
LOVEcraft, ETC.
– 2° PARTIE –
Chronique des adaptations des œuvres de H.P. Lovecraft, au cinéma et à la télévision – 2° partie : Les années 1980
Genre : Fantastique, horreur, science-fiction.
– 1° partie : Les années 1960 et 1970
– 2° partie – Vous êtes ici : Les années 1980
– 3° partie : Les années 1990
– 4° partie : Les années 2000
– 5° partie : Depuis 2015
Niveaux d’appréciation :– À goûter
– À déguster
– À savourer
AU PROGRAMME DE CE DEUXIÈME ARTICLE :

Heu… Non… On ne fera pas les quatre…
Nous poursuivons notre série de chroniques sur les adaptations de l’écrivain H.P. Lovecraft au cinéma et à la télévision.
L’ensemble est découpé en plusieurs parties, selon des périodes distinctes, de manière à ce que chaque film y possède son propre éclairage dans l’ordre chronologique. Soit une trentaine de films s’étalant sur une période allant du début des années 1960 jusqu’à aujourd’hui…
Le présent article se focalise ainsi sur les années 80.

L’écrivain de Providence, ici sous la plume du grand Mike Mignola.
Rappel :
Nous ne parlerons pas de tous les films inspirés de Mr Howard Phillips et ferons l’impasse sur une palanquée de films, bons ou mauvais (pardon aux fans de Sam Raimi), car nous allons nous nous concentrerons sur les adaptations les plus franches, à défaut d’être les meilleures. Nous ferons l’impasse sur tous les films qui ne gardent que “l’esprit de Lovecraft”, de même que ceux qui n’en restituent que les éléments linguistiques, comme la saga des EVIL DEAD et des films d’horreur putrides de Lucio Fulci, qui ne reprennent que les noms de la mythologie lovecraftienne tels le Necronomicon, Arkham ou Dunwitch. Nous ne parlerons pas non plus de la saga ALIEN et de THE THING de John Carpenter, œuvres évidemment inspirées du maitre de l’horreur indicible, pas plus que de LA CABANE DANS LES BOIS et ses Grands Anciens. De même que nous éviterons les films reprenant le bestiaire pisciforme hérité du CAUCHEMAR D’INNSMOUTH tels LE CONTINENT DES HOMMES-POISSONS (1978) et autres MONSTRES DE LA MER (1979), voire même le séminal L’ÉTRANGE CRÉATURE DU LAC NOIR (1954).
Non.
Nous nous contenterons seulement des adaptations qui puisent leur script dans le matériel littéraire du mythe de Cthulhu…

Ça cartoon !
RE-ANIMATOR – 1985 
On fait un bon dans le temps étant donné que le cinéma de la décennie des années 1974-1984 semble n’en avoir rien à foutre -officiellement- de notre bon monsieur Lovecraft (on dira “officiellement” parce qu’en vérité, sa mythologie est pillée, l’air de rien, de tous les côtés) et on arrive en 1985 avec RÉ-ANIMATOR.
Réalisé par Stuart Gordon et produit par Brian Yuzna, RE-ANIMATOR s’inspire de la nouvelle HERBERT WEST, RÉANIMATEUR. Du point de vue de l’adaptation, Gordon & Yuzna se positionnent finalement dans un entre-deux : D’un côté ils brodent des références à Lovecraft (principalement avec le personnage d’Herbert West et l’université Miakatonic) en les diluant dans un film d’horreur gore comme l’avait fait Sam Raimi, par exemple, avec EVIL DEAD et son Necronomicon, mais d’un autre côté ils adaptent tout de même officiellement le matériel littéraire, même s’ils le font avec une grande liberté.
À l’arrivée, RE-ANIMATOR n’est pas le conte le plus lovecraftien qui soit (l’écrivain, d’ailleurs, détestait apparemment ce récit qu’il considérait comme un produit de commande insipide), mais plutôt un manifeste du cinéma gore décomplexé à une époque où le genre était extrêmement populaire, à la fois sur les écrans de cinéma et dans les vidéoclubs, permettant aux adolescents de frissonner le samedi soir entre copains…
Lorsque j’étais moi-même adolescent, je détestais ce genre de film car les outrances sanguinolentes me révulsaient. Mais mes copains m’obligeaient à regarder ces œuvres cradingues avec eux, les saligots ! Du coup, j’ai fini par assimiler la matrice gore et j’ai appris à m’en amuser.
Bien des années pus tard, je décidais donc de redécouvrir ce film de Stuart Gordon qui m’avait tant écœuré dans ma jeunesse…

