Encore plus de plomb dans l’aile
Chronique du deuxième cycle de la série ANGEL WINGS + 2 one-shots
Date de sortie : 2017 – 2023
Auteurs : Yann & Romain Hugault
Genre : Historique, Guerre
Éditeur : Paquet
Les tomes 4 à 6 de la série ANGEL WINGS de Yann et Romain Hugault seront le focus de l’article d’aujourd’hui. Nous terminerons également l’article avec les derniers tomes de la série, les 7 et 8, qui constituent deux petites histoires indépendantes. Si vous voulez lire l’article consacré au premier cycle, ça se passe ici.

Couverture alternative du tome 4
Nous revoici pour la suite et fin de cette série. Le premier cycle m’avait bien plu. Le dessin était effectivement magnifique, et le scénario plutôt original, même si le ton plus léger de l’aventure pouvait, pour certains, ne pas s’harmoniser avec le sujet grave de la seconde guerre mondiale. Le fait est que les auteurs ne se sont pas mis en tête de parler de la Shoah (sujet impossible à rendre purement divertissant) mais de la guerre du Pacifique entre les américains et les japonais, le tout dans des décors paradisiaques, ce qui s’accorde un peu mieux avec des péripéties aventureuses certes dramatiques mais plus orientées divertissement.
Dans ce nouveau cycle qui constitue donc une toute nouvelle histoire, nous avons droit à un nouveau scénario bien ficelé et des révélations satisfaisantes sur le passé de la sœur d’Angela.

Direction : un coin de paradis, durant une période infernale
Rappelons que la série suit Angela McCloud, une Wasp (pilote féminine) au service de l’OSS. Dans ce nouveau cycle, nous la retrouvons au début occupée à promener une starlette idiote prénommée Betty Lutton accro aux amphétamines dans les îles afin de divertir les troupes. Mais il s’agit d’une couverture. Ses supérieurs comptent bien endormir la méfiance du Tokko (service secret japonais qui compte des espions dans les îles du Pacifique) afin de pouvoir confier une mission plus importante à Angela : convoyer un pilote japonais auprès d’officiers proches de l’empereur Hiro Hito favorables à la fin du conflit afin de négocier une capitulation honorable du Japon. Le problème : ce pilote japonais (nécessaire à la mission car proche de ces officiers), est en réalité contraint par chantage à coopérer avec les américains parce que sa sœur est détenue dans un camp aux USA. Et pour ne rien arranger, une tentative d’évasion ratée de sa sœur va rapidement la conduire à la mort. Ce qui retire tout moyen de pression sur ce pilote.
Parallèlement à ça, on apprend aux moyens de flash-backs que la sœur d’Angela, elle-même pilote (qui a été exécutée pour trahison je le rappelle) avait eu comme dernière mission de lâcher de fausses bombes en guise de tests dans l’Utah. On va rapidement comprendre qu’il s’agissait de prototypes de la future bombe atomique. Et elle semble recevoir des menaces la contraignant au silence.

Angela prise dans un combat nocturne
Déjà, j’ai beaucoup aimé certains éléments de cette histoire, comme le fait qu’on nous montre sans aucune censure des américains traiter comme de la merde d’autres américains d’origine japonaise (en les enfermant dans des camps, les traitant comme de la racaille jaune, et allant jusqu’à se servir d’eux ou les abattre sans sommation.) C’est un fait historique que beaucoup ignorent pourtant (l’acteur George Takei qui jouait le rôle de Sulu dans la série STAR TREK a d’ailleurs lui-même passé du temps dans ces camps américains.) Nous avons aussi parmi nos personnages secondaires des japonais fanatiques endoctrinés par des siècles de culture du code d’honneur samouraï difficiles à déraciner, mais aussi des Nisei (enfants d’émigrés japonais nés aux USA.) On peut y voir des discussions entre eux pour montrer leurs différences de convictions, et également les traitements injustes de soldats américains envers des civils Nisei qui n’ont rien à voir avec la guerre.
Angela reprendra aussi son enquête concernant sa sœur en approchant l’ancien amant de cette dernière, un colonel en poste sur la base de Tinian (le colonel Paul Tibbets, personnage historique connu pour avoir lâché la première bombe atomique.)

