
* FRANKENSTEIN, L’HOMME À LA UNE présente *
* HOMMAGE MONSTRE *
Chronique du film FRANKENSTEIN JUNIOR (YOUNG FRANKENSTEIN)
Rubrique FRANKENSTEIN, L’HOMME À LA UNE
Date de sortie : 1974
Durée : 101 minutes
Réalisation : Mel Brooks
Acteurs : Gene Wilder, Peter Boyle, Marty Feldman, Madeline Kahn, Cloris Leachman, Teri Garr, Gene Hackman
Scénario : Gene Wilder, Mel Brooks
Musique : John Morris, Victor Herbert
Genre : Fantastique, horreur, comédie.

Cet article inaugure le cycle FRANKENSTEIN, L’HOMME À LA UNE. Un cycle dédié à la figure du monstre de Frankenstein, figure si souvent développée au fil de l’histoire du cinéma fantastique et horrifique qu’elle a fini par constituer un sous-genre à part entière, avec un panel assez conséquent de films importants.
Nous reviendrons de temps en temps vous présenter d’autres films de la rubrique. Mais une seule chose à la fois…
Aujourd’hui, nous faisons le voyage en 1974 afin de remettre, sous le feu des projecteurs, un premier film culte.
Le magnifique générique, dans l’esprit de la Universal…
Le pitch : Frederic (Gene Wilder), l’arrière-petit-fils du Dr Frankenstein, renie l’héritage de ses aïeux. Cependant, lorsque lui parvient le testament de son grand-père, il se rend en Transylvanie dans le château familial, où il est accueilli par Igor (Marty Feldman), le bossu chargé d’assister le châtelain dans ses expériences scientifiques et de s’acquitter des tâches les plus ingrates (apparemment le même bossu qui assiste les châtelains de la famille Frankenstein depuis quatre générations…), et par Frau Blücher (Cloris Leachman), la femme de chambre autoritaire, gardienne du temple (qui semble terroriser tout le monde (même les animaux !)). Frederic, lui-même savant reconnu, d’abord extrêmement réticent, se laisse peu à peu envoûter par cet héritage qu’il souhaitait effacer de sa vie…
Que faut-il savoir ensuite sans tout raconter : Frederic va vouloir lui aussi créer un être humain à partir de cadavres (on est Frankenstein, ou on ne l’est pas). Il va tromper sa promise, Elizabeth (Madeline Kahn), avec Inga (Terry Garr), sa nouvelle assistante, donner vie à son monstre (Peter Boyle), lequel va semer la pagaille dans le comté jusque dans la cabane d’un vieil aveugle (Gene Hackman), puis… Ah ! Crotte, j’ai tout raconté ! (hé ! non ! il vous manque la fin !!!!) ?

Les décors des Universal Monsters, carrément !
L’âge d’or du cinéma fantastique hollywoodien a été dominé, tout au long des années 30 et 40, par le studio Universal. Il y a eu tellement de films horrifiques réalisés au sein de ce studio, souvent conçus à partir d’une figure monstrueuse (Dracula, la momie, le loup-garou ou le monstre de Frankenstein, par exemple), qu’on a fini par les surnommer les Universal Monsters.
Il y a eu ensuite moult parodies, à commencer par le chant du cygne des Universal Monsters : DEUX NIGAUDS CONTRE FRANKENSTEIN. Et si l’on parle de parodie, FRANKENSTEIN JUNIOR représente assurément le joyau de ce sous-genre du cinéma fantastique.
FRANKENSTEIN JUNIOR éblouit d’abord par sa plastique, qui reconstitue à merveille l’esthétique du studio Universal. On retrouve ainsi le noir et blanc sublime issu de l’expressionnisme allemand, les décors brumeux de la Transylvanie légendaire, les coups de tonnerre, le château hautement gothique des Carpates et ses toiles d’araignées. Tout y est, emballé dans un cinémascope somptueux.
Il en va de même pour le sujet, qui revient sur les mêmes fondamentaux que ceux qui furent repris en boucle à travers une palanquée de films (on en reparle plus bas), avec ce personnage d’arrière-petit-fils de Frankenstein, lequel refuse l’héritage de son aïeul dans un premier temps, pour finalement succomber à sa véritable nature…
Du point de vue du fond et de la forme, FRANKENSTEIN JUNIOR s’impose naturellement comme un florilège, en particulier des films du studio Universal mettant en scène la figure de Frankenstein.

