
* HALLOWEEN SPIRIT *
Chronique du film : EDWARD AUX MAINS D’ARGENT
Réalisateur : Tim Burton
Acteurs : Johnny Depp, Winona Ryder, Vincent Price, Dianne Wiest
Scénario : Caroline Thompson
Musique : Danny Elfman
Date de sortie : 1990
Durée : 105 minutes
Genre : Fantastique, drame

Et toutes les adolescentes étaient amoureuses du beau ténébreux…
EDWARD AUX MAINS D’ARGENT (EDWARD SCISSORHANDS) est réalisé en 1990. Souvent considéré comme le chef d’œuvre de son auteur, il s’agit en tout cas du film qui illustre le plus profondément la filmographie et les thématiques récurrentes de Tim Burton.
Afin de lire l’article dans les meilleurs dispositions, vous pouvez aussi écouter la magnifique bande-son de Danny Elfman en même temps…
Le pitch : Edward est un individu différent à plus d’un titre : Créé de toute pièce par un savant telle la créature de Frankenstein, mais non achevé, il possède des ciseaux à la place des mains. Il a vécu seul toute sa vie dans un manoir, isolé du reste du monde…
Doté d’un look qui hésite entre celui de The Crow et celui du chanteur de The Cure, il trimballe sa figure gothique d’éternel adolescent marginal et solitaire, comme Tim Burton les affectionne.
Invité chez une famille affable au cœur d’une petite banlieue résidentielle, il séduit d’abord les gens par sa différence, avant d’être exclu de la société pour les mêmes raisons…

C’est une histoire de filiation…
D’un simple point de vue scénaristique, il y aurait beaucoup à dire sur la profondeur thématique et philosophique du film : Le fait qu’Edward exerce son art (de sculpteur) en premier lieu sur des végétaux, puis sur des animaux et enfin sur des humains, avant d’être banni de la communauté et de ne plus sculpter que des minéraux et plus exactement de la glace, en dit long sur le parcours initiatique de cet éternel adolescent à la recherche de sa propre identité…
C’est ainsi que Tim Burton, qui avoue dès le départ s’inspirer de sa propre adolescence marginale au cœur d’une banlieue similaire, développe un éloge de la différence, en condamnant sans équivoque cette “norme” (au sens de normalité sociale), qui s’impose comme l’ennemie d’une certaine forme de pureté et de vérité. Dans ce contexte, évidemment, le droit à la différence est inconcevable et finalement impossible.
Il faut voir évoluer cette petite ville, véritable suburb métaphorique, d’abord uniforme, puis transformée physiquement par la personnalité originale d’Edward, devenir glaciale et menaçante au nom du refus de la différence !

Du printemps à l’hiver…
La forme du récit, basée sur celle des contes de fées (une vieille narratrice raconte l’histoire à une petite fille), est une idée brillante puisque, depuis toujours, les contes ne sont que des paraboles sur la cruauté de l’existence, en contrepoint de laquelle ils servent d’initiation et d’exutoire.
D’un point de vue plastique, Tim Burton se montre également très convainquant dans sa manière d’utiliser les couleurs et toute la symbolique qui en découle, opposant régulièrement le noir et le blanc à toute une gamme de teintes pastel (la fadeur acidulée de la petite bourgeoisie américaine), avant que la personnalité d’Edward, qui refoule sa colère en sculptant avec frénésie des statues de glace depuis son manoir haut-perché, ne recouvre cette banlieue hostile d’une pellicule de neige purifiante et immaculée, effaçant toute note colorée…

Les teintes acidulées de la petite banlieue bien sous tout rapport…
Film d’auteur complet dans le fond et dans la forme, EDWARD AUX MAINS D’ARGENT est probablement le film le plus abouti et le plus profond de son auteur. Il marque la naissance d’un univers poético-gothique qui fera école, en même temps que la convergence d’une poignée d’artistes apparemment faits pour se rencontrer. Johnny Depp inaugure en effet sa longue collaboration avec son réalisateur fétiche, qui lui offre par la même occasion un tremplin indiscutable pour sa carrière d’acteur de premier plan. Après BEETLEJUICE, Winona Ryder ajoute aussi un film avec le réalisateur et un autre rôle emblématique de sa carrière sur le chemin du gothique. Le compositeur Danny Elfman, sorte d’âme-sœur sonore du réalisateur et présent sur quasiment tous ses films, qu’il grave d’une signature si immédiatement identifiable qu’on peut carrément la qualifier de “musique burtonienne”, réalise ici son plus beau score. S’inspirant du CASSE-NOISETTE de Tchaïkovski, il crée un univers musical unique, entre le conte de fées et le conte lugubre, façon Halloween…
Jamais par la suite le réalisateur ne retrouvera cette profondeur philosophique et cette mise en scène à la richesse thématique aux multiples symboles. Plus tard, ses figures marginales connaitront d’ailleurs un parcours initiatique inverse, pour finir intégrés dans le système social, un peu à l’image de sa filmographie…

Être ou ne pas être… marginal.
