
* THE WATCHMAN *
– JOSEY WALES, HORS-LA-LOI
– HONKYTONK MAN
– IMPITOYABLE
Contenu de l’article : Chronique de trois films réalisés par CLINT EASTWOOD
Date der sortie respective : 1976, 1982, 1990
Genre : Western, comédie dramatique.

Les trois versions de Mr Cowboy…
Cet article offre un tour d’horizon sur la filmographie de Clint Eastwood.
L’idée première est de choisir un nombre restreint de films emblématiques, à savoir… trois !
Bien évidemment, le choix est on ne peut plus subjectif et ne contentera… personne ! À moins que…
L’idée seconde est de remarquer à quel point l’œuvre de Clint Eastwood/l’auteur a marqué l’inconscient collectif et, plus particulièrement (puisque nous sommes sur C.A.P), la culture populaire.
On ne va pas raconter la vie de Mr Eastwood. Ce n’est pas le but. La question est plutôt de savoir si aimer la culture populaire, c’est être un décérébré qui ne regarde que des films d’action ou, au contraire, un esthète adepte d’œuvres d’auteurs qui se regardent le nombril. Ouf ! Heureusement : aimer la culture populaire, c’est beaucoup mieux, puisque c’est pile entre les deux !
Au programme :
- JOSEY WALLES, HORS-LA-LOI
- HONKYTONK MAN
- IMPITOYABLE
Niveaux d’appréciation :
– À goûter
– À déguster
– À savourer


JOSEY WALES, HORS-LA-LOI – 
THE OUTLAW JOSEY WALES
Acteurs : Clint Eastwood, Sondra Locke, Chief Dan George, Will Sampson
Scénario : Philip Kaufman, Michael Cimino et Sonia Chernus, d’après le roman GONE TO TEXAS de Forrest Carter
Musique : Jerry Fielding
Année : 1976
Durée : 135 minutes
Le pitch : Vers la fin de la Guerre de Sécession, dans le Missouri, le fermier Josey Wales est en train de cultiver sa ferme lorsque des irréguliers nordistes massacrent sa famille, mettent le feu à sa maison et le laissent pour mort.
Avec la volonté de se venger, Josey apprend à tirer au révolver et s’allie à une bande de rebelles sudistes. Mais ces derniers tombent dans un piège et seul Josey survit, tuant au passage un tel nombre de soldats que sa tête est mise à prix. Devenu le hors-la-loi le plus recherché du Missouri, il est contraint de partir pour le Mexique.
D’un naturel solitaire et taciturne, Josey va pourtant trainer dans son sillon tout un groupe de personnes ayant, comme lui, subi la violence des hommes sans foi ni loi…
JOSEY WALES, HORS-LA-LOI est le cinquième film de Clint Eastwood (mais son deuxième western) en tant que metteur en scène.
Le scénario, écrit par Sonia Chernus et coécrit par Philip Kaufman et Michael Cimino, est l’adaptation d’un roman intitulé GONE TO TEXAS. Philip Kaufman (futur scénariste des AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE) devait au départ réaliser le film. Mais ce fut Clint Eastwood lui-même, en définitive, qui mena la barque. Pour l’anecdote, Clint Eastwood, qui avait investi beaucoup d’argent dans le projet, renvoya Philip Kaufman au début du tournage, pour cause de divergences artistiques…
Si aujourd’hui Clint Eastwood est considéré comme un grand réalisateur hollywoodien, ce n’est pas pour rien. Et c’est avec ce second western en tant que metteur en scène qu’il gagne véritablement ses galons d’auteur. Devenu une icône et un archétype du héros solitaire violent et taciturne dans l’inconscient collectif populaire, il lèguera toute une filmographie dans laquelle viendront puiser un nombre assez impressionnant d’émules dans tous les domaines de la création multimédia (cinéma, littérature, bande-dessinée). Pour autant, Clint Eastwood va sans cesse jouer de cette aura afin de l’enrichir et de la développer. C’est en ce sens que ses films, et quelques uns en particulier, font “œuvre”, nourris de plusieurs thèmes précis.
Alors qu’avec L’HOMME DES HAUTES PLAINES, Eastwood reprenait la figure du cowboy mutique et solitaire qui avait fait son succès dans les trois films de Sergio Léone (est-il encore besoin de citer la Trilogie du Dollar ?), il allait très nettement briser le statuquo avec JOSEY WALES…

