
LES ADAPTATIONS DE STEPHEN KING
Chronique du film : DREAMCATCHER : L’ATTRAPE-RÊVES, d’après Stephen King
Date de sortie : 2003
Durée : 136 minutes
Réalisation : Lawrence Kasdan
Acteurs : Morgan Freeman, Thomas Jane, Damian Lewis, Timothy Olyphant, Jason Lee, Tom Sizemore
Scénario : Lawrence Kasdan, William Goldman
Musique : James Newton Howard
Genre : Science-fiction, Horreur
Comme dans tous les autres articles dédiés aux adaptations de l’œuvre de Stephen King, les thèmes récurrents de l’auteur seront écrits en caractères gras.
Voir l’article introductif sur les principaux thèmes de Stephen King

Cet article portera sur le film DREAMCATCHER : L’ATTRAPE-RÊVES, réalisé par Lawrence Kasdan en 2003.
Il s’agit de l’adaptation du roman de Stephen King : DREAMCATCHER, publié initialement en 2001.
Bande annonce VF d’époque…
Le pitch
Quatre amis d’enfance, qui ont tous tracé leur chemin à l’approche de la quarantaine, se retrouvent chaque année pour une partie de chasse dans un chalet au nord de leur région natale du Maine.
Sur le mur de la pièce principale de leur cabane, dans les bois, se dresse un énorme attrape-rêve, qui leur rappelle leur cinquième ami : Duddits, un handicapé mental qu’ils n’ont pas vu depuis longtemps.
Depuis qu’ils ont sauvé Duddits d’une bande de voyous, lorsqu’ils étaient enfants, ils sont reliés par un lien télépathique. Car à bien des égards, Duddits n’est pas comme les autres : Il est doué de certains pouvoirs, pouvoirs qu’il a partagé avec ses amis d’enfance.
Cette année, Henry, Beaver, Pete et Jonesy sont confrontés à des phénomènes paranormaux. Ils découvrent en effet que des créatures extraterrestres ont envahi les lieux, tandis que l’armée américaine tente de clôturer la zone afin d’empêcher ces êtres venus d’ailleurs de sortir de la forêt. Pris entre deux feux, nos quatre amis peuvent-ils espérer survivre dans cet environnement hostile sur lequel s’abat un blizzard extrême ?

Quatre amis unis depuis l’enfance. Leur dénominateur commun : Duddits.
Du livre à l’écran
DREAMCATCHER est un roman très particulier dans le parcours et dans la carrière de Stephen King. C’est le premier livre qu’il écrit après son grave accident de voiture, survenu en 1999, qui l’aura laissé dans un état de souffrance assez insoutenable pendant plusieurs mois, l’obligeant d’ailleurs à rédiger DREAMCATCHER, qui est pourtant un roman fleuve de près de 700 pages, à la main. Car il ne pouvait pas rester assis en tapant sur un clavier d’ordinateur.
Le King va ainsi truffer son récit d’éléments issus de son propre cheminement personnel, dotant certains de ses personnages de sa propre expérience (Jonesy ayant eu le même accident de voiture et exprimant les mêmes traumatismes), de ses propres névroses (Henry étant déterminé à mettre fin à ses jours, mais repoussant sans cesse cette échéance grâce à son sens des responsabilités) et de ses propres angoisses (Pete et son problème récurrent avec l’alcoolisme).