Ahahahah ! On fait moins les malins, là !
Première surprise : La chose à très bien vieilli ! Les effets spéciaux ont beau être datés, ils sont tellement soignés et efficaces qu’ils tiennent encore très bien la route malgré le fait que l’on comprenne parfaitement comment fonctionnent ces trucages à l’ancienne. Comme on dit depuis, c’est ce qui fait tout le charme de ce type de série B !
Seconde surprise : Le scénario est également impeccable, qui déroule une histoire universelle à base de réflexions sur les dangers d’une science exercée sans conscience. Plus proches d’un FRANKENSTEIN que des habituels contes du Mythe de Cthullu, la nouvelle de Lovecraft comme le film de Stuart Gordon forment en définitive une “jolie” fable sur la création. Ou quand l’acte de création ne peut se jouer des valeurs inviolables.
Dernière surprise, mais moindre dans la mesure où le film bénéficie d’une solide réputation en la matière : Son humour noir est encore parfaitement vivace, et toute cette débauche de barbaque, si elle reste glauque et macabre, n’est finalement jamais malsaine puisque tout est raconté avec une férocité et un second degré jubilatoire et décomplexé. Une forme de cartoon perverti, en quelques sortes !
À noter la superbe bande-son, avec son thème qui sonne comme un remake du PSYCHOSE de Bernard Herrmann !
Allez hop ! : Le temps a fait son office : Voilà un nouveau classique du cinéma fantastique…
Par la suite, Stuart Gordon et Brian Yuzna, de même que leur acteur principal Jeffrey Combs, se feront une spécialité des adaptations plus ou moins officielles de l’univers d’H.P. Lovecraft. On va voir ça juste en dessous…

C’est dans le titre : Apparemment c’est du Lovecraft…
AUX PORTES DE L’AU-DELÀ – 
H.P. LOVECRAFT’S FROM BEYOND – 1986
Stuart Gordon & Brian Yuzna se retrouvent donc en 1986 pour AUX PORTES DE L’AU-DELÀ. Le pitch s’inspire de la nouvelle DE L’AU-DELÀ, écrite par Lovecraft en 1920 au sein de son cycle d’histoires macabres.
Bien que le film ne soit pas très long (il dure 86 mn dans sa version uncut), il s’agit tout de même d’une extrapolation assez poussée de la nouvelle originelle qui n’excédait pas les douze pages et qui était assez ramassée. En réalité, Gordon & Yuzna ne gardent que le sujet de départ (un scientifique crée une machine qui lui permet de percevoir l’existence d’autres réalités dimensionnelles, notamment en stimulant la glande pinéale), ainsi que le nom du personnage principal (Crawford Tillinghast, interprété par Jeffrey Combs). Autour de ce postulat, Gordon & Yuzna viennent greffer d’autres personnages et développent un pitch original, dont le but semble être de poursuivre le récit jadis imaginé par Lovecraft et de l’emmener le plus loin possible, dans une fuite en avant strictement horrifique.
Fidèles à eux-mêmes, les cinéastes font rapidement basculer le film dans une avalanche d’effets gores et d’effusion d’hémoglobine, en usant et abusant d’effets spéciaux animatroniques et de maquillages en tout genre, afin de transformer leurs personnages en créatures cauchemardesques telles que Lovecraft lui-même n’osait nous les décrire.