Un film en bleu et en orange.
Le début du film est particulièrement tragique et s’apparente à celui de NEVADA SMITH (réalisé par Henry Hathaway en 1966, avec Steve McQueen). Il semble d’ailleurs suivre le même chemin : Un homme voit sa famille se faire massacrer par des bandits sans foi ni loi et entame une quête afin de se venger. S’ensuit alors un générique assez kitsch où l’on voit Josey batailler avec ses compagnons rebelles, en pleine Guerre de Sécession. Jusqu’à la fin de ce long générique, les images enfilent les clichés et défilent dans une ambiance bleutée assez étrange. Et puis soudain, au détour d’un plan unique en panoramique, le bleu laisse la place à l’orange, en fondu sur la même image. Le clin d’œil est clair : en passant d’une couleur primaire (froide) à sa complémentaire (chaude), le réalisateur indique qu’il passe d’une chose à son contraire. Tout le reste du métrage sera tourné dans la même tonalité orange. Ainsi, après avoir complètement déconstruit la figure du cowboy à la Léone en accentuant tous ses clichés inhérents, Clint Eastwood va passer tout le reste de son film à la reconstruire sous un nouvel angle, plus nuancé et plus moderne, dans lequel vont se bousculer tous les archétypes du western traditionnel, mais dilués dans quelque chose de nouveau, de différent. Je ne sais pas si le scénariste de comics Alan Moore a vu le film de Clint Eastwood, mais cette entreprise de déconstruction/reconstruction sera reprise quasiment à la lettre et transposée dans l’univers des super-héros tout au long de son monumental WATCHMEN, publié exactement dix ans plus tard !
Appréciez le subtil passage du bleu à l’orange dans les dernières secondes du générique…
Ainsi, la quête de Josey Wales est jalonnée de tous les archétypes du western traditionnel autant que du legs de Sergio Leone. Le héros croise des honnêtes fermiers, des trappeurs, des soldats nordistes et sudistes, des bandits, des indiens, des comancheros, des colporteurs, des chasseurs de primes, des joueurs et des entraîneuses de saloon, des convois de colons. Il traverse le désert, les plaines, les prairies, les forêts du nord, et même la ville fantôme et la mine d’or. Il combat au duel au pistolet, prend part aux conflits, et subit enfin une attaque de bandits, retranché dans un fortin. Avec le recul, le film est une véritable enfilade de clichés inhérents au genre consacré du western qui se succèdent sans discontinuer.
La quête du héros fait ainsi écho à celle du réalisateur, qui cherche sans cesse à dépasser le genre en digérant systématiquement ses constituants intrinsèques.