Récupérer les décors des années 30, c’est bien. Mais fallait faire un brin de ménage, quand même…
L’origine de ce projet revient à Gene Wilder. D’abord comédien au théâtre, il joue avec Anne Bancroft, la femme de Mel Brooks. De fil en aiguille, il est repéré et recruté par ce dernier pour jouer l’un des rôles principaux dans son premier film, LES PRODUCTEURS (1968), puis dans le mythique LE SHÉRIF EST EN PRISON (1973). On le verra aussi, à l’époque, dans une première adaptation de CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE (1971), sous l’égide de Roald Dahl en personne, et dans un Woody Allen : TOUT CE QUE VOUS AVEZ TOUJOURS VOULU SAVOIR SUR LE SEXE SANS JAMAIS OSER LE DEMANDER (1972).
Gene Wilder entre rapidement dans la “famille Mel Brooks”, où se côtoient déjà moult acteurs que l’on retrouvera dans FRANKENSTEIN JUNIOR. Bientôt, cet acteur de théâtre doux et timide (dans la vraie vie) va passer derrière la caméra tout en continuant à jouer la comédie (devant la caméra aussi, donc), et s’illustrera dans une poignée de rôles très habités. Mais pour l’heure, il rêve secrètement d’écrire le scénario d’une parodie des films de FRANKENSTEIN de la Universal, dont il est fan depuis l’enfance, et d’y interpréter le premier rôle…

La “famille Mel Brooks”.
Lorsque Mel Brooks réalise LE SHÉRIF EST EN PRISON, le rôle de Waco Kid (personnage de premier plan) est en jachère. L’acteur prévu, dont on ne connait pas le nom, est viré au dernier moment (sans que l’on en connaisse non plus officiellement la raison). Pour le remplacer au pied levé, Brooks va alors chercher Wilder, devenu entretemps un ami intime. C’est là que ce dernier sort son joker : Il tournera dans le film de Mel… si Mel réalise dans la foulée le film de ses rêves, une parodie des FRANKENSTEIN de la Universal dont il a déjà rédigé une première ébauche de script. Alea jacta est !
En vrai, Wilder passe l’essentiel de son temps sur le tournage du SHÉRIF EST EN PRISON à parfaire le scénario du futur FRANKENSTEIN JUNIOR, qu’il remet à Brooks au terme de la production. Les deux amis se mettent rapidement au travail et cosignent une version définitive qui, d’un commun accord, tient autant à l’un qu’à l’autre, chacun acceptant à son tour les concessions de circonstances, afin que le résultat soit optimal. Mais en vérité, Mel Brooks cache un peu son jeu : en secret, il manipule un peu le “débutant” qu’est Gene Wilder afin, non pas de lui chiper son film, mais au contraire pour qu’il donne le meilleur de lui-même ! À terme, le résultat sera le meilleur possible, pense-t-il, tout en ayant de toute manière son propre nom en haut de l’affiche en tant que réalisateur !

