SATIRE POLITIQUE ET GROS LÉZARD
Chronique du film SHIN GODZILLA
Réalisateur : Hideaki Anno
Date de sortie : 2016
Genre : Fantastique, drame
SHIN GODZILLA est un nouveau reboot dans la franchise du lézard atomique. Après la saga des années 80/90 dont j’ai déjà parlé, il y a encore eu des films au début des années 2000 (6 films indépendants dont le dernier est GODZILLA FINAL WARS de 2004). Je ne les ai pas tous vus (un jour peut être sur C.AP). Mais après 12 ans d’absence, et la présence à la réalisation de Hideaki Anno (NEON GENESIS EVANGELION, NADIA ET LE SECRET DE L’EAU bleue) qui a commencé comme animateur sur NAUSICAÄ de Hayao Miyazaki, il y avait de quoi titiller ma curiosité. Quel parti pris choisirait-il pour ce nouveau GODZILLA ?

Nouveau design
Le pitch : À la suite d’un phénomène inexpliqué dans la baie de Tokyo, les autorités japonaises sont confrontées à une menace sans précédent. Une gigantesque créature émerge des profondeurs et sème la destruction à Tokyo. Tout d’abord d’une allure très étrange et incapable de marcher, le monstre va entrer dans une phase d’évolution et devenir toujours plus dangereux. Le gouvernement, les scientifiques et les forces d’autodéfense doivent unir leurs efforts pour trouver un moyen de stopper cette catastrophe avant qu’elle ne ravage entièrement le Japon, mais l’effort collectif est ralenti par la lourdeur administrative.
On peut le dire cette fois : c’est grâce aux américains et leur GODZILLA de 2014, qu’on l’aime ou non, que la mode des monstres géants est revenue, poussant la Toho à se réveiller et déclarer que « éh ! C’est notre monstre ! On ne peut pas laisser les américains faire leur film sans répondre nous aussi ! »
SHIN GODZILLA, fidèle aux épisodes qui ont l’habitude de rebooter la franchise, adopte donc un ton sérieux et quasi documentaire. Sauf que cette fois, et c’est ce qui a divisé le public, Hideaki Anno choisit d’aller à fond dans le détail du fonctionnement des institutions administratives gouvernementales. Cela lui permet deux choses : d’une part de ne pas choisir de véritable protagoniste et se focaliser sur l’effort collectif (typiquement un truc japonais) et d’autre part, de critiquer cette même administration labyrinthique et tous les protocoles à mettre en place, les gens à contacter, face à une menace sans pareil qui n’attend pas que les fonctionnaires se décident. Le film en devient presque une satire politique.

Débats, conférences, communiqués officiels à la TV, perte de temps colossale
Je disais que cela a divisé le public. En effet, déjà ce n’est pas un film avec beaucoup d’action et en plus l’approche assez froide qui nous montre toutes les étapes bureaucratiques collectives n’est pas un truc auquel les spectateurs occidentaux sont habitués (il leur faut souvent un protagoniste qui a une femme ou un enfant à sauver dans le désastre, etc. Un peu cliché mais c’est un fait.) Il n’y a pas non plus de « méchant » à part le monstre (alors que pareil, les films US nous habituent, même dans les films de monstres, à mettre de vilains mercenaires ou un chef militaire débile qui mettent des bâtons dans les roues des héros.) Là, non. On nous présente l’effort collectif de la nation japonaise.
Mais attention, il y a tout de même des personnages qui se détachent du lot et déplorent la lenteur des décisions comme Rando Yaguchi, secrétaire général adjoint de cabinet, qui propose des idées mais se heurte aux débats des divers départements en désaccord. Il montera d’ailleurs une équipe parallèle moins engluée dans les protocoles pour faire avancer les choses. Il y a aussi Kayoco Anne Patterson, une américano-japonaise émissaire des États-Unis, fille d’un sénateur, qui débarque les aider en partageant des informations détenues par son pays. Mais disons qu’on ne s’investit pas énormément émotionnellement (ils ne sont pas plus en danger que les autres.)

Kayoco et Yaguchi, qui tentent de faire bouger les choses
Pour ma part ça ne m’a pas posé de problème. Déjà parce que depuis 1954, les films GODZILLA se focalisent rarement sur des protagonistes héroïques qui vont se bastonner avec le monstre. Ensuite parce que c’est une approche encore différente des films précédents, qui entretient quand même quelques points communs avec le RETURN OF GODZILLA de 1984 qui nous montrait déjà les enjeux géopolitiques (et les USA qui imposent l’utilisation de l’arme nucléaire contre Godzilla), mais vraiment poussés à leur paroxysme jusqu’à en faire une critique d’une administration débordée par les étapes et protocoles à suivre. Nous mêmes en tant que spectateur sommes sans arrêt sollicités par des sous titres de noms de lieux ou de fonctionnaires de ceci, ministres de cela, au point que ça en devient comique. Et ce n’est pas barbant, c’est même assez dynamique, on voit constamment tous ces politiciens en costume courir d’un bureau à une salle de conférence, à un autre cabinet ministériel tant ils doivent s’adapter aux changements qui ne les attendent pas.