Le Far West, dans les moindres détails.
Évidemment, ce passage d’un extrême à l’autre (du classique au moderne) serait parfaitement anecdotique si le réalisateur n’y apportait pas quelque chose de plus. On y trouve ainsi la plupart des thèmes qui vont accompagner sa filmographie :
– Le respect pour les cultures et les populations distinctes, dans la lignée des films de John Ford, dont Clint Eastwood semble être l’héritier légitime.
– Le tiraillement entre le bien et le mal qui aboutit sur la figure contradictoire de “l’Ange de la mort” (le justicier impitoyable qui sombre dans la violence, hérité du cinéma de Sergio Leone. À noter que la cicatrice arborée par Josey lui rappelle l’inéluctabilité de sa chute dans cet enfer de la violence).
– L’opposition entre l’individu et la communauté avec l’obligation pour cet individu de changer la dite communauté, corrompue et malveillante. Ou bien, comme ici dans JOSEY WALES, HORS-LA-LOI (où le parti républicain de l’Union se révèle capable des pires horreurs), de chercher à construire une nouvelle communauté, meilleure et loin de l’ancienne.
– La famille recomposée qui se substitue à la véritable famille. Même si dans beaucoup d’autres films, le héros s’éloignera de sa propre famille par choix, alors qu’ici il subit cet éloignement par la mort des liens de sang.
– L’indignation face aux violences commises sur les femmes, qui apparait dans JOSEY WALES, HORS-LA-LOI à plusieurs reprises, et qui réveille chez Josey sa nature héroïque et protectrice (Le rôle féminin principal, est d’ailleurs symboliquement interprété par Sondra Locke, l’égérie du réalisateur, et sa compagne pendant plus de quinze ans…).

Prendre la défense des plus faibles, puis construire une véritable famille recomposée.
À l’arrivée, JOSEY WALES, HORS-LA-LOI est une véritable relecture du genre western. Une étape dans son évolution et la pierre posée sur l’édifice d’une authentique filmographie d’auteur.
Chaque figure emblématique de la mythologie américaine est ainsi détournée, ou à tout le moins montrée sous un jour nouveau. L’évolution du héros taciturne vers une famille recomposée complètement incongrue (deux indiens, une vieille femme et sa petite fille à moitié attardée) est développée avec humour, et la tragédie originelle (le massacre de la famille de Josey) trouve ainsi son contrepoint dans la comédie de mœurs, un peu comme si le drame humain ne pouvait être guéri que par l’acceptation de l’absurdité de la condition humaine.
Après LES CHEYENNES réalisé en 1964 par John Ford et quelques autres classiques révolutionnaires (LE PASSAGE DU CANYON de Jacques Tourneur, LA FLÈCHE BRISÉE de Delmer Daves), cette cinquième réalisation signée Clint Eastwood rejoint le panthéon des grands westerns modernes qui ont transformé le genre, aux côtés entres autres du LITTLE BIG MAN d’Arthur Penn, du CONVOI SAUVAGE de Richard Sarafian (dont THE REVENANT est le remake) et de JEREMIAH JOHNSON de Sydney Pollack.


HONKYTONK MAN – 
Acteurs : Clint Eastwood, Kyle Eastwood, John McIntire, Verna Bloom
Scénario : Clancy Carlile
Musique : Steve Dorff
Année : 1982
Durée : 122 minutes
Le pitch : Dans les années 30, durant la Grande Dépression, un chanteur talentueux ayant complètement raté sa carrière voit l’opportunité de passer une audition au “Grand Ole Opry”, la Mecque de la country music. Mais le bonhomme souffre de la tuberculose et on lui déconseille de forcer sur sa voix. Complètement alcoolique, incapable de conduire, il propose alors à l’un de ses jeunes neveux, qu’il connait à peine, de l’accompagner dans un assez long périple en automobile, vers la fameuse audition…
Il s’agit du neuvième film de Clint Eastwood en tant que metteur en scène.
La bande-annonce vintage…
Je sens venir l’étonnement général à l’idée de discuter de ce film juste après le précédent. Et pourtant, la logique s’impose, car malgré les apparences, Clint Eastwood continue ici de déconstruire la figure du cowboy telle qu’il l’incarnait jadis.
Film phare dans l’œuvre de son auteur, il s’agit à la fois d’une rupture et d’une continuité, puisque Eastwood prend ici le contrepied de son image de cowboy violent, solitaire et taciturne, tout en reprenant certains de ses thèmes habituels, mais aussi en abordant de nouveaux sujets qu’il ne cessera de développer dans la suite de sa filmographie.
On retrouve ainsi le thème de la famille recomposée. Car HONKYTONK MAN est construit comme un road movie évolutif, au cours duquel le personnage principal se constitue peu à peu une cellule familiale privilégiée et inattendue.
On retrouve l’opposition entre l’individu et la communauté, le héros de l’histoire (nommé Red Stovall) ne cessant de s’imposer comme un marginal, refusant de se plier aux mœurs essentielles et aux coutumes de son pays.

