
* AU FIL DE L’EAU *
Chronique du deuxième et du troisième album de la série CORTO MALTESE : SOUS LE SIGNE DU CAPRICORNE et CORTO TOUJOURS UN PEU PLUS LOIN, par Hugo Pratt
Date de publication : 1970-1971 pour la publication de la série dans les pages du magazine Pif Gadget. 1979 pour la publication en deux albums (respectivement 120 et 100 pages environ).
Genre : Aventures
Éditeur VF : Casterman
Bonus : L’adaptation animée réalisée en 2003

Différentes éditions, dont la première dans les pages de Pif Gadget ! Plus une adaptation partielle en téléfilm d’animation.
Cet article est consacré au deuxième et au troisième album de la série CORTO MALTESE par Hugo Pratt : SOUS LE SIGNE DU CAPRICORNE et CORTO TOUJOURS UN PEU PLUS LOIN. Il s’agit de deux recueils de petites histoires à suivre (onze épisodes en tout, d’une vingtaine de pages chacun), qui forment au bout du compte un long récit, comme dans le premier album : LA BALLADE DE LA MER SALÉE.
À l’origine, l’ensemble avait été publié sous forme de feuilleton dans le magazine Pif Gadget entre 1970 et 1971, avant d’être réédité en deux albums chez Casterman en 1975.

Le début du nouveau feuilleton. Bienvenue au Pr Steiner.
Le contexte de publication :
Suite au succès de LA BALLADE DE LA MER SALÉE, Hugo Pratt est abordé par Georges Rieu, alors rédacteur en chef du magazine Pif Gadget, qui voit l’opportunité d’apporter ses lettres de noblesse à son hebdomadaire en tant que lecture pour tous les âges (et pas seulement destinée aux enfants).
Hugo Pratt décide alors de créer une série entièrement consacrée au personnage de Corto Maltese, qui n’était encore qu’un protagoniste parmi tant d’autres dans LA BALLADE DE LA MER SALÉE.
L’auteur entreprend cette aventure directement à la suite de la précédente, en faisant voyager son héros le long du continent américain, mais cette fois sur l’océan Atlantique (LA BALLADE DE LA MER SALÉE se déroulait entièrement au cœur de l’océan Pacifique). Ce nouveau voyage thématique va donner lieu à un long feuilleton, exactement à la manière du précédent, découpé en onze épisodes au total, nous permettant de visiter, avec Corto Maltese, une grande partie de l’Amérique du sud et de l’Amérique centrale, en voyageant d’un coin à l’autre de cette partie de l’Atlantique tropical et exotique (en montant toujours un peu plus au nord).
On apprend au fil du récit qu’à la suite de LA BALLADE DE LA MER SALÉE, Corto Maltese et Raspoutine ont traversé ensemble le canal de Panama en aout 1915, avant de se séparer. Le premier épisode du recueil SOUS LE SIGNE DU CAPRICORNE débute quelques mois plus tard, en 1916. Corto Maltese et Raspoutine vont se retrouver à l’occasion du cinquième épisode. Dans la suite de la série, ils ne cesseront de se recroiser…

Deux versions, au choix.
Le sommaire des deux versions (noir et blanc et couleur) :
La première version publiée, de la main d’Hugo Pratt (rappelons que notre homme est l’auteur complet de son œuvre et qu’il réalise tout seul l’intégralité du scénario et des dessins), est entièrement en noir et blanc et c’est, à la base, ce qui fait son charme du fait de sa grande maitrise du contraste entre le blanc du papier et les aplats à l’encre de chine.
Autour des années 2000, après le décès de l’auteur, on a néanmoins vu apparaitre en librairie de fort belles éditions en couleur avec un gros travail rédactionnel présentant chaque aventure en les agrémentant de commentaires (rédigés par des connaisseurs de l’œuvre d’Hugo Pratt), de cartes et d’aquarelles choisies parmi la collection privée de l’auteur. Les puristes ont hurlé à l’assassin en condamnant l’entreprise, mais on peut tout de même apprécier la chose car la colorisation a été soignée et elle respecte bien, à la fois le style d’Hugo Pratt en privilégiant les teintes délavées, et à la fois la tonalité exotique de la série, dont les couleurs viennent agrémenter la sensation de voyage.
Entendons-nous bien : Il ne s’agit pas ici de préférer une version à l’autre, et surtout pas de remplacer la première en renonçant à cette puissance graphique en noir et blanc, mais seulement de proposer l’opportunité de lire les deux versions, sachant que la version couleur peut également s’imposer comme une bonne porte d’entrée afin de commencer en douceur la découverte de cet univers. Un fan de la série peut tout à fait posséder les deux versions afin de pouvoir les lire en alternance, selon l’humeur et la volonté de regarder plus ou moins les dessins.