Angela mène l’enquête
Alors bien sûr, la série garde aussi ses moments plus légers un peu coquins avec une Angela super sexy qui a une poitrine à faire rougir n’importe quelle femme. Mais ce n’est pas mal intégré à l’histoire. Il existe par contre des tirages limités en maxi format de ces BD avec quelques vignettes qui changent et qui dénudent davantage Angela dans 2 ou 3 scènes. Sans faire le prude, je trouve cela assez inutile et gratuit, c’est un peu étrange comme idée.
Mais concernant les albums « normaux », il n’y a rien à dire. C’est le Pacifique, c’est les îles. On voit aussi les hommes se détendre sur la plage lorsqu’ils ont un moment pour se décontracter. Comme je l’ai dit, nous ne sommes pas à Auschwitz et ça colle avec le cadre exotique. On ne parle pas de scènes de bataille dans lesquelles Angela se retrouverait les seins à l’air. Non, rien de tout ça. C’est durant les moments calmes, de détente entre 2 combats, où nous avons droit à quelques vignettes sexy. Il y a même techniquement un peu moins de passages de ce genre que dans le premier cycle puisque nous avions 2 héroïnes sexy dans la jungle dans les 3 premiers tomes, alors qu’ici Betty Lutton n’est qu’un personnage secondaire qui ne sert à rien et disparait dès le tome 5. On se focalise sur Angela, son enquête, et la guerre.

Des dessins à tomber par terre
L’histoire est plus dure et sérieuse que celle du premier cycle. Elle nous fait ressentir des émotions complexes vis à vis de ce conflit. Il est plus difficile de haïr ces japonais par rapport aux SS ou à Hitler. Ils sont fanatiques certes, mais ils sont complètement dépassés. Leurs maisons en bois se font souffler facilement par la force de frappe américaine, ils combattent avec l’énergie du désespoir. Il est également difficile de voir les américains comme les gentils héros du conflit.
La dernière planche du tome 6 fait froid dans le dos. On pourrait penser que c’est une curieuse façon de finir une histoire, mais en réalité, on connait tous la suite tragique du lâcher de bombe atomique. Nul besoin d’épiloguer. C’est en quelque sorte un aveu d’échec de cette mission qui débutait avec un espoir de mettre un terme au conflit en douceur.

Attaques kamikazes
Le dessin est toujours aussi bon, avec une attention accordée aux détails qui force le respect. Que ce soit les éléments techniques des avions ou navires, les reflets sur l’eau, les jeux de lumière, tout est vraiment superbe. Oui la guerre c’est moche, mais ça n’empêche pas les îles du Pacifique d’être splendides. Et cela permet un contraste absolument pas forcé entre l’horreur de la guerre et la beauté de la nature. Romain Hugault s’en donne à cœur joie à dessiner les bâtiments militaires, que ce soit les avions ou les navires dans des décors de mer turquoise à vous décrocher la mâchoire. Cela rappelle parfois un peu le film LA LIGNE ROUGE.
La mise en page est toujours aussi aérée et par conséquent extrêmement plaisante. Le découpage peut paraître classique mais les angles de vue choisis sont dynamiques et confèrent vraiment un rendu cinématographique aux affrontements. Et des affrontements, nous en avons quelques-uns ! Certains nocturnes, d’autres en plein jour, entre avions ou même des attaques kamikazes contre des navires de guerre.

Et merde…
Ce deuxième cycle surpasse le premier en terme d’émotions, de développement des personnages et de sérieux. Il faut évidemment être un tant soit peu intéressé par les histoires d’aviation durant la seconde guerre, mais sans être moi-même à la recherche de ce genre de BD, j’ai vraiment passé un bon moment avec celle-là, et elle restera dans mes étagères.

TOME 7 & 8
Dans les tomes précédents, nous avons tout appris sur le passé de la sœur d’Angela et le conflit avec le Japon a cessé après ce drame atomique. Que reste-t-il donc à raconter ? Sur la seconde guerre mondiale ? Rien. Mais rien n’obligeait la série à s’arrêter à cette période. Les tomes 7 & 8 sont deux one-shots mettant en scène Angela dans les années 50 en pleine guerre de Corée. Pour rappel, entre 1950 et 1953, la guerre de Corée oppose la république de Corée (actuelle Corée du Sud), soutenue par les Nations unies, à la république populaire démocratique de Corée (Corée du Nord), soutenue par la république populaire de Chine et l’Union des républiques socialistes soviétiques. Bref pour faire simple les USA sont opposés aux communistes (nord-coréens, chinois et russes).