De nouveau : le thème de la famille recomposée.
À ces quelques thèmes déjà très présents dans la filmographie de l’auteur (on les trouvait pleinement dans JOSEY WALES, HORS-LA-LOI ou dans BRONCO BILLY), on va aussi retrouver celui de la relecture de l’Histoire des Etats-Unis et de son analyse, toute en finesse. Mais surtout, et de manière éclatante, on va découvrir le thème qui deviendra essentiel dans la suite de sa carrière entant que réalisateur, à savoir celui de la transmission.
Cette odyssée de l’Amérique de la Grande Dépression sous forme de road-movie est ainsi l’occasion de voir le personnage de Red Stovall, au crépuscule de sa vie, tenter désespérément de passer le flambeau à son neveu Whit, interprété symboliquement par Kyle Eastwood, le propre fils de réalisateur.
Il est étonnant de voir le film aujourd’hui tellement le personnage interprété par Clint Eastwood tranche avec les rôles habituels de l’acteur. Exit la figure de l’ange de la mort tel qu’il apparaissait dans les westerns ou les thrillers du genre L’INSPECTEUR HARRY. Red Stovall est un loser, certes magnifique, mais un loser à ce point diminué qu’il rompt tout net avec le versant violent et indestructible du temps passé. Et ce sans égratigner l’icône et la classe absolue qui a fait l’apanage de l’acteur (il faut voir comme il est superbe en costard, stetson et santiags !).
Il parait donc important de replacer HONKYTONK MAN au centre de la filmographie de l’auteur et de noter à quel point il en constitue la pierre angulaire.

Clint Eastwood : Même en loser, il pète la classe !
Le cowboy, qu’il soit dans un saloon ou non, a toujours la classe. Mais il a troqué son pistolet contre une guitare…Alors, malgré les apparences, Red Stovall est un cowboy. Mais en négatif. Clint Eastwood continue ainsi de déconstruire le mythe et propose une figure d’antihéros solitaire fragilisé par la vie et par son inadaptabilité à la société. Toutes les béquilles dont use le bonhomme (alcool, femmes faciles, vol à la tire, vie de bohême) l’ont diminué. Il en est ressorti tuberculeux et alcoolique.
Pour autant, la reconstruction opérée à travers le personnage en fait un cowboy moderne qui échappe en définitive aux archétypes du genre et le rend attachant à travers ses failles d’être humain. Son héroïsme est alors complètement différent et passe par d’autres notions, comme le talent artistique, la lutte contre la mort proche, ou la volonté de transmission, qui aboutira sur sa relation fusionnelle avec le jeune Whit, lequel ressortira paradoxalement grandi de son périple avec ce looser d’oncle Red…
À l’arrivée, voilà un western déguisé en road-movie qui s’inscrit dans l’œuvre de son auteur sur le chemin de la déconstruction et de la reconstruction du mythe, tout en explorant certains thèmes récurrents, ainsi que d’autres en devenir…
Et guitare à la main, le jeune Whit prend le chemin de sa destinée…
Comme il l’avait fait avec ses films précédents, Clint Eastwood s’intéresse également à l’histoire de l’Amérique et y intègre parfaitement son thème de la transmission. Toute la première moitié du film est dominée par le triangle générationnel que forme Red avec son neveu Whit et avec le grand-père de ce dernier, interprété par John McIntire. Le choix de l’acteur est déjà une note d’intention puisqu’il s’agit d’un second couteau très présent dans les westerns de l’âge d’or hollywoodien !
Alors que les parents de Whit souhaitent gagner la Californie afin de réaliser leur rêve américain, le grand-père, désabusé, ne songe qu’à revenir dans son Tennessee originel, raison pour laquelle il décide de se joindre au voyage entamé par Red. Car, pour lui, le rêve américain est une illusion déjà consommée, idée qu’il partage avec Red et qu’ils vont tous deux transmettre au jeune Whit…
HONKYTONK MAN dessine ainsi le portrait d’une Amérique de la gueule de bois, qui cherche à cultiver ses valeurs autrement que par le passé. La musique devenant le vecteur de ce changement de valeurs.
Pour terminer, nous nous attarderons un instant sur le titre magnifique choisi pour le film. Car si le mot “Honkytonk” fait référence aux “bastringues” (les bars du sud-ouest des USA dans lesquels est né le blues, puis la country music), où le personnage de Red Stovall a passé sa vie et s’est brûlé les ailes, il évoque également un certain genre de piano (le “Honky Tonk”, ou “Ragtime”), qui incarne un style de musique qui connaitra son déclin avec l’arrivée du rock’n roll, témoignant ainsi du passage d’une époque à une autre…
Notons enfin que la bande originale est superbe (attribuée à Steve Dorff) et permet d’entendre une country séminale et épurée, dont les chansons sont interprétées par Clint Eastwood en personne !