Les deux versions d’une même planche. On apprécie le magnifique travail de contraste entre le noir et blanc sur la première, objectivement la plus puissante des deux, mais on peut aussi se laisser séduire par la douce sensation exotique de la version couleur, plus consensuelle.

La première version en noir et blanc, publiée en deux recueils, est ainsi découpée comme telle :![]() 1. SOUS LE SIGNE DU CAPRICORNE : – LE SECRET DE TRISTAN BANTAM – RENDEZ-VOUS À BAHIA – SAMBA AVEC TIR FIXE – L’AIGLE DU BRÉSIL – … ET NOUS REPARLERONS DES GENTILSHOMMES DE FORTUNE – À CAUSE D’UNE MOUETTE. ![]() 2. CORTO TOUJOURS UN PEU PLUS LOIN : – TÊTES ET CHAMPIGNONS – LA CONGA DES BANANES – VAUDOU POUR MONSIEUR LE PRÉSIDENT – LA LAGUNE DES BEAUX SONGES – FABLES ET GRANDS-PÈRES ![]() ![]() | Le sommaire de la version couleur en quatre tomes :![]() 1. SUITE CARAÏBÉENNE : – LE SECRET DE TRISTAN BANTAM – RENDEZ-VOUS À BAHIA – SAMBA AVEC TIR FIXE ![]() 2. SOUS LE DRAPEAU DES PIRATES : – L’AIGLE DU BRÉSIL – … ET NOUS REPARLERONS DES GENTILSHOMMES DE FORTUNE – À CAUSE D’UNE MOUETTE. ![]() 3. LOINTAINES ÎLES DU VENT : – TÊTES ET CHAMPIGNONS – LA CONGA DES BANANES – VAUDOU POUR MONSIEUR LE PRÉSIDENT ![]() 4. LA LAGUNE DES MYSTÉRES : – LA LAGUNE DES BEAUX SONGES – FABLES ET GRANDS-PÈRES (- L’ANGE À LA FENÊTRE D’ORIENT) (- SOUS LE DRAPEAU DE L’ARGENT) (les 2 dernières histoires de cet album forment à l’origine l’introduction du recueil suivant : LES CELTIQUES) |

Une aventure qui donne leur place aux femmes, avec notamment l’entrée en scène de la mystérieuse Bouche Dorée…
L’histoire :
Le sommaire rédigé au-dessus peut paraitre rébarbatif, mis il est tout de même utile au lecteur néophyte qui voudrait se lancer dans la série et notamment dans cette suite de onze épisodes qu’il vaut mieux lire dans le bon ordre alors que les albums ne sont même pas numérotés !
Maintenant qu’il est entendu que tout ceci forme un long et unique récit, nous pouvons entrer dans le vif du sujet et vous présenter le pitch :
1. LE SECRET DE TRISTAN BANTAM : Le récit débute à Paramaribo, capitale du Suriname (Guyane Hollandaise). Corto Maltese se prélasse dans une pension, sur le littoral, où il fait la connaissance du Pr Jeremiah Steiner, un vieil alcoolique qui cache en réalité un homme d’un profond savoir, ainsi que du jeune Tristan Bantam, un adolescent venu demander à Steiner de l’aider à poursuivre la quête de son défunt père, qui recherchait de son vivant le royaume disparu de Mu. S’ensuit tout un tas de péripéties, qui vont mener nos amis à voyager vers d’autres rivages en quête de trésors, de magie et de folklore, à travers les mers, les jungles, les contrebandiers et les guérillas !
2. RENDEZ-VOUS À BAHIA : Depuis Paramaribo, les aventures de Corto Maltese vont nous emmener en Guyane française, puis à San Salvador de Bahia et à Itapoá, au Brésil (où Tristan rencontrera respectivement sa sœur Morgana (d’un autre mariage de son père) et la mystérieuse Bouche Dorée, toutes-deux des magiciennes…
3. SAMBA AVEC TIR FIXE : On retrouve ensuite les personnages dans le Sertão (nord du Brésil), où ils participent à la guérilla.
4. L’AIGLE DU BRÉSIL : Après le départ de Tristan (qui retourne à ses études en Angleterre), l’aventure se poursuit dans les Caraïbes, à la recherche d’un galion espagnol coulé en 1580.

