UN CAUCHEMAR GOTHIQUE EN TECHNICOLOR
Chronique du film LE MOULIN DES SUPPLICES (Il mulino delle donne di pietra)
Réalisateur : Giorgio Ferroni
Date de sortie : 1960
Genre : Horreur, Fantastique, Gothique
L’article d’aujourd’hui se penchera sur un des premiers représentants du cinéma gothique italien, bien que plus méconnu : LE MOULIN DES SUPPLICES de Giorgio Ferroni. Filmé plus ou moins en même temps que LE MASQUE DU DÉMON de Mario Bava, le film se distingue toutefois de ce dernier en délaissant le noir et blanc au profit du Technicolor pour mettre en scène son récit macabre.

Le pitch : Au XIXe siècle, aux Pays-Bas, le jeune étudiant Hans von Arnim (Pierre Brice) se rend dans un vieux moulin pour étudier un étrange carillon appartenant au professeur Gregorius Wahl (Herbert A.E. Böhme), un sculpteur réputé. Le lieu, surnommé le « Moulin des femmes de pierre », abrite d’étranges statues représentant des femmes célèbres. Hans y rencontre Elfie (Scilla Gabel), la fille du professeur, une jeune femme recluse et atteinte d’une mystérieuse maladie qui s’éprend de lui, alors que ce dernier aime déjà une amie d’enfance, Liselotte (Dany Carrel).
Mais derrière ce triangle amoureux se cachent de bien plus sinistres secrets : les disparitions de jeunes femmes et les agissements inquiétants de Wahl et du docteur Bohlem amènent Hans à soupçonner que la maladie d’Elfie et les statues du moulin sont liées.
Un trailer moderne qui abuse de sa musique épique…mais qui au moins ne dévoile pas toute l’intrigue
Au début des années 1960, le cinéma fantastique italien commence à trouver sa propre identité. Depuis LES VAMPIRES de Riccardo Freda (et Bava), puis LE MASQUE DU DÉMON de Mario Bava, les cinéastes transalpins commencent à s’approprier les codes de l’horreur gothique popularisés quelques années plus tôt par la Hammer. Dans ce contexte, LE MOULIN DES SUPPLICES de Giorgio Ferroni, sorti en 1960, occupe une place assez particulière. Moins célèbre que les films de Bava, il constitue pourtant l’une des premières réussites du fantastique italien en couleurs et possède une atmosphère suffisamment singulière pour mériter largement sa redécouverte.

Welcome to Holland
Sur le papier, LE MOULIN DES SUPPLICES ne cherche pourtant pas à révolutionner le cinéma d’horreur. On y retrouve une bonne partie des ingrédients du gothique de l’époque : un vieux manoir ou plutôt un moulin isolé, un artiste mystérieux, une jeune femme fragile, un médecin inquiétant, des disparitions, des expériences interdites et des secrets de famille. L’influence de la Hammer est assez évidente, aussi bien dans la construction du récit que dans le goût pour les décors somptueux et les personnages archétypaux. Mais Ferroni transpose cet imaginaire dans un cadre assez inhabituel : les paysages plats et brumeux des Pays-Bas, leurs canaux, leurs villages et surtout ce gigantesque moulin qui domine la campagne.
C’est d’ailleurs l’une des grandes forces du film. Là où beaucoup de productions gothiques de l’époque privilégient les châteaux, les cryptes et les vieux cimetières, Ferroni fait de ce moulin un lieu original qui devient un personnage à part entière. Son architecture imposante, ses pièces sombres, ses mécanismes géants et surtout son musée rempli de statues féminines lui donnent une identité immédiatement reconnaissable. Le contraste entre la tranquillité apparente de la campagne hollandaise filmée de manière réaliste et l’horreur dissimulée à l’intérieur du moulin qui revêt un aspect horrifique fonctionne particulièrement bien. Le lieu semble d’abord pittoresque, presque romantique, avant de devenir progressivement un espace claustrophobique et menaçant.

Un lieu profondément étrange par rapport au monde extérieur
Mais c’est surtout la photographie qui permet au film de dépasser le simple exercice de style gothique. LE MOULIN DES SUPPLICES est l’un des premiers grands films d’horreur italiens à exploiter véritablement les possibilités de la couleur. Et le Technicolor n’est jamais utilisé de manière purement réaliste : certaines couleurs dominent et participent directement à l’ambiance. Les rouges, les bleus et les teintes jaunes/dorées sont omniprésents. Ferroni et son directeur de la photographie Pier Ludovico Pavoni privilégient ainsi une esthétique proche de la peinture baroque, avec des compositions très travaillées et une lumière qui transforme les intérieurs du moulin en véritables tableaux macabres. Sans égaler ce que Mario Bava perfectionnera dans ses films, les tentatives de Riccardo Freda dans L’EFFROYABLE SECRET DU DR. HICHCOCK et celles de Ferroni dans ce film constituent déjà les prémices d’un style de colorimétrie que le cinéma italien fera sien.