INPITOYABLE – 
UNFORGIVEN
Acteurs : Clint Eastwood, Gene Hackman, Morgan Freeman, Richard Harris, Jaimz Woolvett
Scénario : David Webb Peoples
Musique : Lennie Niehaus, Clint Eastwood
Année : 1992
Durée : 130 minutes
Le pitch : William Munny est un ancien tueur impitoyable à la réputation sinistre. Mais il s’est retiré de cette vie de violence par amour pour une femme, qui lui a donné deux enfants. Après la mort de cette dernière, Will tente de survivre avec ses enfants en menant sa vie de fermier. Mais le résultat est laborieux et il rêve de partir en ville afin d’ouvrir un commerce. C’est alors qu’arrive le Kid de Schofield, qui connait son ancienne réputation.
Le jeune apprenti tueur propose alors à l’ancien de s’associer avec lui car un groupe de prostituées, dont l’une a été cruellement défigurée par un cowboy, offre mille dollars pour la mise à mort de la brute et de son complice. D’abord réticent, en mémoire de la promesse faite à sa défunte épouse, Will Munny, qui a cruellement besoin de cette récompense, décide de partir pour une ultime chasse à l’homme…
Et l’on arrive au plat de résistance de notre parcours filmographique avec le seizième film réalisé par Clint Eastwood.
En 1992, le scénario d’INPITOYABLE trainait dans les cartons de la star depuis déjà vingt ans. Il s’agit donc d’un projet de la maturité, à bien des égards.
En ce qui concerne HONKYTONK MAN, j’ai déjà été trop elliptique tant il y aurait de choses à dire et à écrire. Et je n’ai fait, en définitive, qu’effleurer le sujet.
Je ne prétendrais pas faire mieux à propos d’INPITOYABLE, surtout que le film fait partie de ces œuvres qui s’enrichissent à chaque vision.
Les deux films sont toutefois au diapason du style définitif du metteur en scène : Un classicisme tout en retenue et en nuances tonales, un rythme contemplatif, une émotion diffuse se refusant à toute emphase, ainsi qu’une poignée de morceaux de bravoure quasiment naturalistes.
Ceci étant dit, nous allons surtout observer à quel point l’entreprise de déconstruction et de reconstruction du mythe se poursuit…
Le film nous apprend, par petites bribes éparses, que Will Munny était jadis un abominable tueur sans foi ni loi. Et il le dira lui-même lors du règlement de comptes final : “j’ai tué des femmes et des enfants. J’ai tué à peu près tout ce qui marche ou rampe, à un moment ou à un autre…”. Mais le fait est que, désormais, il ne ressemble plus du tout à cela.
Le début du long métrage nous montre un personnage pathétique. Père de famille brisé par la mort de sa femme. Fermier raté et manifestement incapable de mener sa barque. Ancien mort-vivant ayant mené une vie impie aujourd’hui partiellement oubliée. Le bonhomme est devenu un bigot dévoué à ses seuls enfants et à la mémoire de sa femme, dont la philosophie chrétienne est devenue un sacerdoce.
À bien des égards, on se demande si l’ancien tueur à gage impitoyable et le fermier pitoyable qu’il est devenu (Impitoyable/pitoyable… Pas du tout le même mot, et surtout pas du tout le même sens, à deux lettres près !) sont la même personne. On peut noter au passage que William Munny était l’un des surnoms du mythique Billy the kid, suggérant que le personnage interprété par Clint Eastwood en serait une version vieillissante, s’il avait survécu à la charge de Pat Garrett.