Voyage, voyages…
5. … ET NOUS REPARLERONS DES GENTILSHOMMES DE FORTUNE : Toujours en quête de trésors (puisque la région est truffée de tous ces navires coulés, jadis chargés de l’or amérindien pillé par les espagnols), Corto retrouve Raspoutine dans les petites Antilles.
6. À CAUSE D’UNE MOUETTE : Sur une île au large du Honduras britannique (l’actuel Belize), Corto se fait tirer dessus (“à cause d’une mouette”) et devient amnésique. Mêlé à une histoire de secret de famille et de vengeance dans les colonies, il poursuit ses aventures.
7. TÊTES ET CHAMPIGNONS : Afin de l’aider à retrouver la mémoire, le Pr Steiner lui fait consommer des champignons magiques et voilà nos amis transportés au fin-fond de l’Amazonie en quête de l’Eldorado ! Un voyage apparemment onirique qui fonctionne en redonnant sa mémoire à notre marin !
8. LA CONGA DES BANANES : On retrouve ensuite Corto Maltese au Honduras, aux prises avec une nouvelle guérilla. Une fois encore, Corto croise le chemin de Bouche Dorée, qui semble tirer plusieurs ficelles depuis leur rencontre !
9. VAUDOU POUR MONSIEUR LE PRÉSIDENT : Au sud de la Guadeloupe, Corto, avec l’aide de Steiner, vient de nouveau en aide à Soledad Lokäarth, la belle jeune femme qui lui avait tiré dessus et l’avait rendu amnésique !
10. LA LAGUNE DES BEAUX SONGES : Dans le delta de l’Orénoque (au Vénézuela), Corto s’approche de l’endroit le plus dangereux d’Amérique (en raison du nombre d’insectes venimeux qui y pullulent) : La Lagunes de beaux songes. Il porte assistance à un officier anglais en fuite. Mais ce dernier, dans son délire, refuse son aide et se remémore les raisons de son exil…
11. FABLES ET GRAND-PÈRES : Dans ce dernier récit, on retrouve Corto Maltese au fin-fond de la forêt vierge, à la frontière de l’Équateur et du Pérou, dans la province sauvage du Loreto (où se trouverait peut-être l’Eldorado !). Il a accepté de rechercher le petit-fils d’un éminent médecin anglais, élevé par les indiens jivaro après le massacre de ses parents.
À la fin de cette aventure, Corto dit aurevoir au Pr Steiner, qui décide de rester dans la mission péruvienne pour, enfin, trouver un sens à son existence.

