
* UNE SAGE ÉDITION *
Chronique de la série TARZAN PAR JOE KUBERT
Date de publication : 1972-1975
Genre : Aventures. Fantastique
Éditeur VO : DC Comics
Éditeur VF : Delirium. Publication en deux tomes, respectivement 248 et 333 pages

TARZAN en VF dans les années 70, publié chez Sagédition.
Cet article portera sur le run de Joe Kubert au sein de la série TARZAN pour l’éditeur DC Comics. En VF, cette prestation a été publiée en deux tomes chez les éditions Delirium, qui nous proposent ainsi les numéros #207 à 235 de la série (sauf le #226), c’est-à-dire tous les numéros dans lesquels Joe Kubert officie à la fois comme dessinateur et comme scénariste (il sera superviseur sur les numéros #236 à 249, non publiés ici).
Pour ceux qui l’ignorent, Joe Kubert (1926 – 2012) fut l’un des dessinateurs marquants de l’Âge d’argent du comic book. Principalement connu de nos jours pour avoir fondé la KUBERT SCHOOL of CARTOON & GRAPHIC ART, il est également le père d’Adam & Andy Kubert, deux stars des comics de super-héros des années 90.
Sa version de TARZAN est aujourd’hui considérée comme l’une des plus marquantes parmi toutes celles qui ont été réalisées au rayon bande dessinée. Avant lui, il y avait déjà eu quelques prestations célèbres avec, entre autres, Harold Foster (comic-strips quotidiens de 1929 à 1937), Burne Hogarth (comic-strips quotidiens de 1937 à 1950) et Russ Manning (comic-strips chez Gold Key Comics de 1968 à 1972, puis série TARZAN de 1972 à 1979).

Sagédition : L’un des éditeurs de notre enfance !
L’éditeur Delirium est champion du monde lorsqu’il s’agit de nous offrir une magnifique collection vintage de comics qui, en dehors des super-héros Marvel et DC, ont su marquer leur époque.
Il s’agit d’ailleurs de bandes-dessinées qui n’étaient pas destinées aux enfants, et qui échappaient au fameux Comics Code Authority dont l’emprise sur le médium était alors terrible en ces années 60 et 70.
Aux côtés des mythiques anthologies CREEPY, EERIE et VAMPIRELLA (les trois magazines de feu l’éditeur Warren), nous trouvons donc désormais ce run mythique du dessinateur Joe Kubert sur la série TARZAN, qui dura de 1972 à 1975, lorsqu’il était le seul maître à bord.
Les recueils publiés chez Delirium sont toujours de somptueux objets en grand format. Ne cédant pas à la mode calamiteuse du retour au papier mat, l’éditeur français nous offre ici une publication définitive et exhaustive, avec les couvertures originales en début de chaque épisode, en plus d’un sommaire détaillé, d’une introduction de Joe Kubert (pour chaque tome) et d’une dizaine de pages de bonus (des crayonnés essentiellement).
Un très bel écrin pour les nostalgiques qui lisaient ces épisodes dans les années 70, lorsqu’ils étaient publiés chez Sagédition auprès de la PANTHÈRE ROSE, BUGS BUNNY et TITI & SYLVESTRE !

Une adaptation relativement fidèle au matériel littéraire.
Pour ce qui est de la bande-dessinée en elle-même, il est certain que le temps a fait son office et l’ensemble respire aujourd’hui la naïveté de son époque en matière de comics. C’est moins enfantin que les comics de super-héros de la même période, du genre CAPTAIN AMERICA ou SUPERMAN et, si les dialogues sont un peu grandiloquents, ils ne sont pas ridiculement ampoulés.
En tant que grand fan énamouré du personnage depuis sa plus tendre enfance, Joe Kubert s’applique soigneusement à offrir à ses lecteurs une adaptation fidèle des romans séminaux d’Edgar Rice Burroughs en commençant par les origines du futur Seigneur de la jungle. Les quatre premiers épisodes forment ainsi une transposition remarquable du roman TARZAN CHEZ LES SINGES, le premier rédigé par l’écrivain en 1912.
Par la suite, alors que les épisodes passent de 26 (pour les quatre premiers) à 18 planches, la fidélité devient plus “relative” car l’auteur brode le tout à sa manière, en opérant à chaque fois une relecture en quelques pages à peine de bande dessinée. Une fidélité qui va donc s’effriter un peu au fil de la série.

La bande-dessinée d’aventures pour adultes et ados des années 70.
Pour l’essentiel, chaque épisode se lit d’une traite et profite pleinement de sa dimension de “classique” en exhalant un parfum indéniable de charme suranné, malgré sa maladroite naïveté contextuelle.
Ce sont donc de vieilles bandes dessinées populaires pour adultes ou adolescents datant des années 70, dont la toile de fond ne vole probablement pas bien haut et dont la classe narrative est certes très fluctuante mais, tout de même, en tout cas dans la première moitié, il y a ça et là quelques fulgurances écologiques qui portent la marque de leur époque et qui auraient certainement beaucoup plu à Edgar Rice Burroughs (décédé en 1950), lui qui regrettait tant que les célèbres adaptations cinématographiques tournées de son vivant (avec Johnny Weissmuller) aient été infidèles à sa vision de l’Afrique en y préférant une version colonialiste aujourd’hui assez embarrassante.