Et pendant ce temps, la bestiole évolue en quelque chose de plus en plus monstrueux
Enfin, en limitant les scènes d’attaques du monstre, le film fait monter le suspense et lorsque l’action vient, elle frappe très fort. Plusieurs choses sont marquantes. Le design de Godzilla tout d’abord grotesque lorsqu’il est sous forme non-évoluée, évoque presque un animal en détresse rampant dans la ville comme une créature aquatique échouée. Puis son évolution le rend beaucoup plus terrifiant que jamais. Sa bouche par exemple s’ouvre en 3 et son légendaire rayon thermique qu’il crache fonctionne d’une façon jamais filmée encore. La scène où il met le feu à la ville est absolument dantesque, une des plus impressionnantes jamais vue dans un film de ce genre, et elle est magnifiée par la musique apocalyptique de Shiro Sagisu (le même compositeur qui a travaillé avec Anno sur EVANGELION).
Une scène glaçante d’une effroyable beauté
Les scènes de riposte militaire sont également efficaces et la mise en scène fait penser à un film de guerre, et toujours avec de petites piques envers les USA beaucoup trop bourrins qui viennent « aider » mais en bombardant beaucoup trop au risque de tuer des civils. Le film pense aussi à des détails réalistes qui semblent évidents mais que peu d’autres films ont utilisé, comme simplement le fait que les dommages causés par Godzilla coupent le courant dans la moitié de la ville, ce qui aggrave les choses pour la population fuyante. Le premier ministre sera également tué, brisant ainsi la chaine de commandement et les autres fonctionnaires devront vite réagir. Le film ménage donc ses effets mais ne déçoit pas lorsqu’il faut passer au spectacle. C’est sans nul doute le film GODZILLA le plus apocalyptique (avec le classique de 1954) tant il sait montrer l’horreur et les répercutions réalistes que serait une attaque d’une créature pareille. On passe donc du sourire au début avec cette critique de la bureaucratie excessive à la stupéfaction face au désastre.

Un véritable dragon des temps modernes
Concernant les effets visuels, il n’y a rien à dire. C’est très réussi et les scènes d’action sont ébouriffantes. Il y a une réelle « esthétique de la destruction » qui rend les scènes horribles très belles visuellement. Le détail amusant est que même si la créature est en CGI, il y a plusieurs choses qui évoquent les vieux costumes en caoutchouc, comme les mouvements un peu patauds de la créature ou même la texture de sa peau. C’est sans doute voulu et c’est plutôt chouette.
En bref, si on adhère au parti pris réaliste relativement lent (mais qui réveille en fanfare lors des phases d’action !) du réalisateur, on est face à l’un des meilleurs films GODZILLA de tous les temps.