Hugo Pratt a t-il progressé dans le mouvement ?
La Forme :
Nous avions vu, à propos de LA BALLADE DE LA MER SALÉE, que le dessin d’Hugo Pratt, tout aussi original, graphique et expressif qu’il soit, souffrait de quelques carences, notamment en termes de mouvement et, par ricochet, d’un manque de fluidité et de dynamisme dans les scènes d’action et tout particulièrement dans les scènes d’impact et de corps à corps.
LA BALLADE DE LA MER SALÉE s’étant étendu sur environ 160 planches de BD, l’artiste a tout de même eu l’occasion de bien progresser, autant d’un point de vue technique que du côté de la narration séquentielle (c’est-à-dire au niveau de la fluidité du découpage de chaque planche). Si le premier album souffrait d’une suite de pages de parlotte sur lesquelles une tête surnageait la plupart du temps au milieu d’une tonne de phylactères (ce qui dénotait pour le coup un degré assez pauvre de conception séquentielle), cette reprise de l’aventure qui fait cette fois de Corto Maltese le héros principal bénéficie d’un découpage autrement plus varié et nettement plus maitrisé dans la science des cadrages. Depuis les balbutiements et l’expérimentation séquentielle qui s’effectuaient sous nos yeux dans LA BALLADE DE LA MER SALÉE, on assiste désormais à l’émergence d’un maître en matière de narration par l’image.
Mais surtout, c’est du côté de la composition des planches que notre auteur est en train de faire toute la différence. On a vu plus haut un magnifique exemple de composition (avec la planche où Bouche Dorée prend les mains de Corto pour en regarder les lignes) à travers laquelle l’artiste varie les plans et les cadrages afin que les personnages s’expriment aussi bien par la voix que par le corps.
La recherche du trait unique et de l’aplat de noir – plutôt que celle du détail – se poursuit au fil de la série. Les grandes nappes obscures pour laisser la place à l’imagination du lecteur et le blanc pour introduire la lumière des pays chauds (on appellera bien évidemment cela le clair-obscur) sont également toujours à l’œuvre et, une nouvelle fois, Hugo Pratt est le grand maître de cette école graphique qui n’a rien à envier aux estampes japonaises ou aux dessins de Picasso. Toujours est-il que les scènes d’actions sont encore un peu figées et que les corps, même s’ils ont gagné en élasticité, paraissent toujours trop rigides. Peu à peu, on verra que l’artiste va parvenir à contrebalancer ces travers par une certaine poésie et un humour propre, qui viendront apporter de la distance en faisant passer ces maladresses pour des petites incongruités délicieusement maniérées, en faisant de sa faiblesse une force par le style affirmé.

L’art de faire parler la poudre avec les deux irrésistibles premières pages de l’épisode LA CONGA DES BANANES !
Il n’empêche que ces deux recueils de récits, en particulier CORTO TOUJOURS UN PEU PLUS LOIN, regorgent déjà de magnifiques et inoubliables épisodes. On pourrait par exemple citer les deux derniers (LA LAGUNE DES BEAUX SONGES et FABLES ET GRAND-PÈRES), dont la construction narrative jette le lecteur au cœur des événements et, comme par magie, lui apporte tous les éléments au fur et à mesure pour reconstituer le puzzle. De fabuleux moments de bande dessinée, qui culminent à chaque fois sur une fin gorgée d’émotion et de poésie.
Le Fond :
Comme toujours avec Hugo Pratt, les récits sont truffés d’éléments historiques, géographiques et ethniques relatifs aux pays visités, doublés de tout un tas de références littéraires, mais l’ensemble est subtilement dilué dans la narration, afin que le plaisir de la lecture au premier degré – le récit d’aventure – puisse se tailler la part du lion. C’est au lecteur de décider s’il souhaite se documenter pour réellement en apprendre davantage sur la toile de fond “historico-géographique” des aventures de Corto Maltese.
Au cours des derniers siècles, les pays du continent américain et principalement ceux de l’Amérique du sud et de l’Amérique centrale ont connu une évolution fulgurante, par le biais – mais c’est un pléonasme – d’une colonisation introduite au forceps. Ils représentent un mélange plus ou moins équilibré, selon les régions, d’amérindiens natifs, de colons européens et d’esclaves africains déportés (pour ne citer que les trois principales ethnies). Cette confluence de peuples au mœurs parfaitement distinctes, a fini par conférer à certaines régions de l’Amérique une identité à la fois très riche et extrêmement contrastée, à la base de moult croisements ethniques et de tout un tas de conflits internes qui perdurent encore aujourd’hui.

