
– THORGAL #6 –
* LE GRAAL SELON THORGAL *
Chronique de la série : THORGAL
6 : LE CYCLE DU PAYS QÂ
Date de publication : 1985-1988
Auteurs : Jean Van Hamme (scénario), Grzegorz Rosinski (dessin).
Genre : Heroic fantasy, médiéval fantastique, science-fiction, aventures.
Éditeur : Le Lombard.

À l’origine, comme d’habitude à ce stade de la série, c’était dans le journal de Tintin…
Cet article portera sur les albums N°9 à 13 de de la série THORGAL originelle.
Ces cinq tomes constituent le troisième cycle de la saga que l’on nommera postérieurement LE CYCLE DU PAYS QÂ.
C’est le sixième article d’une suite explorant la série par cycles. Certains articles éclairent cependant aussi les albums autonomes, puisque chaque tome est un élément constitutif de l’ensemble de la destinée du héros qui, tel Superman, est venu des étoiles…
Dans LE CYCLE DU PAYS QÂ, les albums LES ARCHERS, LE PAYS QÂ, LES YEUX DE TANATLOC, LA CITÉ DU DIEU PERDU et ENTRE TERRE ET LUMIÈRE forment donc une histoire complète.
Avant d’être édité en albums, l’ensemble a été pré-publié initialement sous forme d’épisodes dans Le Journal de Tintin.
Le scénario est de Jean Van Hamme, et les dessins sont l’œuvre de Grzegorz Rosinski.

Le point de départ de la plus grande saga de toute la série.
Après LE CYCLE DE BREK-ZARITH (tomes 4 à 6), la série avait fait une pause avec deux albums de transition. Nous voici donc repartis pour l’une des plus longues sagas de THORGAL, et sans doute pour ce qui constitue l’apogée de la série.
Le pitch
Thorgal a de nouveau quitté son île déserte, où il vit avec sa famille, pour chercher des vivres sur le continent. Mais une tempête fait chavirer son embarcation et notre héros se retrouve dans l’obligation de rechercher un moyen de gagner de l’argent, afin de pouvoir racheter un bateau et des victuailles. Il fait la connaissance de deux hommes auxquels il s’attache immédiatement : Argun Pied-d’arbre et Tjall-le-Fougueux. Ainsi que de deux autres personnes nettement moins recommandables : l’effrayant Sigwald-le-brûlé et la cruelle Kriss de Valnor.
Ensemble, ils vont participer au “Tournoi des archers”, dont la récompense attise toutes les convoitises. Ce sera le point de départ d’une suite de péripéties qui vont emmener tous nos personnages aux confins du monde connu, là où une mystérieuse civilisation voue un culte monstrueux à son redoutable dieu vivant : Ogotaï !
Thorgal est loin de se douter que cette nouvelle aventure va le confronter, une fois pour toutes, au terrible secret de ses origines…

Entrée en lice de plusieurs nouveaux personnages, dont certains vont marquer la série…
La mythologie selon THORGAL
C’est avec ce troisième cycle d’aventures que Jean Van Hamme & Grzegorz Rosinski mettent un terme à la tragédie familiale de notre héros du côté de son ascendance. Nous savions déjà beaucoup de choses de ses origines, notamment après lecture de L’ÎLE DES MERS GELÉES et surtout de L’ENFANT DES ÉTOILES.
Ainsi, tel Superman, Thorgal est un enfant des étoiles. Sa famille vient d’une planète lointaine (bien qu’elle soit originaire de la terre au départ, et plus exactement de l’Atlantide) et notre héros est censé en être le dernier représentant vivant. Recueilli par de simples humains à bord d’une capsule de survie, il a été élevé parmi les vikings du nord.
Mais à l’heure où Thorgal et ses proches pénètrent le Pays Qâ, il se pourrait que, finalement, un autre représentant du peuple des étoiles ait également survécu…

Mais quel est donc ce terrifiant Pays Qâ…
Le mystère des anciens peuples d’Amérique centrale et d’Amérique du sud fascine depuis longtemps les hommes modernes (les civilisations mayas, aztèques et incas, tout comme leurs étranges rituels sacrificiels), qui trouvent dans ce pan de notre histoire des résonances aux mythes et légendes de l’antiquité. Jean Van-Hamme ne pouvait que s’en saisir afin de parachever son entreprise de mêler l’histoire de notre monde avec la magie de l’heroic-fantasy.
Nous l’avons déjà vu au cours des cycles précédents : la mythologie de THORGAL selon Jean Van Hamme est un véritable pot-pourri qui puise sa source au sein d’un tas de légendes, de mythes et de créations littéraires déjà bien connus. L’auteur du GRAND POUVOIR DU CHNINKEL tisse ainsi les fils d’une saga qui se nourrit à la sève de tous les mythes, tout en se parant d’une patine bien à elle. Et c’est encore le cas ici avec cette plongée dans le pays Qâ, dont la représentation évoque certaines civilisations amérindiennes, illustrant leur mysticisme en le mélangeant à la mythologie du monde selon THORGAL.