Pour finir, EDWARD AUX MAINS D’ARGENT est un hommage à l’acteur Vincent Price, célèbre pour avoir interprété les adaptations des œuvres d’Edgar Allan Poe dans les films de Roger Corman. Ce vétéran des films d’horreur, idole de Tim Burton depuis son enfance, joue ici son dernier rôle (le vieux savant qui donne la vie à Edward, mais qui meurt de vieillesse avant de pouvoir achever son œuvre…). Il était déjà la principale source d’inspiration du réalisateur lorsque celui-ci tourna VINCENT, l’un de ses premiers courts-métrages (disponible dans les bonus DVD de L’ÉTRANGE NOËL DE MR JACK)…
Bande annonce vintage…
That’s all, folks !!!

… Mon ex, qui n’est pourtant pas cinéphile, avait immédiatement adoré, alors que j’étais complètement passé à côté de toute la thématique développée dans ton article, tant mon attention était focalisée sur l’émotionnel des rapports entre les personnages et, forcément déconcerté par la direction prise par le récit, où tout ce qui me laissait perplexe n’est que symboles -complètement abscons pour moi, à ce premier visionnage-, je restais sur ma faim, ayant eu l’impression d’avoir assisté à un exercice de style (Romantico-gothique et un peu abstrait) relativement gratuit, tant je n’arrivais à m’attacher à personne (et Winona avec les cheveux jaunes et toute candide, c’est une erreur de casting, malgré tout son talent.) .
J’apprécie mieux la démonstration aujourd’hui -revu l’année dernière- : je suis moins dans l’empathie littérale et fonctionne (un peu…) mieux à la transcription théâtrale de Burton ; tout en demeurant toujours relativement à distance de son univers, décidément très (trop !) réfléchi pour ma perception amibienne…
N’empêche, à contrario de mes posts pour d’autres films « au delà » de mon appréciation (The Thing, Le Labyrinthe De Pan, Les Autres, Etc…), les explications fournies par toi et d’autres amateurs éclairés de Cinéma (sur le Tube…) m’ont effectivement aidé à ré-évaluer ce film à la hausse : une fois décodé le travail de mise en scène (merci, donc !), il y a un plaisir purement ludique à suivre le déroulé de « l’histoire », qui n’est finalement qu’un simple prétexte au service du message de l’auteur.
Bon, la plupart des grandes œuvres sont bâties comme ça, évidemment ; mais j’avoue être complètement partial à la dynamique du récit proprement-dit, plutôt qu’à son signifiant : je suis vraiment un spectateur/lecteur très premier degré ! Heureusement que vous êtes là, tous, pour faire tout le boulot à ma place 😜 !!
Personnellement, je trouve que c’est le genre de film qui se bonifie à chaque visionnage, d’autant qu’il réussit à t’en donner à chaque fois, entendu qu’il y a toujours un petit détail pour que tu te dises que tu n’avais pas encore tout vu ! Un grand film. Du grand cinéma.
