt à passer outre ces transformations contextuelles.
Pour autant, le duo préserve un bon nombre d’éléments puisés directement dans l’époque consacrée et parsème le récit d’hommages divers et variés en directions des auteurs originaux, tels que Bill Everett ou Gene Colan (notamment le temps d’un combat ultra-rétro entre DD et Electro !). De la même manière, scénariste et dessinateur n’hésitent pas à préserver les naïvetés inhérentes aux personnages principaux. Avec un culot invraisemblable, et alors qu’il s’agit d’une histoire avant tout destinée aux adultes (la scène de la chaise électrique est quand même bien intense et ne s’adresse nullement aux enfants), ils mettent en scène un Hibou volant dans une séquence proprement improbable ! Et c’est tout à leur honneur de réussir à faire passer la chose en douceur, grâce à une poésie de tous les instants évitant comme par magie de tomber dans le ridicule…

Intensité maximale pour la scène de la chaise électrique…
Parmi tous les éléments concourant à l’état de grâce de cette mini-série exceptionnelle, notons enfin l’atmosphère mélancolique qui se dégage du récit, sans-cesse contrebalancée par une joie de vivre incroyablement communicative véhiculée par les personnages principaux.
La couleur ici choisie, le jaune, en plus d’être celle du premier costume de Daredevil, pourrait aussi être celle de la lumière, comme une allégorie de la joie de vivre. Notons tout de même qu’aux États-Unis, le jaune est le symbole de la loi (on le retrouve notamment sur les insignes et sur les brassards des policiers), ce qui là encore est tout à fait cohérent étant donné le métier qu’exerce le héros dans le civil, c’est-à-dire celui d’un avocat !
J’ai éprouvé au final une grande tristesse à l’idée de quitter ce trio amoureux composé par Matt, Karen & Foggy, et de retourner à la réalité…
Une fois de plus, c’est bien le sens de l’équilibre d’un duo d’auteurs miraculeux qui aura fait son office en créant, ni plus ni moins que la plus belle histoire jamais créée sur le justicier de Hell’s Kitchen (avis tout à fait personnel et subjectif)…
dans tous les cas, si l’on devait ne garder qu’une seule chose de la réussite de ce duo providentiel, ce serait cette alchimie rare, voire exceptionnelle, qui offre une relecture pour les adultes des comics de super-héros qu’ils lisaient quand ils étaient enfants, tout en préservant exactement ce qui les faisaient rêver, sans rien dénaturer ! Une prouesse. Un équilibre extrêmement complexe et subtil.

On l’appelle « Tête à cornes » !
Pour terminer, quelques mots sur l’art de Tim Sale : Bien que DAREDEVIL : JAUNE se lise assez vite (il y a très peu de vignettes sur chaque planche et nombreuses sont des pleines, voire des double-pages illustrées), il a fallu un bon moment pour que j’arrive à décrocher de la beauté incroyable de certaines images, et j’enrage à l’idée de ne pas avoir la place de toutes vous les montrer.
Bien que son style soit immédiatement reconnaissable, le dessinateur ne s’est pas contenté ici de reproduire le même travail que sur les histoires dédiées à Batman. À maintes reprises, on peut constater une réelle volonté de travailler l’atmosphère d’une mythologie distincte (celle de Daredevil), plus lumineuse, plus naturaliste également. Et l’artiste a réalisé l’ensemble avec un sens du détail inattendu, transformant chaque planche en véritable illustration, préfigurant la collaboration du coloriste Matt Hollingsworth (lequel fait également un excellent travail, tout en retenue) par les aquarelles de gris, et multipliant les accessoires, les objets décoratifs, les motifs vestimentaires et les aspérités architecturales. Le temps de quelques “tableaux”, Tim Sale gatte également nos mirettes en livrant de magnifiques vues de New York, dans un style à la fois esquissé et foisonnant, très urbain, d’une justesse extrême en termes d’atmosphère et de cohérence plastique.
Un très grand moment de bande-dessinée.

Avec Tim Sale, certaines (doubles) planches peuvent devenir de véritables illustrations !
See you soon !!!