Fascinantes civilisations perdues…
Le roi de l’œdipe
Dans ce mélange d’histoire, de mythes et de légendes, le parcours de notre héros évoque un mélange de Moïse et du Christ, dont le destin se jouerait en Amérique.
Quand on y songe, on est dans quelque chose de similaire à l’histoire de Superman, qui vient lui aussi des étoiles (et échoue en Amérique). Mais à la différence de Superman (outre le fait que Thorgal, contrairement à ses enfants, n’a pas de pouvoirs), Jean Van Hamme va offrir à son personnage l’opportunité de réaliser pleinement son œdipe…
Il est difficile d’en dire davantage sur le contenu du récit sans lever le voile sur les principales révélations qui font tout le sel de cette histoire, aussi dois-je vous prévenir que les lignes qui vont suivre comporteront quelques divulgations. Car le fait est que la dimension œdipienne, qui fait l’apanage des plus grandes sagas (je ne sais pas, au hasard : STAR WARS ?), est ici au cœur de l’histoire, étendant ses ramifications à presque tous les personnages et principalement à Thorgal. Et que nous ne pouvons parler de ce cycle sans la développer…

Civilisations amérindiennes et dimension sacrificielle…
Cette toile de fond œdipienne opère en souterrain dans tout les recoins d’un récit particulièrement fort et intense, qui réserve au lecteur bien des passages poignants et déchirants, dont le point culminant se situe à la fin de l’album LA CITÉ DU DIEU PERDU, véritable climax du CYCLE DU PAYS QÂ.
De l’œdipe, il est possible d’étendre cette notion à quasiment tous les personnages clés du récit, dont chacun, ou presque, semble ne plus avoir de père ni de mère, au sens premier du terme. Ainsi, plus d’un personnage s’attache à réaliser cet œdipe à partir d’un père ou d’une mère de substitution. C’est le cas de Tjall-le-fougueux qui, après avoir cherché auprès de son oncle Pied-d’arbre l’image d’un père (voire d’une mère) manifestement absent, jette son dévolu sur Thorgal. Il lui faudra ainsi trahir ce père de substitution (un œdipe, donc), avant de chercher la rédemption dans un moment tragique de lyrisme pur.
C’est également le cas du terrible Ogotaï auprès de son beau-père Tanatloc. Et, arrivé à ce stade de la série, le lecteur sait déjà que l’œdipe a été “consommé” depuis le tome 7, dont LE CYCLE DU PAYS QÂ constitue le dénouement.

Œdipe et renaissance…
C’est peut-être aussi le cas de Kriss de Valnor, dans son rapport ambivalent avec Aaricia (la suite de la série corrobore d’ailleurs cette hypothèse), dont la figure maternelle idéale jette de l’ombre sur la nature tourmentée de la voleuse. Et alors qu’elle avoue détester sa rivale, menaçant de la tuer à chaque instant, elle renoncera sans cesse à mettre ses menaces à exécution…
Bien évidemment, le petit Jolan s’adonne à un œdipe particulièrement précoce en reniant spontanément son père, le temps d’un long épilogue (le tome 13) où l’enfant doit apprendre à renoncer à ses pouvoirs face à la sagesse de Thorgal, tandis qu’il est prêt, l’espace d’un instant, à succomber à leur attrait.
Enfin, l’œdipe est pleinement accompli pour notre héros principal. Retrouvant la mémoire (effacée dans son enfance par son grand-père Tanatloc) après une série d’épreuves déjà douloureuses, Thorgal va commencer par réaliser cet œdipe avec sa mère, dont la représentation post-mortem sera l’occasion d’une pénétration symbolique offrant au fils une véritable renaissance ! Puis il achèvera le parcours auprès de son père, lors d’un climax d’une intensité émotionnelle à couper le souffle, aujourd’hui encore difficile à égaler sous le même médium.

On ne choisit pas sa famille…
À l’arrivée, chaque personnage va vivre cette dimension de l’œdipe à sa manière et tous n’en sortiront pas indemnes, d’un côté comme de l’autre. Soit une magnifique toile de fond pour un cycle se hissant au niveau de la littérature dans les fondements de sa mythologie interne. La série ne s’en remettra d’ailleurs jamais, et la qualité des aventures de Thorgal, après ce pic vertigineux, va décliner peu à peu.
Il faut se remettre dans le contexte de sa sortie afin d’évaluer à quel point cette série d’albums a pu avoir un impact profond sur ses jeunes lecteurs. Une émotion renouvelée à chaque lecture qui, malheureusement, condamne le dit lecteur à rechercher, depuis, une telle excellence et une telle puissance d’évocation sous le même médium de la bande-dessinée.