Un exemple illustrant le découpage efficace du sieur Joe Kubert.
Au niveau du dessin, il convient de reconnaitre que le trait de ce vétéran du monde des comics qu’était déjà Joe Kubert à l’époque n’est pas ce qu’il y a de plus esthétique. Jamais conçu pour faire “joli”, le style de l’auteur est totalement au service de son sujet. D’un aspect âpre et frustre au premier regard (pieds et mains souvent réduits à l’état de hachures), chaque planche impose rapidement sa perfection dans le domaine de la mise en scène et chaque page nous offre une leçon de découpage et de cadrages à l’intérieur desquels le moindre personnage, le moindre élément de décor et le moindre artifice n’est créé que dans le seul et unique but d’illustrer l’histoire qui nous est contée. Dans ce sens, même si elle n’est pas forcément séduisante, chaque vignette possède son lot de tension et de perception du mouvement et de la vitesse, où rien n’est en trop et où rien ne manque (encore une fois, précisons que c’est surtout la première moitié de la série qui est très réussie). C’était une autre époque que celle-ci, encore sous l’influence d’une école franco-belge à la Hergé, où les dessins peuvent paraitre aujourd’hui simplistes, banals et datés, puisqu’ils étaient conçus afin que le lecteur ne remarque jamais le travail de conception qui les avait précédés…

Première planche du tome 2 : Tarzan à Paris !
Dans la seconde moitié de son run, Joe Kubert va radicaliser encore davantage son approche et opter pour une certaine hiérarchie des vignettes en termes de détails. Ainsi, lorsque ce n’est pas nécessaire à la lecture, quelques cases sont exemptes de décors, les personnages sont à peine esquissés et même parfois laissé à l’état de “bonhommes-bâtons” ! L’auteur ménage alors sa mise en scène, afin que seules les vignettes les plus importantes soient dotés de plus de détails. En bref : On ne cherche pas à plaire, mais toujours à aller à l’essentiel !
Il faut préciser qu’au milieu de son run, l’auteur est alors chargé de superviser plusieurs séries autour de la sienne (notamment la série KORAK, FILS DE TARZAN), l’obligeant à bâcler un peu son dessin (et la qualité des histoires) comparé aux premiers épisodes.


Quand certaines planches ne sont pas des plus détaillées…
Si l’on ne devait garder qu’un tome parmi les deux proposés dans cette collection de l’éditeur Delirium, il faudrait donc choisir le premier. En avançant dans l’ordre des adaptations selon les publications originelles d’Edgar Rice Burroughs, on tient le meilleur dans la première partie. L’écrivain avait ensuite rédigé des aventures de plus en plus orientées vers la fantasy, versant graduellement dans le fantastique avec des créatures sans cesse plus anachroniques, des contrées déconnectées de la réalité et des affrontements tous azimuts avec des peuplades imaginaires et des monstres préhistoriques.
Certes, le lecteur friand de tels récits à l’esprit pulp pourra se réjouir de cette orientation débridée. Mais ce serait oublier le dédoublement de naïveté que cela implique dans la perspective d’une bande dessinée des années 70 en partie destinée à un lectorat adolescent. En effet, si une narration déjà naïve passe encore avec des récits relativement crédibles, elle s’enlise rapidement dans le ridicule infantile dès lors que l’on ne respecte plus aucun critère de réalisme, tout en restant dans le même registre de récit au premier degré.

C’est comme RAHAN, en fait ! (une occasion d’observer l’ancienne colorisation)
Avec des histoires comme LE RETOUR DE TARZAN (épisodes #219 à 223, une adaptation du roman éponyme publié en 1913 – le deuxième de l’écrivain), LA JUNGLE DE GLACE (épisode #227) ou LE JUGEMENT DU SANG (épisode #228 – apparemment des récits originaux), le lecteur assiste à des aventures dans lesquelles le héros est capable d’escalader des falaises à mains nues en portant une femme sur chaque épaule, avant de rencontrer des peuplades d’hommes des cavernes, des yétis, des hommes oiseaux dans des cités volantes (oui, comme dans FLASH GORDON !), ainsi que des dinosaures, voire un dragon pur et simple dans le dernier épisode ! Ce taux de naïveté sans cesse décuplé, alourdi par une narration old-school déjà assez pesante, finit par avoir raison de notre suspension consentie d’incrédulité.
On verra qu’il en sera de même avec l’itération suivante publiée chez Marvel Comics, qui commencera sous les meilleures auspices avec le tandem Roy Thomas & John Buscema, avant de s’enliser dans le grotesque avec les épisodes fantaisistes de David Kraft & Sal Buscema.

Toujours un peu plus loin dans la fantasy !
Cette version de la série TARZAN par Joe Kubert souffre donc de ce même symptôme qui a souvent collé à la peau de bête de son héros : Plus on avance dans la série, et plus ses aventures frôlent régulièrement le grotesque. Le pic est ici atteint avec le dernier grand arc narratif qui occupe le épisodes #231 à 234, intitulé TARZAN ET L’HOMME LION (une adaptation de la nouvelle éponyme publiée en 1933). C’est un récit assez ridicule, dont le kitsch est encore une fois dédoublé par le style narratif old school pachydermique du format comic book.
Mais ne soyons pas trop sévères. Ces deux tomes du TARZAN de Joe Kubert publiés chez Delirium demeurent de superbes objets de collection, certes réservés aux nostalgiques n’ayant pas peur de redécouvrir de vieilles bandes dessinées, un peu datées mais d’un excellent niveau en termes de comics vintage. D’une qualité artistique relative en matière de contenu et fluctuante en termes de narration, mais d’un niveau optimal dans le découpage narratif ; d’une nature sémantique parfois violente et radicale (les personnages meurent et les animaux sont chassés cruellement), ces épisodes signés Joe Kubert sont aujourd’hui de véritables classiques.
Notons enfin que les couleurs (initialement réalisées par Tatjana Wood) ont été remasterisées au début des années 2000, un travail supervisé par le maître lui-même.

Less is more.
That’s all, folks !!!