Celui-là, je l’ai beaucoup aimé !
POur toutes les raisons que tu invoques…
-Tout ce bordel déshumanisé d’un gouvernement englué qui cache son impuissance par des protocoles qui s’ajoutent aux ordonnances et aux ridicules de fonctions en carton…
-L’évolution physique qui fait monter la mayonnaise jusqu’au climax quand même assez impressionnant
original et tendu. Tu parles d’une division du public, tu me l’apprends, POur moi le film fut celui a relancé la franchise au Japon.
Hideaki Anno a chapeauté pas mal de « modernisations » de films SF/Joaponais comme derrière SHIN ULTRAMAN (que j’ai jamais réussi à finir) et SHIN MASKED RIDER
Je ne parle pas du public japonais. Mais chez nous ça n’a pas plu à tout le monde ce côté ultra bureaucratique. J’ai vu des critiques très opposées.
Je n’ai jamais accroché à ULTRAMAN alors j’avoue ne pas être au courant pour ce SHIN ULTRAMAN. C’est quand même un truc particulier Ultraman qui n’a jamais vraiment fonctionné chez nous, même si on a diffusé d’autres trucs de super sentai. C’est leurs super héros à eux quoi. Mais faut accrocher.
Cette trilogie de films a été assez « promotionnée » dans la presse spécialisée (Mad Movies je crois…)
et ils sont pour la plupart dispos sur Prime.
C’est comme ça que je j’ai pu voir le Ultraman qui est pas mal quand ils sont en civil mais qui peine sur le visuel, c’est pas que cela soit mauvais, mais j’ai du mal à accrocher.
Masked Rider j’ai pas encore essayé…
Oui en France, qu’est-ce qui ne clive pas de nos jours?
Oui, tout clive si on va par là, mais là je pense que c’est en partie lié au fait que la structure narrative n’est pas du tout occidentale. Même Minus One est bien plus occident friendly avec son protagoniste qui doit vaincre ses démons, etc.
Là l’aspect bureaucratique sans grande emphase sur un héros spécifique peut rebuter.
Sinon j’avoue ne pas lire la presse spécialisée…je me renseigne sur les films sur des sites de critiques justement^^ Des blogs ou sites que je connais depuis longtemps. Devildead, Darksidereviews (anciennement HK mania), etc. J’avoue préférer les critiques pas forcément pro, et en lire 2 ou 3 pour voir des arguments différents.
Si je consulte les sites, blogs ( la preuve^^) etc…
Je reste très attaché au kiosque et je commence à avoir des piles et des piles de revues
En général, je m’en débarrasse au bout d’un moment mais je garde les Hors séries et j’ai une pelletée de Mad movies hors séries sur les films dont vous parlez d’ailleurs…
L’article sur les films sur » la peur invisible » de Tornado recoupe pas mal celui sur les Maisons hantées etc…
J’alterne.
Pour minus One, je me suis laissé dire que les films étaient parfois optionné pour la cérémonie des Oscars à l’avance et triait justement les récompenses diplomatiquement pour récompenser des films étrangers sur des trucs précis etc… ça fait un peu complotiste, mais en même temps, comme je ne crois plus du tout en ces institutions, l’info- officieuse cela s’entend- ne m’a pas choquée
Je ne me suis pas étonné non plus de constater que le déroulé du film (Minus One) soit totalement « blockbuster compatible » avec un happy end à la Spielberg qui jure un peu…
Ca ne m’a pas embêté, mais cela ne m’a pas étonné non plus.
…!! Mé…?! C’est complètement « Evangelion-friendly », ce film-là !
Anno n’a pas fait qu’engager le compositeur de la série animée : il a carrément utilisé les mêmes musiques pour les mêmes scènes 😀 ! Et ça fonctionne, nondidjou ! L’affect a pris le pas sur mon visionnage et je me suis surpris à éprouver presqu’ autant d’impatience qu’à mes premières expositions aux déboires délirantes de Shinji & compagnie. Sans compter que ce Godzilla-là (🤭), avec ses yeux inexpressifs de lapin écorché (vieille référence/vieux trauma enfantin(e) en rapport avec la présence cyclique de la pauvre bête morte, dans le réfrigérateur de mes parents…), ainsi que sa gueule « tri-articulée », en font le cousin pas si éloigné des créatures géantes du court métrage associé au troisième (je crois ?!) Evangelion Rebuilt, et qui ravagent la Terre exactement de la même manière « catastropho-esthétique ». Une vraie surprise, cette approche : pour les fans, ça aurait tendance à associer la créature à quelque chose de plus symbolique qu’une « simple » manifestation de la nature (artificiellement créée ou pas) ; son apparition conditionnerait donc inévitablement la fin du monde, d’un point de vue absolu -très biblique.
Hé ben ! On peut pas dire que le gars n’ait pas de la suite dans les idées.
Cela-dit, comme vous, j’ai bien apprécié l’absence de héros précis et de ses avatars à suivre, de tension dramatique ciblée sur telle ou telle autre personne : le ton volontairement froid utilisé pour démontrer toute cette inefficacité administrative offre un spectacle d’un genre tout à fait nouveau, plutôt culturellement intéressant, en parfait contrepoint dans son absolu dérisoire, à l’énormité cataclysmique (pléonasme ?!) du monstre cyclopéen. Bien apprécié aussi le travail de mise en images de ces moments-là, très élaboré et sûrement plein de sens Cinématique pour qui sait décoder ; tous ces bla-bla à priori rédhibitoires sont particulièrement bien insérés au fil des scènes. Juste éprouvé un peu de mal à fonctionner au casting. Je leur trouve des physiques très stylisés ainsi que des brushings un poil improbables pour leurs emplois supposés, hautement respectables -mais c’est peut-être un hommage (ou une vanne ?!) aux habituelles productions Hollywoodiennes de la part du metteur en scène : il est quand même un peu décalé, le Hideaki. Je ne connais pas assez le cinéma Asiatique pour avoir une vision lucide du tout.
Pas amateur pour deux sous du genre Kaiju, j’ai néanmoins passé un bon moment : c’est vraiment très beau, visuellement parlant (à part Godzilla, franchement envisagé très différemment de ses productions classiques) ; sans effets gratuits (c’est même carrément sobre !) et avec un soucis de « réalisme » constant.
Lire les articles ici, ça promène vraiment loin, parfois… Merci, donc.