De multiples clin d’œil aux FRANKENSTEIN de la Universal, pour les connaisseurs !
Et là, c’est un coup du destin : À sa sortie, LE SHÉRIF EST EN PRISON obtient un succès sans précédent et fait de Mel Brooks -et de Gene Wilder dans le même temps- des stars à qui on ne peut plus rien refuser ! Et du coup, tout est permis : On veut tourner FRANKENSTEIN JUNIOR dans un noir et blanc expressionniste, dans les décors de la Universal ? Pas de problème ! On veut reprendre la typographie des titres invoqués pour le générique, singer la musique (du FILS DE FRANKENSTEIN, par exemple) ? Aucun souci ! FRANKENSTEIN JUNIOR sera tourné dans les règles de l’art, comme il y a 40 ans !
Les brumes en noir et blanc et le château gothique sont ainsi ressuscités (dans les décors de la Universal encore disponibles) ! Les cadrages des trois premiers FRANKENSTEIN sont repris à l’identique ! Le brigadier un brin nazi et son bras mécanique (jadis interprété par Lionel Atwill et ici par Kenneth Mars) est convoqué, et le tout est emballé de cet humour juif new-yorkais dont Mel Brooks a le secret, et qu’il a peaufiné pendant tant d’années dans le registre du music-hall. Dans cette dernière logique, il libère au final le monstre, lequel se fend, évidemment, d’une chanson en compagnie de son créateur !
Les deux compères (Wilder est donc au final acteur, coscénariste du film et manifestement complètement possédé par son script) citent en boucle les deux grands classiques de James Whale : FRANKENSTEIN (1931), LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN (1935), mais aussi LE FILS DE FRANKENSTEIN de Rowland V. Lee (1939). Soit les trois films tournés avec l’acteur Boris Karloff dans le rôle du monstre, qu’ils revisitent à leur façon. Ils vont reprendre moult scènes de cette trilogie, sachant les rendre drôles tout en restant dans l’hommage, sans aucune mesquinerie. Le spectateur connaissant ses classiques repère les références à travers une sorte d’hommage, autant du point de vue de la forme que du fond, les auteurs du film (Mel Brooks et Gene Wilder, donc) transformant l’horreur originelle des films cités (qui ne faisaient déjà plus peur, à l’époque de FRANKENSTEIN JUNIOR) en situations comiques, avec tendresse et candeur.