Costumes bleus, robe jaune, murs et mobilier rouge…
Ce choix pictural est particulièrement mis en avant avec le fameux carillon. Ces femmes de cire immobiles, disposées autour d’un mécanisme qui les fait tourner lentement, constituent probablement l’image la plus marquante du film. Il y a quelque chose de profondément dérangeant dans cette attraction dont les mouvements mécaniques et les visages figés donnent rapidement une impression de mort. Le film joue beaucoup sur cette frontière entre le corps humain et la statue, entre la vie et l’immobilité.
Le film doit également beaucoup à ses personnages. Pierre Brice incarne Hans comme un jeune homme relativement naïf, dont la curiosité artistique va progressivement se transformer en obsession. Scilla Gabel constitue aussi l’un des principaux atouts visuels du film. D’une beauté saisissante, l’actrice présente des traits qui évoquent immédiatement ceux de Sophia Loren, une ressemblance loin d’être fortuite puisqu’elle fut précisément la doublure de la célèbre comédienne italienne. Dans le rôle d’Elfie, elle se montre à la fois séduisante et énigmatique, capable de passer de la fragilité à une inquiétante étrangeté. Quant à Wolfgang Preiss, il compose un docteur Bohlem intrigant, dont l’apparente rationalité dissimule une personnalité beaucoup plus trouble.

La magnifique mais instable Elfie
C’est justement cette ambiguïté qui permet au film de jouer avec les codes du « savant fou ». Le professeur Wahl pourrait facilement n’être qu’une énième variation du scientifique dément obsédé par ses expériences. Ferroni lui donne cependant une motivation plus tragique : derrière ses actes se trouve une volonté désespérée de préserver sa fille et de lutter contre la maladie. Le fantastique naît ainsi d’une forme d’amour paternel qui a complètement dégénéré. Cette idée d’un père prêt à tout pour sauver sa fille fait d’ailleurs étrangement écho à un autre film fantastique : LES YEUX SANS VISAGE de Georges Franju. La ressemblance est d’autant plus troublante que les deux œuvres sont sorties en 1960. La parenté semble donc plutôt fortuite, mais elle montre à quel point le thème du savant défiant les limites de la science tout en demeurant un personnage tragique était particulièrement présent dans le cinéma fantastique européen. LE MOULIN DES SUPPLICES développe toutefois cette idée dans une veine beaucoup plus gothique et baroque, là où Franju privilégie une approche plus froide, réaliste et profondément triste.

Gregorius Wahl et le docteur Bohlem, unis par un objectif tragique
Un des aspects les plus intéressants du film réside aussi dans sa manière de brouiller progressivement la frontière entre réalité et hallucination. Hans se retrouve plusieurs fois dans des situations où il ne sait plus très bien ce qu’il a réellement vu. Les rêves, les visions et les événements étranges se mélangent, donnant au récit une dimension onirique. Certaines séquences semblent moins chercher à provoquer la peur qu’à installer un malaise durable. Le film met davantage l’accent sur son atmosphère plutôt que sur les effets horrifiques purs : il veut que le spectateur se sente progressivement prisonnier du même cauchemar que son personnage. Cette approche explique aussi pourquoi LE MOULIN DES SUPPLICES peut sembler assez lent aujourd’hui. Pendant une bonne partie du métrage, Ferroni prend son temps pour installer son décor, ses personnages et son mystère. Les longues conversations, notamment celles du professeur Wahl, ralentissent parfois considérablement le récit et certaines révélations sont assez faciles à anticiper (ce qui n’empêche pas Wahl de tout expliquer au spectateur dans une scène d’exposition assez datée aujourd’hui). Mais cette lenteur n’est pas forcément incompatible avec les qualités du film. Elle participe aussi à son charme et à cette sensation de rêve brumeux qui s’installe progressivement. L’horreur repose davantage sur les décors, les silhouettes, les regards, les mécanismes du carillon et la découverte progressive de ce qui se cache derrière les secrets du moulin.

Ambiance hallucinatoire
Ce qui rend finalement LE MOULIN DES SUPPLICES intéressant n’est donc pas son scénario, qui reste assez classique, mais la manière dont Giorgio Ferroni parvient à transformer des éléments familiers en un univers visuellement personnel et unique. Le film emprunte beaucoup à la Hammer, au fantastique gothique et aux histoires de savants fous, mais son cadre hollandais, son utilisation très expressive de la couleur et son étrange moulin aménagé en demeure macabre lui donnent une identité qui lui est propre. Il serait évidemment excessif de le placer au même niveau que les grands classiques de Mario Bava, et le film souffre encore aujourd’hui de quelques longueurs et d’une écriture parfois un peu maladroite (certains longs monologues explicatifs, comme je le disais). Pourtant, son importance historique et surtout ses qualités esthétiques sont indéniables. À une époque où le fantastique italien est encore en train de se construire, Ferroni signe une œuvre qui annonce déjà certaines des obsessions visuelles du cinéma d’horreur transalpin : les couleurs baroques, les femmes mystérieuses, les décors gothiques voire même les pulsions morbides.

Mais que se passe-t-il dans cette maison de fous ?
En conclusion, le film est donc moins une machine à faire peur qu’un très joli cauchemar. Un film imparfait, parfois lent, mais dont l’atmosphère, les décors et les images de femmes figées dans leur étrange carillon continuent à vous hanter après visionnage. Et lorsqu’on le replace dans l’histoire du fantastique italien, il apparaît comme bien plus qu’une simple curiosité oubliée : l’un des premiers représentants de ce que le cinéma d’horreur italien allait bientôt devenir.