Angela deviendra agent de la CIA après la dissolution de l’OSS
Dans le tome 7, Rob, le chéri d’Angela, est contraint d’atterrir en territoire ennemi et finit prisonnier d’un camp nord-coréen. Manque de bol, son avion est équipé d’un matériel électronique top secret qu’il vaut mieux détruire que de voir tomber entre les mains ennemis. Alors l’état major US donne l’ordre de bombarder la zone où Rob a atterri, quitte à le tuer avec les autres prisonniers. Déclaré mort (au plus grand désarroi d’Angela), Rob est pourtant ensuite repéré par la CIA qui fait appel à elle pour une mission d’exfiltration.
Le récit est grosso modo une mission de sauvetage durant lequel on alterne entre le point de vue de Rob dans le camp ennemi et celui d’Angela qui fera tout pour son homme, tout en devant se méfier de la CIA qui n’a pas fait appel à elle pour ses beaux yeux. C’est une formule qui fonctionne, même si Angela est davantage en retrait dans cette histoire, laissant la vedette à son homme Rob.

Rob, le second personnage principal
Le tome 8 est très différent. Cette fois-ci ça se déroule en 1953 après la fin de la guerre de Corée. Et l’histoire est une véritable déclaration d’amour des auteurs à Marilyn Monroe. On la voyait apparaitre rapidement à la télé dans le tome 7. Ici les auteurs ont carrément décidé de la faire participer à une tournée dans les bases militaires pour remonter le moral des troupes. Certes, c’est une fiction, Marilyn n’a jamais fait ça. Mais Marilyn Monroe, c’était aussi une célébrité au destin tragique qui est morte très jeune dans la souffrance. Lui rajouter des hauts faits historiques fictifs pour lui rendre hommage n’a rien de déplacé. D’ailleurs, alors que les émissions de télé dans laquelle elle apparaissait dans le tome 7 la faisait passer pour une idiote aux yeux des téléspectateurs (comme pour évoquer l’image de la greluche sexy qu’on avait forgée pour elle dans la vraie vie), ce tome prend le parti de la montrer courageuse et inspirante.

Un hommage charmant
Angela s’occupe de sa tournée en étant sous couverture sous le nom d’Olive Palmer, et son rôle n’est pas juste de veiller sur la sécurité de Marilyn, mais aussi de trouver des renseignements sur d’étranges attaques d’avions américains par des prétendus nord-coréens. En effet, on apprend que le président sud-coréen Syngman Rhee, se sentant trahi par les américains qui ont engagé des négociations avec l’ennemi, a organisé des attentats contre les américains qu’il espère pouvoir mettre sur le dos de la Corée du Nord pour anéantir tout effort de paix avec les communistes. Notons que donner le mauvais rôle à un personnage historique comme Syngman Rhee n’est pas forcément déplacé tant le bonhomme est connu pour avoir exercé sa pratique du pouvoir de manière de plus en plus autoritaire à l’époque.
Et les plans du bonhomme ne s’arrêtent pas là. Marilyn Monroe devient une cible parfaite pour faire capoter les négociations et Angela devra déjouer plusieurs tentatives d’assassinat de la starlette préférée des américains.

Romain Hugault se fait plaisir
Les histoires de ces deux derniers tomes sont clairement moins ambitieuses que les cycles précédents, mais avec une histoire par album, c’est compréhensible. Cela reste bien rythmé et prenant, avec une ambiance rappelant LA GRANDE ÉVASION pour le tome 7, et un récit plus orienté espionnage après la guerre pour le tome 8 saupoudré d’un très bel hommage à une Marilyn Monroe solaire que Romain Hugault se fait un plaisir de mettre en valeur.
En conclusion, c’est une série totalement recommandable. La qualité est constante (voir s’améliore) au fil des tomes, avec un second cycle excellent, et si la série choisit de quitter la scène par la petite porte avec des one-shots aux intrigues plus simples, elle n’en devient pas moins bonne pour autant, le tout étant très bien écrit.