Mais d’où peuvent bien sortir toutes ces bestioles ???
Adapter Stephen King, c’est toujours une gageure. Mais adapter DREAMCATCHER, c’est carrément un pari osé. En effet, les presque 700 pages de ce roman fourre-tout regorgent de gimmicks que l’on retrouve souvent dans l’écriture de l’auteur, mais ici poussés à leur extrême idiosyncrasie.
Passent encore tous les passages axés sur le rapport de l’homme avec ses matières fécales, fortement présents dans le bouquin. Mais il y a surtout ces passages où l’écrivain met en scène un fantastique illustré avec une grande naïveté narrative (pleinement assumée dans le livre), qui devient un casse-tête insurmontable dès lors qu’il faut le transposer sur un écran.
Ceux qui ont lu ÇA, roman déjà adapté deux fois (une fois à la TV et une fois au cinéma (et même décliné sous forme de série TV explorant ses origines)), se souviennent sans doute de ces passages dans lesquels l’esprit des personnages voyage dans le cosmos à la rencontre d’une tortue géante… Des passages ubuesques que les adaptations s’étaient bien gardé de retranscrire ! Dans DREAMCATCHER, le livre, on retrouve cette propension à illustrer le paranormal sous des formes imagées tout aussi saugrenues. Un personnage par exemple (l’un des quatre amis d’enfance), est assailli par une créature extraterrestre qui prend possession de son corps. Dans un coin de son esprit, le personnage tente de survivre. Tous ces passages sont illustrés avec cette même imagerie naïve, où l’on se retrouve dans différentes pièces dans lesquelles le personnage et son assaillant tentent d’entrer et de sortir, des tas d’objets apparaissant pour que le personnage puisse les utiliser (un téléphone pour communiquer avec l’extérieur par exemple !) et enfin un gigantesque entrepôt dans lequel les souvenirs du personnage sont classés dans des caisses, que l’extraterrestre peut utiliser à sa guise et que le personnage tente de dissimuler à son assaillant…
Bref, autant de chapitres à priori inadaptables… que Lawrence Kasdan et son équipe ont pourtant tenté d’adapter !
Comment stocker ses souvenirs dans un entrepôt…
Si l’on veut encore comparer DREAMCATCHER avec ÇA, il y a largement matière à le faire. Car dans la pléthorique bibliographie de Stephen King, DREAMCATCHER est sans doute le roman qui ressemble le plus à ÇA.
On retrouve ainsi le même genre d’histoire, axée sur un groupe d’amis, à cheval entre les moments de l’enfance et ceux de l’âge adulte. Les deux histoires utilisent par ailleurs le même cadre (l’état du Maine cher à l’auteur, ainsi que la même ville fictive, Derry). Un passage nous montre même, carrément, des personnages tomber sur un ancien château d’eau, à Derry, sur lequel une plaque commémorative nomme les membres du “Club des Ratés” (les héros de ÇA), avec une inscription indiquant “le clown vit encore”…
Ainsi, DREAMCATCHER est un récit tout aussi truffé des mêmes thèmes récurrents chers à Stephen King, parmi lesquels se détachent en particulier :
– le passage de l’enfance à l’âge adulte (et ses deux corolaires que sont la séparation entre le monde des adultes et celui des enfants, puis celui de la difficulté de grandir)
– le charme vénéneux de la région du Maine et de la Nouvelle-Angleterre
– le problème des addictions
– la forêt comme métaphore de la peur de l’inconnu.
En faisant de son quatuor de personnages (un quintet si l’on ajoute Duddits) un groupe d’adultes tourmentés, n’ayant jamais réellement réussi à s’adapter à la vie sociale à cause de leur pouvoir télépathique, Stephen King nous parle de la difficulté de grandir. Tous réunis rituellement autour d’un énorme attrape-rêves, ses héros marquent ainsi cette parabole du difficile passage à l’âge adulte, thème central de l’œuvre de l’écrivain. Et en combattant des extraterrestres, ils s’inscrivent à la fois dans la tragédie de la vie et dans le monde de l’enfance. Un monde symbolisé par Duddits, attrape-rêve vivant (est-il devenu malade à force d’absorber leur mal-être ?) vers lequel ils devront se tourner pour survivre.
ou pas…

L’enfance d’un côté et l’âge adulte de l’autre, comme toujours.
Le film en lui-même
DREAMCATCHER, L’ATTRAPE-RÊVES est tout autant un film d’horreur que de science fiction. Film à grand spectacle aux effets spéciaux impeccables (peut-être à ce jour la plus ambitieuse adaptation d’un roman de Stephen King), interprété par des acteurs de premier plan (à commencer par Morgan Freeman) et réalisé par un grand nom d’Hollywood (Lawrence Kasdan est aussi bien le scénariste de certains STAR WARS que des AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE, de LA FIÈVRE AU CORPS, SILVERADO ou encore WYATT EARP), le film fait néanmoins partie des adaptations de l’œuvre de Stephen King parmi les plus mal aimées, même s’il possède tout de même quelques défenseurs.
Comme nous l’avons suggéré plus haut avec ses choix d’adaptation, ce film est un véritable ovni, c’est le cas de le dire ! Souvent insaisissable, tour à tour brillant et médiocre, superbement écrit et bourré de fautes de script, il s’inscrit dans le palmarès des œuvres bancales aussi attachantes que ratées !
C’est cette étrange cohabitation des deux extrêmes qui va traverser les 136 minutes de DREAMCATCHER, L’ATTRAPE-RÊVES du début à la fin. Que ce soit dans l’écriture du scénario, dans la mise en scène, dans les dialogues ou dans la direction d’acteurs, Lawrence Kasdan zigzague systématiquement entre la maîtrise de son sujet et les choix malheureux !
Hésitant sans cesse entre le tragique et la parodie (un équilibre que Stephen King semble être le seul à maitriser), le brillant scénariste et réalisateur du film LES COPAINS D’ABORD (un “film de potes” dont on retrouve l’influence ici) s’empêtre dans une narration bicéphale où le ton burlesque vient sans cesse contredire le sujet, tout en désamorçant la moindre scène d’angoisse.