Il y a une phénomène purement automatique de sensibilisation qui s’opère, quand on revient volontairement vers quelque chose qui, à priori, n’avait éveillé que peu d’intérêt en nous à la première exposition : certains réflexes mentaux de rejet automatique envers l’inconnu s’atténuent progressivement (rien que la forme du langage utilisé par les artistes : cinématique et/ou musical, littéraire, imagé, Etc…) et, quand la chose nouvellement créée par une imagination différente du commun a du sens par elle-même, existe réellement, on se surprend à finalement en apprécier certains aspects dont on n’aurait même jamais soupçonné l’existence avant d’avoir accepté (inconsciemment) d’ouvrir un peu ses perceptions.
C’est aussi de cette façon-là que les articles rédigés par des amateurs éclairés (et surtout inféodés uniquement à leur propre grille de lecture, et pas à un cahier des charges éditorial et/ou commercial !) font la différence, en offrant un éventail beaucoup plus riche de variété sur ce que les média, en général, proposent comme divertissement à prétention artistique : sauf complet malentendu, on prend moins le risque de perdre son temps.
Je dois dire que ça m’est arrivé à maintes reprises de détester un film à la première vision, et de revoir complètement mon jugement ensuite, parfois en l’aimant un peu plus à chaque fois.
…! Détester, carrément ? Ou simplement n’en voir que les défauts -ou n’y rien voir du tout !- ?
Oui, j’ai vraiment déjà commencé par détester cordialement un film avant d’apprendre à l’aimer.
Au hasard SUSPIRIA de Dario Argento, insupportable pensum prétentieusement arty à la première vision, puis finalement un peu plus poétique et envoûtant à chaque visionnage.
Ah ben tiens : mon ex aussi aimait beaucoup, alors que je me suis fais suer -mais j’avoue n’avoir pas fait trop d’efforts, non plus, et n’y être plus retourné. C’est vraiment les filtres perso qui bloquent : je l’ai abordé avec un peu les mêmes à-priori que toi (et le genre Horrifique, comme le sujet précis du film, me laissent quand même pas mal dubitatif : je ne suis pas dans mon élément du tout.).
Je ne pense pas avoir jamais vraiment détesté un film -sinon pour l’avoir trouvé pas du tout au service de son sujet, peut-être : The Normal Heart, par exemple, dont la mise en scène m’a paru épouvantablement lourde et l’ensemble complètement déséquilibré -seule Julia Roberts m’a semblé à sa place, et particulièrement inspirée ; ainsi que (surprise !) Matthew Bomer, qui parvient à exprimer pleins de trucs, malgré sa tête de poupée Ken. Mais tout le reste a contribué à me frustrer/m’énerver. Non seulement le reste du casting et le cabotinage des acteurs (Ruffalo en tête !) ; mais surtout quand le témoignage Historique, véritablement nécessaire, passe presque au second plan (malgré de très bonnes scènes-choc…), en faveur du tableau laborieux et franchement cucul/édulcoré des mœurs de l’époque, quasiment du niveau de Friends !
Je peux détester des aspects précis d’un film (les trahisons de genre, les scènes mal amenées et/ou inutiles, le recours outrancier au virtuel, l’altération (et l’utilisation) gratuite et racoleuse de faits Historiques, le « conservatisme » fascisant -sexiste/raciste- explicite de Hollywood dans le moindre blockbuster, Etc…), mais je n’ai pas le souvenir d’un film que j’aurais détesté de prime abord. Trouvé nul en tant que somme du tout, pour un film, oui (Prometheus ou Alien Convenu, par exemple 😁 !) ; mais détesté ?!
Il doit pourtant y en avoir : je vais y réfléchir.
Pas vu The Normal Heart.