Ouch ! même Monsieur Lovecraft, il aurait été dégoûté !
Les admirateurs de l’écrivain de Providence le savent : Celui-ci travaillait davantage sur l’ambiance de ses histoires que sur une visualisation franche de l’horreur. La peur indicible était sa spécialité et il s’aventurait rarement sur le terrain du sexe et du gore craspec. En ce sens, Gordon & Yuzna nous proposent ici une forme de relecture, qui oserait tout ce que le créateur du Mythe de Cthulhu ne se permettait pas, en donnant à cette dimension littéralement horrifique, dans le sens visuel du terme, une illustration extrême, dans laquelle la chair et le sang ne font que s’exposer dans toutes leurs effusions.
Le résultat est glauque à souhait, mais échappe encore une fois au malsain grâce à un parti-pris qui verse clairement dans le Grand-Guignol, voire dans l’humour noir vachard. Le spectateur choisit donc de rire plutôt que de vomir face à cette débauche d’éclaboussures sanguinolentes et de transformations cauchemardesques, les personnages devenant rapidement fous, ne pensant qu’au viol et au cannibalisme…

Grrrr… Raaaahhhh… Mmmrrrrwwwhaaaahahahahaha…
Cette fuite en avant grotesque et théâtrale fixe toutefois très vite les limites du film en tant qu’adaptation au sens strict, puisqu’il s’écarte d’emblée de sa référence littéraire pour devenir un trip dégoûtant, certes cathartique, mais réservé à un public averti, voire un public, ma foi, assez particulier…
Pour le reste, il s’agit d’un exercice de style fascinant qui interroge clairement les créatures fragiles que nous sommes, ici libérées et éclatées dans une exploration drainant en sous-texte la question existentielle suivante : Et si nous n’étions plus, comme dans le film, soumis à nos propres frontières physiques ? Que pourrions-nous devenir si nous avions le pouvoir de nous en affranchir ? Allez, hop ! Vous me remettrez votre copie de philo dans trois heures !

LA MALÉDICTION CÉLESTE – 
THE CURSE – 1987
Plus de vingt ans après DIE, MONSTER DIE ! (film de 1965 avec Boris Karloff, dont on a parlé dans le premier article), cette seconde adaptation de LA COULEUR TOMBÉE DU CIEL est issue de la vague de films d’horreur de série Z qui écume les années 80 sous la houlette de petites maisons de production spécialisées dans le genre (ici la Trans World Entertainment). L’acteur David Keith, vu dans des films comme OFFICIER & GENTLEMAN ou plus tard DAREDEVIL (il y joue -très bien- le père de Matt Murdock), qui cherche alors à se reconvertir dans le métier de réalisateur, accepte de manière opportuniste cette adaptation au budget plus que modeste de la nouvelle de Lovecraft, recyclant le jeune acteur Wil Wheaton, vu l’année précédente dans le magnifique STAND BY ME de Rob Reiner (d’après Stephen King).
Bien que le film ne cite pas L’écrivain de Providence au générique, il adapte la nouvelle dont il s’inspire bien plus fidèlement que les autres films de notre sélection des années 80, tout en délocalisant lui aussi le récit au temps présent. Ainsi, le script respecte parfaitement le déroulement du récit jadis imaginé par Lovecraft et sa descente inexorable vers le pourrissement de cette famille de paysans dont la terre est contaminée par la chute d’une météorite venu d’outre-espace.

American family…
Le jeune Zack, interprété par Wil Wheaton, est le véritable héros de cette histoire par ailleurs remplie de personnages détestables, qui méritent bien plus leur malédiction que dans la nouvelle originelle.
Délocalisé en Italie pour les soins d’un tournage à petit budget, LA MALÉDICTION CÉLESTE bénéficie du savoir-faire de Lucio Fulci en personne, qui s’occupe ici des effets spéciaux horrifiques (sa carrière de cinéaste est alors sur le déclin) et qui apparait au générique sous le sobriquet de Louis Fulci !
Le film est totalement prévisible pour les connaisseurs de la nouvelle de Lovecraft, emballé avec une efficacité toute relative, où le malsain se dispute souvent avec le grotesque dans la mesure où le résultat, très moyen dans tous les sens du terme (certains acteurs et leurs dialogues sont tout de même très mauvais), met en scène le tout sans se démarquer de son statut de film d’exploitation. On ressort du spectacle avec la satisfaction d’avoir visionné une adaptation Lovecraftienne relativement fidèle (ce qui est très rare, vous l’avez compris), tout en gardant quand même un arrière-goût mitigé, où le « Z » se mêle au craspec…
Inutile de préciser que nous ne parlerons pas des trois suites du film, que je n’ai pas vues, mais dont je sais qu’elles n’entretiennent aucun rapport avec le premier et sans doute pas plus avec la nouvelle de Lovecraft…
La carrière du jeune Wheaton ne se remettra pas d’un tournage dont il ne voulait pas, forcé par ses parents, à une époque où l’industrie du cinéma dévorait ses enfants à coup de maltraitance et autres abus sexuels, dérives alors banalisées dont le jeune Wil aura fait les frais comme tant d’autres. On n’en demandait pas tant à cette industrie de l’horreur…