Le tragique, c’est drôle ou c’est pas drôle ?
Du film au roman
L’autre gros point noir de cette adaptation réside dans le fait que le final est particulièrement raté et, allez savoir pourquoi, s’oppose tout simplement à celui du roman originel en faisant de Duddits un alien !
Dans le roman, la fin suggérait au contraire qu’il était possible que ce monde alien venu atterrir sur notre planète n’était qu’une évolution des pouvoirs de Duddits, jouant sur la frontière entre le réel et le surnaturel et conférant à Duddits un rôle de potentielle entité créatrice (“potentielle” car le choix d’en décider était laissé au lecteur), une sorte de nouveau messie entouré de ses apôtres.
Certes, en adaptant l’œuvre de Stephen King, Lawrence Kasdan avait le bénéfice de la relecture et pouvait honorablement en réinterpréter la fin. Sauf qu’il nous propose une conclusion particulièrement contradictoire, n’apportant aucune résolution au cheminement thématique des personnages et annihilant au contraire la portée du récit de l’écrivain. Le lien télépathique qui lie les personnages n’a dès lors plus aucun sens, le personnage central (Duddits) se retrouve totalement dénaturé et, au final, le thème de l’attrape-rêves perd considérablement de sa symbolique.
La scène de combat Humains Vs Aliens !
S’il est un point fort dans l’écriture de Stephen King, c’est son talent pour donner de la personnalité et de l’épaisseur à ses personnages. Ici encore, Lawrence Kasdan n’a guère d’espace pour développer tout ce beau monde et ses protagonistes peinent à exister réellement. Il donne même un rôle à contre-emploi au grand Morgan Freeman, dont la chaleur humaine est en totale contradiction avec la folie et la dangerosité du “redoutable Colonel Abraham Curtis” (qui s’appelait Kurtz dans le roman, en référence au personnage d’APOCALYPSE NOW).
À l’arrivée, Lawrence Kasdan se sera cassé les dents sur le terrain de l’adaptation en essayant d’être parfois trop fidèle (une tonalité humoristique qui ne fonctionne manifestement que dans les lignes et dans le style de l’écrivain), tout en proposant une fin différente complètement en décalage avec le récit initial et sa portée parabolique.
La scène centrale du film…
Nonobstant ces points de ratage, DREAMCATCHER, L’ATTRAPE-RÊVES reste un film attachant, un spectacle agréable et joliment troussé, qui se laisse revoir avec un certain plaisir pour les lecteurs de l’œuvre originelle ayant tissé des liens affectifs avec tous ces personnages de fiction. D’une très grande fidélité au livre si l’on excepte le final contradictoire, il reste un film de SF horrifique à grand spectacle comme on aimerait en voir plus souvent sur le terrain de l’adaptation des œuvres de Stephen King. Un film quasiment schizophrène !
Notons un dernier point important : Conçu comme un récit plus ou moins connecté avec l’histoire développée dans ÇA, DREAMCATCHER développe en filigrane, comme on l’a vu plus haut, certains des thèmes récurrents du King.
Mais le roman, lui, est avant tout un condensé de récits science-fictionnels fondateurs (LA GUERRE DES MONDES, ALIEN ,THE THING et X-FILES) qui, comme un effet de boucle (la plupart des écrits de Stephen King ayant été adaptés sur un écran), viennent essentiellement des médiums télévisuels et cinématographiques !
En écrivant un roman inspiré de tous ces récits et de toutes ces fictions issues du petit et du grand écran, Stephen King marque définitivement son attachement à la culture populaire et aux liens qui unissent tous les médiums de cette contre culture.
THAT’S ALL, FOLKS !!!