On l’a déjà dit : Il ne faut pas faire de mal aux femmes !
La désacralisation continue dès lors que Will accepte de participer à la chasse à l’homme : Il ne sait plus se servir d’un pistolet et se rabat sur un fusil de chasse à double-canon. Il peine à monter son cheval, qui s’est lui-même déshabitué à être monté. Mais surtout, il a vieilli et n’est plus capable de supporter la vie sauvage. Il tombe ainsi malade dès la première pluie tombée et passe son temps à se vautrer dans la boue. L’ancien tueur impitoyable est donc bel et bien devenu pitoyable…
À ce stade, Clint Eastwood a fini de déglinguer le mythe et il peut commencer sa phase de reconstruction. Mais avant d’aborder cette partie, il convient de préciser une ou deux choses.
On se souvient de la manière dont il avait démonté l’image du cowboy solitaire dans HONKYTONK MAN. Avec INPITOYABLE, il va cette fois s’en prendre à l’image de l’ange de la mort et imposer un contrepoint (un antagonisme) à son précédent essai dans le domaine du western : PALE RIDER, les deux films illustrant chacun une face du mythe.

Encore la cicatrice pour rappeler le passé crépusculaire…
Comment donc, à partir de là, Will Munny peut-il justifier le titre du film et incarner le justicier ultime ? Il ne sait plus tirer au pistolet, il est devenu faible, lent, timoré. Mais il a appris l’indignation.
Little Bill (Gene Hackman), le shérif de Big Whiskey, la ville ou vivent les prostituées ayant offert la rançon aux tueurs, l’a rossé. Et il a tué Ned Logan (Morgan Freeman), son meilleur ami. Après l’affront fait aux prostituées, c’en est trop pour Will. Et c’est cette indignation, soit un sentiment qui n’existait pas lorsqu’il était le tueur de sa jeunesse, un sentiment appris auprès de sa défunte épouse angélique, qui va réveiller en lui l’ange de la mort…
L’entreprise de reconstruction du mythe s’achève ici : Le mythe a été déglingué. Le justicier a évacué ses démons en devenant une loque humaine. Il a expié. Il peut désormais entreprendre le chemin de la rédemption grâce à une remise en question totale de ses idéaux, dans lesquels l’altruisme tient la première place. Le héros nouveau, inédit, moderne et complexe, est arrivé.
Ce travail sur la déconstruction et la reconstruction du mythe et de l’icône s’accompagne d’une toile de fond d’une profondeur assez exceptionnelle, qui destine le film à supporter de multiples visions, pour un enrichissement constant, lui offrant au final son statut d’œuvre majeure sur le sujet.