Lorsque je commence à ne pas aimer un film (ou une BD c’est pareil), en général c’est mal barré et peu à peu la colère commence à me gagner parce que j’ai envie de tout balancer et de chopper les gens qui m’ont motivé pour regarder ça et leur en coller une 😅
Récemment ça m’est arrivé avec THE SECRET AGENT, le film brésilien qui a fait un tabac au festival de Cannes et au Golden Globe. Purée… 2h40 d’ennui intersidéral, avec des scènes naturalistes interminables où des gens discutent autour d’une photo ou d’un bureau. Bon, j’ai tout arrêté à la moitié, mais la vache, j’étais en colère ! J’ai téléphoné à un pote qui m’avait mis sur le coup et je l’ai engueulé ! On en a rigolé au final mais en vérité j’ai vraiment perdu mon temps à me faire ch..r devant un film naturaliste chiantissimesque.
The secret agent : pour moi, grand film, un des meilleurs de l’an dernier. Sans doute dans mon top 100 des films du 21ème siècle.
Alors ça c’est incroyable ! Je pensais justement à toi, Zen ! Je me disais, en écrivant ça, que tu réagirais sûrement dans ce sens si tu le lisais !
De mon côté, ce genre de cinéma naturaliste, qui semble être le seul que le cinéma mondial (hors Europe et USA) semble désormais capable de faire, ça ne m’intéressera et ça ne me plaira jamais. Ce n’est juste pas du tout ma cinéphilie.
Comme je le dis toujours, si c’est pour voir un truc qui reproduit le réel du quotidien, je préfère regarder un documentaire plutôt qu’une fiction. Je m’y ennuie nettement moins.
Je connais ton blocage par rapport à tout ce que tu étiquettes sous le nom de naturaliste.
Personnellement, je ne vois pas grand chose de naturaliste dans ce film. Oui, le réalisateur tente de capter le bouillonnement de vie d’une certaine époque à Recife, la ville dont il est originaire et où il situe pratiquement tous ses films, mais je trouve dans ce film également une véritable volonté romanesque.
Rien que la longue première scène dans la station-service, on se croirait dans une version brésilienne d’un film des frères Coen. Ca n’a rien mais rien de rien de naturaliste.
Le pendant documentaire de The secret agent, on le trouve dans son précédent film, Portraits fantômes. Le jeu d’échos entre les deux films, l’un documentaire, l’autre de fiction est très intéressant.
Sinon, je n’ai pas réagi sur le moment mais j’ai trouvé très intéressant ton travail sur le post-modernisme du travail de Loeb et Sale chez Marvel. Même si j trouve le résultat moins formidable que toi. C’est bien de faire du post-moderne mais ce qui compte, c’est de voir ce qu’il produit et sur ce point j’utiliserais moins de superlatifs que toi.
Et tant que j’y suis, j’aime bien ton dictionnaire de superlatifs. 🙂 Je trouva ça parfois un poil exagéré mais ça fait toujours plaisir de lire des gens passionnés.
Je mets sous l’étiquette de naturalisme tous les films de fiction qui reproduisent le réel et le filment comme si ça arrivait vraiment dans notre monde réel et dans notre vie de tous les jours, sans distanciation de fond et de forme. Après c’est compliqué, effectivement, de se contenter d’une telle étiquette restreinte tant il y a de films qui vont et viennent entre les deux. D’ailleurs, tu fais bien de citer la longue première scène dans la station-service du film brésilien, car c’est la seule qui m’a un poil sorti de ma torpeur, avant que je m’enfonce dans une succession de scènes vraiment inintéressantes (pour rester poli) pour le spectateur que je suis.
Pendant des années, mon boulot m’a permis d’avoir un pass pour le festival de Cannes, qui est relativement près de chez moi. J’y suis allé chaque année, pendant une bonne décennie. Et je peux dire que j’en ai bouffé de ces films naturalistes et politisés comme ça. À tel point que j’en suis ressorti avec une sévère allergie pour ce type de cinéma mondial (j’ai vu moult films d’Afrique, d’Asie, d’Europe de l’est et d’Amérique du sud et ils étaient TOUS comme ça), ainsi qu’avec l’impression que tous ces pays ne savaient faire que ça. Et j’ai définitivement tiré un trait sur ce type de cinéma qui ne me correspond absolument pas.
Un grand merci à toi pour être passé et avoir lu mes articles. Ça me fait très plaisir.