
– THORGAL #5 –
* THE RING *
Chronique de la série : THORGAL
5 : ALINOË
Date de publication : 1985
Auteurs : Jean Van Hamme (scénario), Grzegorz Rosinski (dessin).
Genre : Heroic fantasy, médiéval fantastique, horreur.
Éditeur : Le Lombard.

À l’origine, c’était dans le journal de Tintin…
Cet article portera sur l’album N°8 de de la série THORGAL originelle.
C’est le cinquième article d’une suite explorant la série par cycles. Certains articles -et c’est le cas de celui-ci- éclairent cependant aussi les albums autonomes, puisque chaque tome est un élément constitutif de l’ensemble de la destinée du héros qui, tel Superman, est venu des étoiles…
ALINOË forme donc une histoire complète qui ne s’intègre pas dans un cycle contrairement, par exemple, aux deux premiers tomes de la série qui formaient LE CYCLE DE LA REINE DES MER GELÉES, ou aux trois prochains albums qui vont former LE CYCLE DU PAYS QÂ.
L’album a été édité initialement en 1985, bien que l’ensemble des planches ait été pré-publié en 1984 dans Le Journal de Tintin.
Le scénario est de Jean Van Hamme, et les dessins sont l’œuvre de Grzegorz Rosinski.

Le petit Jolan : Un enfant solitaire doué de bien étranges facultés…
Le pitch : Thorgal, son épouse Aaricia et leur petit garçon Jolan vivent désormais sur une île déserte, à l’abri de la folie des hommes. Ils coulent des jours paisibles dans leur petite cabane avec leur chien Muff.
Un jour, Thorgal doit quitter l’île afin d’aller chercher des vivres sur le continent. C’est le moment que choisit Jolan pour exprimer sa solitude à sa mère, et son besoin de fréquenter des amis de son âge. Parallèlement, il semblerait que cet enfant, issu du “peuple des étoiles” comme son père, soit doué de mystérieux pouvoirs parapsychologiques. Et alors que Thorgal tarde à revenir, un petit garçon aux cheveux verts, muet et inquiétant, fait son apparition à l’instant même où Jolan découvre un étrange bracelet en forme d’anneau, recouvert de ces mêmes signes qu’il avait dessiné machinalement sur le sable juste avant le départ de son père…
Le destin continuerait-il de s’acharner sur nos héros ?

Chouette ! Un copain !
Après LE CYCLE DE BREK-ZARITH, éclatante réussite dans le domaine de la saga héroïque selon Jean Van Hamme, on pouvait se demander ce qu’il allait advenir de cette petite famille poursuivie par les affres du destin. Comme si nos héros, à force de vouloir l’éviter, ne faisaient que s’exposer sans cesse à cette malédiction.
Le scénariste se révèle une nouvelle fois particulièrement brillant en imaginant ce récit inattendu et assez terrifiant, dans lequel le jeune Jolan donne vie, grâce à ses mystérieux pouvoirs (même si ce n’est pas très clair, le lecteur hésitant sur le fait que le pouvoir vienne de l’anneau recouvert de runes, ou sur la possibilité que tout se joue en réalité dans l’esprit de Jolan, déastabilisé par le départ de son père), à une espèce d’entité malveillante qui se révèle d’autant plus terrifiante qu’elle prend les traits d’un petit garçon à l’allure svelte et gracieuse.

Quel étrange petit être !
Le temps d’un huis-clos stressant, chose relativement rare dans le cadre d’une bande-dessinée, et d’une montée en puissance cauchemardesque, ce court récit prend ainsi le lecteur à la gorge avec une narration viscérale rendue palpable grâce au dessin naturaliste et sans fioritures de Grzegorz Rosinski. Et, au travers de quelques vignettes aussi simples qu’efficaces, on tremble face à ce petit être qui parvient à exhaler sa malveillance par de simples effets de mise en scène aux confins de l’épouvante.
Avec le recul, on songe à ces films d’horreur venus d’extrême orient (THE RING, THE GRUDGE) où le fantôme d’un enfant venait menacer le quotidien d’une famille dans une montée de l’angoisse particulièrement intense. Et l’on se dit que sur ce terrain, cet album de 1985 fait figure de précurseur à l’autre bout du monde !