Clint Eastwood tourne le dos à l’icône du temps passé…
La première chose qui frappe le spectateur est l’absence totale de manichéisme, qui tient du détail maniaque, chaque personnage échappant complètement aux archétypes du genre consacré.
La seconde se dissimule dans l’enchainement des événements, comme une sorte d’effet papillon qui, là aussi, tient de l’horlogerie suisse tant tout semble partir de rien. Les fameux malfrats ayant commis les pires horreurs sur les prostituées ne sont en définitive que des jeunes cowboys ayant bu un coup de trop, l’un d’eux étant parfaitement innocent, finissant par être condamné à mort uniquement pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment ! Le reste tient avant tout du principe du “téléphone arabe”, les sévices soi-disant perpétrés sur les prostituées dont on a “tailladé le visage et découpé les tétons” prenant des proportions exponentielles par le simple bouche à oreilles (en vérité, une seule d’entre elles a été assez légèrement défigurée) !
La traque des deux cowboys devient alors un grotesque malentendu, qui aboutira au final sur une mise à mort pathétique et aberrante.
Ici encore, Clint Eastwood prend à revers tous les codes moraux du western et les inverse. L’héroïsme est une notion de pacotille appartenant au mythe obsolète du rêve américain. Ici, le shérif est un ancien tueur dont l’égo prédomine sur le sens des valeurs. English Bob (Richard Harris), le justicier légendaire de l’ouest, n’est qu’un arriviste ayant systématiquement déformé la réalité afin d’assoir sa réputation, ne se déplaçant jamais sans son biographe officiel. Biographe que va lui chiper le shérif ! Ned Logan, ancien comparse de Will, est devenu incapable de tuer qui que ce soit, mais va pourtant être mis à mort pour rien. Les prostituées n’hésitent pas à vendre leur corps à n’importe qui pour de l’argent mais s’offusquent de leur sort au point de réclamer la mort d’un innocent. Quant au Kid de Schofield qui se vante d’avoir tué cinq hommes, il s’agit en réalité d’un gamin complètement myope qui n’a jamais fait de mal à une mouche, et qui va trouver que la mort a un très mauvais arrière goût…

Maintenant, ça va chier !
Cette approche scénaristique quasiment naturaliste est alors contrebalancée par un traitement mythologique des images. Paysages majestueux filmés sous le soleil couchant et postures iconiques des acteurs se télescopent ainsi jusqu’au règlement de comptes final et cathartique, où l’ange de la mort arrive en ville sous l’orage apocalyptique de circonstance…
Bien évidemment, la rédemption finale offerte au personnage s’accompagne des thématiques récurrentes de l’auteur puisqu’il enjoint les rescapés de ne plus faire de mal aux femmes, tout en respectant la philosophie de sa défunte épouse afin de la transmettre à ses enfants. Une transmission si importante qu’elle aura obligé le bonhomme à effectuer une dernière rechute dans l’enfer de la violence…
Réussite totale dans le fond et dans la forme, Impitoyable aura permis à Clint Eastwood de remporter l’oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur en 1993 (meilleur second rôle pour Gene Hackman). Un exploit pour un western, puisque c’est le troisième du genre à remporter un oscar dans toute l’histoire du cinéma !
Mais surtout, Impitoyable va devenir un film culte pour toute une nouvelle génération d’auteurs, qui ne vont cesser de s’inspirer de sa complexité mythologique et de son personnage fascinant. Ce sera par exemple le cas de l’un des meilleurs scénaristes de comics de sa génération, à savoir Garth Ennis. Ce dernier citera le film et son ange de la mort un sacré paquet de fois, notamment dans ses séries phares, comme PREACHER ou PUNISHER MAX.

Les comics de Garth Ennis (PUNISHER MAX, JUST A PILGRIM, PREACHER) : Ils sont impitoyables !
Ainsi s’achève notre tour d’horizon. En seulement trois film, ce n’est pas facile de résumer une filmographie aussi riche mais, au moins, nous aurons vu que cette entreprise de déconstruction et de reconstruction du mythe aura permis à l’auteur de percevoir une nouvelle race de héros, conçue à partir de sa propre aura iconique.
Tout naturellement, Clint Eastwood dédiera IMPITOYABLE “à Sergio & Don”. Soit Sergio Leone et Don Siegel, ses deux mentors cinématographique, insistant une dernière fois sur l’importance de la notion de transmission…
THAT’S ALL FOLKS !!!