He’s back !
RE-ANIMATOR 2 : LA FIANCÉE DE RE-ANIMATOR – 
RE-ANIMATOR 2 : BRIDE OF RE-ANIMATOR – 1989
C’est Brian Yuzna tout seul (scénario, production, réalisation) qui nous offre la suite de RE-ANIMATOR en 1989.
Le récit originel de Lovecraft ayant été publié sous la forme d’un feuilleton en plusieurs épisodes, il était logique que le cinéma en fasse une série de films. Dont acte.
On retrouve ici l’originalité du premier opus, avec sa transposition des éléments lovecraftiens (la ville d’Arkham, l’université Miskatonik) dans l’époque contemporaine des années 80.
Par rapport à la nouvelle originelle, cette suite se révèle plus fidèle que le film précédent. Elle lui emprunte effectivement beaucoup plus d’éléments, notamment en adaptant clairement les derniers épisodes du feuilleton lovecraftien. Mais paradoxalement, elle s’en émancipe un peu plus afin de rendre à César ce qui lui appartient en insistant sur le séminal FRANKENSTEIN de Mary Shelley en tant que source naturelle. Et ce sont également ses transpositions cinématographiques qui sont évoquées, puisque toute la partie dévolue à la fiancée du Ré-animator est pensée comme un hommage au magnifique LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN, réalisé en 1935 par James Whale, qui demeure aujourd’hui encore la plus belle de toutes les adaptations dédiées au roman de l’écrivaine. La “naissance” de la fiancée du Ré-animator cite ainsi explicitement la scène où celle de Frankenstein, jadis interprétée par l’actrice Elsa Lanchester, s’éveillait à la vie, dans une version positivement gore, évidemment.

Kathleen Kinmont se prend pour Elsa Lanchester !
RE-ANIMATOR 2 : LA FIANCÉE DE RE-ANIMATOR est une suite en tout point réussie, qui oublie, comme souvent avec Yuzna ou Gordon, son matériel lovecraftien pour aller voir ailleurs en cours de route, et surtout pour offrir aux spectateurs un trip gore et délirant assez extrême pour l’époque.
Bien des années plus tard, en 2003, Brian Yuzna récidivera avec un troisième opus intitulé BEYOND RE-ANIMATOR. Mais comme son titre l’indique, on sort du cadre initial de l’adaptation de la nouvelle de Lovecraft pour raconter la suite des aventures d’Herbert West (désormais en prison), de plus en plus déconnectées de ses origines littéraires. À bien des égards, d’ailleurs, cette suite tardive fait penser au film FRANKENSTEIN ET LE MONSTRE DE L’ENFER, dernier FRANKENSTEIN de la Hammer, au concept tout à fait similaire, entérinant la filliation évidente du feuilleton lovecraftien avec le roman séminal de Mary Shelley…
Quant à Stuart Gordon, on le reverra en 2005 sur une adaptation lovecraftienne dans la série anthologique MASTERS OF HORROR, le temps d’un épisode. Entretemps, Brian Yuzna participera au film NECRONOMICON réalisé en 1993, mais Gordon & Yuzna se retrouveront sur le film DAGON en 2001. Je vous parlerai évidemment de tout cela dans les prochains articles car, pour l’heure, nous faisons une pause et je vous propose de nous retrouver très bientôt pour les adaptations des années 90…

See you soon !!!