Alinoë : Ange ou démon ?
Bien évidemment, outre le postulat redoutable du huis-clos, l’autre parti-pris frappant du récit réside dans l’idée de réaliser le premier album de la série sans son héros (ou presque) ! Encore une excellente idée du scénariste qui, ce faisant, permet au lecteur de se recentrer sur les autres membres de la famille en leur donnant de l’épaisseur et en leur conférant un rôle de plus en plus important au cœur de la saga.
Le résultat est une éclatante réussite. Le lecteur s’attache à Aaricia et à Jolan (que l’on ne connaissait pas encore vraiment), et même au chien Muff (qui suivra nos héros dans bien d’autres aventures !), alors que l’absence du héros se fait constamment ressentir. Soit le thème de la famille séparée et la lutte pour la reconstituer, qui reviendra en boucle au cours de la série.

Même sans le texte, ça fonctionne.
Sur C.A.P, nous avons une rubrique intitulée “LE HORLA PRÉSENTE”, qui est d’ordinaire réservée à un genre cinématographique : celui de l’épouvante, mais dont la frontière entre le réel et le surnaturel est perméable, voire insaisissable.
C’était le thème développé par Maupassant à travers ses récits fantastiques et notamment avec sa nouvelle emblématique : LE HORLA. À savoir cette frontière indicible entre la folie et le surnaturel et son thème corolaire de la schizophrénie. Où quand le lecteur hésite entre le réel cartésien et les manifestations surnaturelles. Entre l’affabulation et le fantastique…
Dans LE HORLA, un homme est réveillé la nuit par un cauchemar récurent : Une créature invisible vient s’agenouiller sur son corps et lui aspire son essence de vie. Le personnage se figure au fur et à mesure qu’il ne s’agit peut-être pas d’un cauchemar, mais bel et bien d’une sinistre réalité ! Le lecteur se demande alors peu à peu si ce phénomène est réellement dû à une manifestation surnaturelle de l’ordre du fantastique, ou, à l’inverse, si l’origine du phénomène ne se trouve tout simplement pas dans la folie et dans l’esprit tourmenté du protagoniste, lequel imagine peut-être tout du début à la fin…

Le HORLA et ALINOË : Deux variations sur le même thème du fantastique dans sa forme la plus pure.
Si on a souvent rencontré cette frontière ténue entre le réel et le surnaturel au cinéma, l’ombre de Maupassant plane également sur un bon nombre de bandes dessinées et notamment sur ALINOË, qui s’impose comme une étonnante déclinaison effectuée sur le thème du HORLA :
Possédant d’étranges pouvoirs parapsychologiques, manifestement augmentés par la découverte d’un talisman au début du récit – le fameux anneau (*), Jolan donne vie à un jeune compagnon de jeu qui va peu à peu prendre son indépendance, jusqu’à devenir un monstre incontrôlable donnant libre cours aux pulsions malsaines enfouies dans la psyché de son créateur !
L’histoire ne dit pas s’il s’agit de schizophrénie ou de pure manifestation fantastique (car il y a sûrement beaucoup des deux), mais voilà bien une illustration qui en appelle aux vues de l’esprit et à la métaphore psychanalytique ! En d’autres termes, on hésitera sur la part du surnaturel ou sur celle de l’esprit perturbé du petit garçon, qui exprime inconsciemment mais puissamment ses tourments au moment du départ de son père (d’autant qu’il avait étrangement imaginé les runes du talisman avant de le découvrir)…
(*) : Bien évidemment, l’anneau gravé de runes renvoie directement au maléfique SEIGNEUR DES ANNEAUX de J.R.R Tolkien.

Déjà faudrait savoir si le mal vient d’un talisman, ou si au contraire tout n’est pas dans la tête de Jolan…
Avec ce tome de transition, Jean Van Hamme & Grzegorz Rosinski ne font pas du remplissage mais continuent au contraire d’explorer le thème principal de la saga (une réflexion sur le destin) ainsi que les thèmes sous-jacents, tout en explorant des facettes encore inédites du genre consacré, qui mélange l’Heroic fantasy avec le naturalisme et la science-fiction ; soit un mélange des genres auxquels vient désormais s’ajouter celui de l’épouvante…
Pour le moment, la série est réellement d’une qualité exceptionnelle et l’on comprend aisément qu’elle soit devenue un tel classique. Il nous reste encore à découvrir LE CYCLE DU PAYS QÂ (tomes 9 à 13), qui marque l’apothéose de la saga, avant que Jean Van Hamme ne commence à s’essouffler et que la qualité de l’ensemble se mette à décliner…

Brrr…
See you soon !!!