Voyage au bout de l’apocalypse…
Une dimension apocalyptique
Si l’album LES ARCHERS n’est que le simple prologue du CYCLE DU PAYS QÂ (bien que le tome en question, qui peut très bien se lire de manière auto-contenue, ait été couvert de prix grâce à sa construction narrative d’une efficacité incomparable), et que celui intitulé ENTRE TERRE ET LUMIÈRE n’en est finalement que l’épilogue, les trois albums centraux emmènent le lecteur dans un voyage où les aventures des héros vont soudain atteindre une intensité viscérale inédite pour l’époque, surtout en ce qui concerne les plus jeunes lecteurs.
Jean Van Hamme s’empare effectivement de la dimension sacrificielle des civilisations amérindiennes et livre une interprétation particulièrement édifiante de ces rites macabres, où la folie des hommes est soudain exacerbée par les croyances religieuses placées sous le sceau du pouvoir utilisé par les puissants. Jamais jusque-là (c’était également l’époque des MYSTÉRIEUSES CITÉS D’OR à la télévision !) le thème n’avait été traité de façon si crue, et il faudra attendre que Mel Gibson réalise APOCALYPTO en 2006 pour retrouver une telle intensité traumatisante.

Si le pouvoir corrompt, qu’en est-il du pouvoir absolu…
Au niveau du dessin, Grzegorz Rosinski nous emmène dans un voyage au bout de l’enfer qui n’est pas sans rappeler l’odyssée malsaine du film APOCALYPSE NOW (encore une apocalypse ?). Les héros se retrouvent ainsi obligés de traverser une jungle poisseuse, le long d’un fleuve menant lui aussi vers la cité de l’horreur. Et Ogotaï de prendre le relais du Colonel Kurtz jadis interprété par Marlon Brando, célébré tel un dieu vivant par une civilisation fanatique tombée dans la cruauté absolue.
Grzegorz Rosinski illustre l’ensemble en restituant une atmosphère immersive par de savants mélanges, où le dessin “lâché” (et parfois même esquissé) se trouve complété par une gamme de couleurs restituant parfaitement l’ambiance glauque de cet enfer tropical.
Certes, tout n’est pas parfait. La qualité graphique est un poil en-dessous de celle du CYCLE DE BREK-ZARITH. L’aura héroïque du héros principal joue le Deus Ex Machina en faisant de lui un combattant presque surnaturel, qui vient à bout de ses innombrables ennemis parfois trop facilement. L’adresse dont Thorgal et ses amis font preuve au tir à l’arc défie d’ailleurs toute vraisemblance, et prive l’ensemble de sa perfection au niveau du réalisme. L’épilogue de la saga, qui constitue entièrement l’album ENTRE TERRE ET LUMIÈRE s’avère un brin décevant, dans la mesure où tout a été dit et que les personnages semblent soudain passer à autre chose, l’émotion en moins, Thorgal ne paraissant pas aussi traumatisé qu’il devrait l’être après les épreuves qu’il vient de subir. Bien des lecteurs ont d’ailleurs pointé du doigt son détachement et sa glaciale droiture, faisant de lui une figure monolithique unilatérale et sans nuances.

Jolan fils de Thorgal : le poids de l’héritage…
Pour finir : le renoncement
Il faut une fois encore remettre les choses dans leur contexte et ne pas oublier que ces aventures étaient prépubliées au départ dans le Journal de Tintin, un magazine jeunesse alors encore en proie à une certaine doctrine quant à l’image des héros sur les jeunes lecteurs.
On peut également approuver l’idée que la profondeur du personnage principal ne transparaisse que dans de rares élans de compassion discrète (on pense notamment au passage poignant de la rédemption de Tjall le fougueux – voir à ce titre la couverture sans far de l’album LA CITÉ DU DIEU PERDU), faisant honneur à sa nature humble et profondément acquise à la notion de renoncement. Là encore une notion très christique, que l’on percevait en amont dans la mythologie selon J.R.R Tolkien et principalement dans LE SEIGNEUR DES ANNEAUX, où chaque personnage ne trouvait son accomplissement que dans cette dimension du renoncement (le renoncement au pouvoir de l’anneau, remember ?).
La posture de Thorgal est ainsi celle d’un homme qui accepte de s’effacer, y compris face à ses propres sentiments d’homme de bien et à ses manifestations d’empathie.
Pour autant, et même après toutes ces années de recul, ce CYCLE DU PAYS QÂ s’impose comme un très grand moment de bande-dessinée et comme l’une des plus grandes sagas qu’il m’ait été donné de lire.
Adolescent, je rêvais d’une adaptation cinématographique. Aujourd’hui, je rêve surtout de retrouver, un jour, de telles émotions à la lecture d’une bande dessinée, voire d’un livre, tout simplement…

See you soon !!!