Tristan, Steiner et Corto, devant l’Église Notre-Seigneur-de-la-Bonne-fin de Salvador de Bahia.
Hugo Pratt se plait tout particulièrement à faire de son héros un personnage dont les petites histoires sont intimement liées à la grande. Il immerge ainsi ses aventures dans les conflits réels de l’histoire américaine, au temps de la première guerre mondiale (qui, si elle ne se déroule pas principalement à cet endroit de la planète, a néanmoins des répercutions bien réelles sur toutes ces régions à la structure politique poreuse), en le faisant participer à des événements historiques aussi pointus que précis, tout en lui permettant de rencontrer quelques figures ayant parfaitement existé à cette époque et à cet endroit, où elles jouèrent un rôle souvent décisif sur l’évolution géopolitique de leurs pays respectifs. On ne se rend pas compte à quel point les histoires de Corto Maltese sont profondément documentées, tant elles intègrent des faits historiques relatifs à des périodes et des endroits extrêmement précis, dont le néophyte n’a jamais entendu parler.
La fiction rejoint ainsi le réel, et Pratt a l’art et la manière d’intégrer son héros en donnant l’impression au lecteur qu’il a tout autant existé que les personnages réels, et que son rôle sur l’histoire de chaque endroit visité a eu un authentique retentissement (on pense alors à Tintin qui rencontrait Al Capone dans TINTIN EN AMÉRIQUE, ou plus tard au jeune Indiana Jones dont les aventures (dans la série TV) seront calquées sur ce modèle de “héros prattien”). Ce faisant, il offre au personnage de Corto Maltese (et à ses amis) une dimension romanesque étonnamment palpable.
Hugo Pratt excelle par ailleurs à plonger son lecteur dans une atmosphère exotique tout aussi immersive en mettant au premier plan du récit la dimension religieuse des régions visitées. Du vaudou d’Haïti au candomblé du Brésil, nous pénétrons les mœurs endémiques de ces croisements de peuples qui ont fini par mélanger leurs superstitions, leurs idéologies et leurs coutumes respectives, nées du plus profond de leur culture populaire.

Quand Tristan rêve, il est possible qu’il soit au contraire dans une réalité parallèle…
Enfin, Hugo Pratt ne se prive pas non plus d’attirer son lecteur dans une dimension fantastique qui prend également sa source dans toutes ces croyances et ces folklores endémiques. Ses personnages peuvent ainsi passer d’un monde à l’autre, du réel au mythe (ici celui de Mu, le continent perdu, ou encore celui de l’Eldorado, la toute aussi mythique région des cités d’or) souvent par le truchement d’un rêve, d’une drogue ou d’un personnage apparemment doué de pouvoirs spirituels.
Là encore, notre auteur sait y faire pour que le lecteur passe d’un monde (celui de la réalité historique) à un autre (celui des mythes, des légendes et du paranormal), sans qu’il n’y ait vraiment de rupture de ton. Cette alchimie fait tout le sel de la série car, grâce à un savant mélange de dessin réaliste et de narration surréaliste, constellée de symboles ésotériques et de signes cryptiques, Hugo Pratt n’a pas son pareil pour nous immerger dans son univers, à la fois inimitable et parfaitement assimilé. Rappelons qu’ils sont très rares, ces créateurs capables de créer un Monde tout entier, un univers à nul autre pareil où tout ce que l’on voit, ce que l’on entend et ce que l’on respire ne ressemble à rien de connu et où, en même temps, tout est parfaitement reconnaissable comme faisant partie de ce Monde-là.
Tel est finalement le cœur de l’œuvre de Pratt, à savoir ce voyage immobile sans équivalent qui transporte le lecteur dans un ailleurs où le réel et l’irréel se confondent, ou l’exotisme se joue à la fois dans le décor d’un espace géographique palpable et dans l’imaginaire fantasmé d’un auteur céleste.
À l’issu de cette série de récits se déroulant sur le continent américain, nous apprenons que le secret de l’Eldorado se trouve peut-être dans un couvent, sur une petite île de la lagune vénitienne. Ce faisant, Hugo Pratt met subtilement un terme à ces aventures américaines, pour préparer la suite de la série, qui se déroulera cette fois en Europe dans le recueil suivant : LES CELTIQUES….