Beaucoup de références, mais aussi beaucoup de tendresse !
Du coup, FRANKENSTEIN JUNIOR s’impose, malgré sa position de parodie, comme une suite naturelle de la “trilogie Karloff” (niant de surcroit les suites des FRANKENSTEIN de la Universal sans Boris Karloff dans le rôle du monstre. C’est-à-dire que l’on ne trouve pas de références aux autre suites de la série des FRANKENBSTEIN : LE SPECTRE DE FRANKENSTEIN (N°4), FRANKENSTEIN RENCONTRE LE LOUP-GAROU (N°5), LA MAISON DE FRANKENSTEIN (N°6), LA MAISON DE DRACULA (N°7) et DEUX NIGAUDS CONTRE FRANKENSTEIN (N°8 et première parodie !)).
Selon Gene Wilder, FRANKENSTEIN JUNIOR est donc le quatrième film d’une continuité alternative (il aurait pu s’appeler le plus naturellement du monde LE PETIT-FILS DE FRANKENSTEIN !), un “elseworld”, en quelque sorte !
Mais là où Gene Wilder cite ses classiques, Mel Brooks vient y mettre des situations surréalistes, du cul et des pets ! Au niveau des dialogues, on tient d’ailleurs le haut du panier de la filmographie melbrooksienne (ses répliques les plus fines et les plus drôles sont ici).
Bien que les puristes vont hurler au loup-garou sous la pleine-lune après ces lignes, la version française (parce que pour les puristes, la VF c’est Satan !) n’est pas non plus piquée des verres (j’adore l’écrire comme ça) et, on a pu souvent entendre (me demandez pas où, je suis pas Wikipedia et encore moins un livre) qu’il s’agissait-là d’une VF rare, à la hauteur de la VO, sinon plus. Une réussite totale, aussi drôle que celle de DOC SAVAGE ARRIVE !
La scène hilarante avec un Gene Hackman non crédité !
A l’arrivée, FRANKENSTEIN JUNIOR est définitivement plus qu’un pastiche : C’est une déclaration d’amour au genre horrifique des années 30 et 40 où rien n’est méchant, où tout est tendresse. La petite fille meurt dans le film de 1931 ? Ici, elle est renvoyée dans son lit, saine et sauve. Le monstre meurt en 1935, poursuivi par la vindicte populaire ? Ici, il est réhabilité aux yeux de la société.
Guimauve que tout cela ? Non ! Bien sûr ! Drôlerie que tout cela, en fait ! Car les auteurs du film pimentent le tout d’une certaine douceur, certes, mais surtout d’un humour irrésistiblement graveleux qui rend le tout imparablement rock’n roll ! L’art et la manière de l’équilibriste !
Et le scénario nous gratifie de gags, le plus souvent pince-sans-rire, positivement loufoques, dans le plus pur esprit Melbrooksien, devenus cultes avec le temps : Ainsi le cheval qui hennit au son de “Frau Blücher” ! (en vérité la vielle maitresse de Frankenstein, gardienne du temple un poil décrépite !) ; Gene Wilder qui crie sans cesse “mon nom est Fronkenstine !”, histoire de réfuter son ascendance ; la bosse d’Igor qui change de côté au gré des scènes ; le repas servi au monstre par le vieil aveugle (Gene Hackman, non crédité au générique car il souhaitait s’essayer discrètement à la comédie, tout en faisant ce cadeau à Gene Wilder, dont il était un ami proche). Et enfin, Wilder qui joue les vierges effarouchées en imitant l’actrice Fay Wray (avec la même coiffure !) dans le KING KONG de 1933, tourné à la même époque que les FRANKENSTEIN de la Universal !
Frau Blücher !!!
Alors, parfois c’est très gras et on peut ne pas aimer. Personnellement, j’adore ! Et sachant qu’il s’agit là du meilleur film de Mel Brooks (clairement), on passera forcément un bon moment en compagnie de sa troupe d’acteurs fétiches, j’ai nommé la délurée Madeline Kahn (à croquer), que l’on reverra dans LE GRAND FRISSON et la FOLLE HISTOIRE DU MONDE de Mel Brooks, ainsi que dans LE FRÈRE LE PLUS FUTÉ DE SHERLOCK HOLMES de Gene Wilder ; Marty Feldman, acteur “à gueule” qui ne fera hélas pas grand-chose en dehors de la filmographie invoquée (FRANKENSTEIN JUNIOR, LE FRÈRE LE PLUS FUTÉ DE SHERLOCK HOLMES, LA DERNIÈRE FOLIE DE MEL BROOKS) et qui meurt d’une crise cardiaque à l’âge de 48 ans ; Cloris Leachman, qui jouera également dans les meilleurs films de Mel Brooks, avant d’interpréter la mythique grand-mère de la série TV MALCOLM ; et Peter Boyle, excellent acteur de second rôle, qu’on a pu notamment admirer dans le TAXI DRIVER de Marin Scorcese.
Au final, FRANKENSTEIN JUNIOR est juste, avec LE BAL DES VAMPIRES, la meilleure parodie de films d’horreur de toute l’histoire du cinéma fantastique. Une déclaration d’amour à la fois respectueuse du genre et totalement en folie, fidèle, mais bourrée d’idées originales et de gags cultes, incongrus, salaces et irrésistibles. Une originalité sans cesse pompée par la suite (y compris par Mel Brooks lui-même), mais jamais égalée dans son mélange harmonieux d’épaisseur et de finesse, dans sa candeur, sa perfection et la précision chirurgicale des gags.

Deux beaux gosses…
Notez la “coupe à la Fay Wray” à gauche, et la fermeture-éclair à droite !…
Dans un genre très proche, par Mel Brooks, on ne peut que conseiller également LE GRAND FRISSON, qui reprend à peu-près le même casting que FRANKENSTEIN JUNIOR et qui parodie, avec la même verve, les grands classiques d’Alfred Hitchcock !
Quant à FRANKENSTEIN JUNIOR, bien que le film soit signé Mel Brooks, il doit beaucoup à son véritable auteur, Gene Wilder : Intéressez-vous de près à sa carrière, et vous verrez que le bonhomme a été peu prolifique, mais incroyablement brillant dans le genre comédie. On retiendra en particulier le sketch du film LES SÉDUCTEURS, qu’il écrit, réalise et interprète en 1980, auprès d’Edouard Molinaro et Dino Risi. Un bijou.
See you soon !!!