Corto Maltese : il aime autant conquérir les trésors perdus que le cœur des femmes. Mais sa nature de héros libre de toute attache l’oblige sans cesse à y renoncer…
L’adaptation animée :
Une partie des onze épisodes qui constituent le sommaire de ces deux albums a été adaptée dans la série d’animation franco-italienne réalisée en 2002 par Pascal Morelli, Richard Danto et Liam Saury, avec les voix respectives de Richard Berry (Corto Maltese), Patrick Bouchitey (Raspoutine), Marie Trintignant (Bouche Dorée) et Catherine Jacob (Ambiguïté).
La série est précédée d’un long métrage diffusé au cinéma (CORTO MALTESE : LA COUR SECRÈTE DES ARCANES, qui adapte l’album CORTO MALTESE EN SIBÉRIE) et se compose de 22 épisodes de 20 minutes, dont certains sont réunis en quatre long métrages d’1h20.
Voici la liste de ces épisodes (*) :
LA BALLADE DE LA MER SALÉE (qui regroupe) :
1 – LE GRAND PACIFIQUE
2 – LA ESCONDIDA
3 – AO TEA ROA
4 – L’HONNEUR DE SUTTLER
SOUS LE SIGNE DU CAPRICORNE (qui regroupe) :
5 – LE SECRET DE TRISTAN BANTAM
6 – RENDEZ-VOUS À BAHIA
7 – SAMBA AVEC TIR FIXE
8 – … ET NOUS REPARLERONS DES GENTILSHOMMES DE FORTUNE
LES CELTIQUES (qui regroupe) :
9 – L’ANGE À LA FENÊTRE D’ORIENT
10 – SOUS LE DRAPEAU DE L’ARGENT
11 – SONGE D’UN MATIN D’HIVER
12 – CÔTES DE NUIT ET ROSES DE PICARDIE
LA MAISON DORÉE DE SAMARKAND (qui regroupe) :
13 – CASSANDRA
14 – MARIANNA
15 – VENEXIANA
16 – SEVAN
ÉPISODES SUPPLÉMENTAIRES :
17 – TÊTES ET CHAMPIGNONS
18 – LA CONGA DES BANANES
19 – CONCERTO EN O MINEUR POUR HARPE ET NITROGLYCÉRINE
20 – LE COUP DE GRÂCE
21 – D’AUTRES ROMEO ET D’AUTRES JULIETTE
22 – LES HOMMES LÉOPARDS
(*) : L’ordre des épisodes a parfois changé d’une diffusion à une autre.
Le lecteur qui connait donc bien les deux albums SOUS LE SIGNE DU CAPRICORNE et CORTO TOUJOURS UN PEU PLUS LOIN (qui, rappelons-le, forment une longue histoire à suivre), remarqueront donc que la série animée adapte, en tout, six épisodes sur onze avec, respectivement : LE SECRET DE TRISTAN BANTAM, RENDEZ-VOUS À BAHIA, SAMBA AVEC TIR FIXE, … ET NOUS REPARLERONS DES GENTILSHOMMES DE FORTUNE (tirés de SOUS LE SIGNE DU CAPRICORNE), TÊTES ET CHAMPIGNONS et LA CONGA DES BANANES (tirés de CORTO TOUJOURS UN PEU PLUS LOIN).
L’adaptation animée de SOUS LE SIGNE DU CAPRICORNE.
Malgré le fait qu’il manque cinq épisodes, le tout se laisse regarder sans soucis car, la plupart du temps, Hugo Pratt avait imaginé des récits qui se suivaient mais qui bénéficiaient d’une certaine autonomie les uns par rapport aux autres, avec à chaque fois un début, un milieu et une fin. Lire SOUS LE SIGNE DU CAPRICORNE et CORTO TOUJOURS UN PEU PLUS LOIN à la suite est indispensable, car les personnages s’en vont et se retrouvent sur un fil rouge à suivre (le voyage de Corto et ses amis sur le littoral du continent américain, grosso-modo du sud vers le nord). Mais chaque épisode trouvait une conclusion interne. Les scénaristes de la série animée ont donc opéré une sélection de six épisodes qui peuvent se regarder sans que les cinq manquants n’empêchent la compréhension de l’ensemble.
Pour le reste, la série garde ce style narratif qui restitue assez fidèlement la tonalité contemplative et onirique de la BD. Ces adaptations ont été sévèrement critiquées par les puristes mais n’en demeurent pas moins une entreprise sincère et intègre.
On notera tout particulièrement une atmosphère envoûtante et des dialogues finement repris et interprétés depuis le texte originel imaginé par Hugo Pratt, le tout sublimé par la musique enivrante de Franco Piersanti.
je vous donne à présent rendez-vous pour la suite de la série par Hugo Pratt, sur laquelle nous continuerons de revenir par ordre chronologique de parution…

Inimitable.
See you soon !!!








