
* THE REVOLUTION IS O’CLOCK ! *
Chronique de la série : WATCHMEN, par Alan Moore & Dave Gibbons
Date de publication originelle : 1987
Auteurs : Alan Moore (scénario), Dave Gibbons (dessin), John Higgins (couleurs).
Genre : Science-fiction, Super-héros, Uchronie.
Éditeur VF : Urban Comics (anciennes version chez Zenda, Delcourt et Panini).
Éditeur VO : DC Comics

Les quatre versions intégrales, par quatre éditeurs successifs. Attention : Fuyez la version Panini et sa traduction épouvantable !
Cet article porte sur la maxi-série WATCHMEN, initialement imaginée par Alan Moore pour l’éditeur DC Comics et mise en image par le dessinateur Dave Gibbons et le coloriste John Higgins entre septembre 1986 et octobre 1987.
Soit douze épisodes, finalement conçus pour constituer au final un format de type graphic Novel, c’est-à-dire une histoire totalement auto-contenue, avec un début et une fin, sans aucun lien avec quoique ce soit d’autre.
Suivant cette logique, l’article se focalisera uniquement sur le récit originel écrit par Alan Moore, sans faire référence aux autres histoires qui ont ensuite été réalisées sous la houlette des éditions DC Comics, ni des adaptations au cinéma ou à la TV, auxquels nous pourront consacrer indépendamment d’autres articles.
Vous trouverez deux articles dédiés à WATCHMEN sur C.A.P : Le premier est un article sérieux, qui décrit la genèse, les qualités, l’originalité de l’œuvre et le travail exceptionnel de ses auteurs. Le second, ici même, est un article décalé, qui parle de l’œuvre de manière… différente.

Des super-héros pour les grands. C’est possible ?
Voici une discussion type entre la bonne et la mauvaise conscience :
– Mauvaise conscience : Qu’est-ce qu’on en a à foutre de l’éditor in chiottes ?!!!
Un jour, quelqu’un a essayé de m’expliquer que si WATCHMEN était WATCHMEN, c’est parce que l’“editor in chief” de DC Comics (on dit EDITOR, OK ? Parce que si tu dis ÉDITEUR, t’as rien compris c’est pas pareil ça n’a rien à voir) avait fait le nécessaire et apparemment ardemment désiré qu’il y ait un comic book comme WATCHMEN qui sorte de sa maison d’édition. Voilà.
Le “Docteur es-comics” qui m’a dit ça fait partie de cette espèce que j’ai toujours trouvée étrange, qui, même passé la quarantaine, est à ce point passionnée par les comics (et en particulier les comics de super-héros en slip pour enfants de six ans) qu’elle essaie de tout savoir, de tout répertorier et de tout explorer sur les coulisses de leur création (moi je trouve que faut rien avoir d’autre à foutre mais enfin bon). Le “Dr es-comics” va t’énumérer tous les noms et tous les postes occupés à la direction de toutes les maisons d’édition américaines en te nommant l’année et le numéro de chaque épisode, quel péquin a tel jour démarché tel truc, lequel a fait le nécessaire pour mettre des bâtons dans les roues à tel autre, etc. Que des trucs chiants dont on n’a absolument rien à cirer quand on lit une bonne BD avec des bastons de personnages en panoplie. Sauf que ça ne tu peux pas le dire, en tout cas pas à un “Docteur es-comics”, qui va te rétorquer que tu n’y connais rien en comics si tu penses que l’editor n’a rien à voir avec le bouzin.
– Bonne conscience : C’est peut-être parce que justement ton “Docteur es-comics” a plus de connaissances que toi, étant donné qu’il a étudié la situation, qu’il perçoit bien à quel point la réussite d’un projet, quel qu’il soit et quels que soient les artistes qui lui sont associés, dépend réellement de celui ou ceux qui tirent les ficelles ! Tu ne peux pas remettre en cause le rôle d’un producteur dans la réalisation d’un film, par exemple. Surtout lorsqu’il prend le director’s cut.
– Mauvaise conscience : Prenons les choses différemment : En arts plastiques, par exemple, il y a également toute une industrie qui contrôle un marché bien plus lucratif que les comics, avec notamment des mécènes dont le rayonnement et l’influence sont considérables quant au succès de certains artistes et la reconnaissance de leurs œuvres. Est-ce qu’on peut pourtant dire que les œuvres en question sont conditionnées par l’industrie ? Non, en tout cas pas au niveau de leur contenu artistique intrinsèque. Que Peggy Guggenheim ait été la plus grande dénicheuse de talents du XXème siècle et qu’elle ait pu diriger certains artistes en conditionnant leur travail, peut-être, effectivement, mais qui a réalisé les œuvres ? Peut-on dire que Jackson Pollock a réalisé ses drippings parce que Peggy Guggenheim était sa mécène ? Tout cela est carrément d’ordre spéculatif et c’est un peu comme calculer un effet papillon parce que, à ce moment-là, tout est conditionné par tout et si je vais aux toilettes à 16h39 au lieu d’y aller à 15h22, c’est parce que mon employeur m’interdit de quitter mon lieu de travail avant que mes élèves aient quitté la classe et que c’est comme ça que l’éditor in chiottes a voulu publier WATCHMEN de l’autre côté de la planète…

Rorschach : Il devait s’appeler The Question mais l’editor n’a pas voulu. Je suis sûr que maintenant que vous savez ça, vous allez dormir différemment…
En fait, ce qui est pénible avec le discours du “Docteur es-comics”, c’est qu’il sous-entend que WATCHMEN n’est pas meilleur qu’un autre comic book de super-héros. Il est comme ça parce que le contexte lui a permis d’être au bon moment et au bon endroit, sous-entendu que n’importe qui aurait pu faire pareil. Et c’est là que le bas blesse.
WATCHMEN est avant tout WATCHMEN parce qu’Alan Moore. Avec ou sans editor, il y a Alan Moore, le plus grand scénariste de l’histoire du comic book. Il ne plait pas à tout le monde et c’est normal, mais vouloir à ce point dénigrer son génie tient de la mauvaise foi pure et simple.
– Bonne conscience : Tu trouveras plein de gens pour argumenter que cet auteur ne leur plait pas et pourquoi il ne leur plait pas. Et ils te trouveront certainement moult arguments pour t’expliquer en quoi ses comics ne sont pas sans défauts.
– Mauvaise conscience : Moui, enfin : Avant WATCHMEN, Moore avait créé V POUR VENDETTA, il avait réinventé MIRACLEMAN et SWAMP THING. Après WATCHMEN il écrira encore quelques perles pour DC et Marvel (THE KILLING JOKE, entre autres) et s’en ira poursuivre sa route ailleurs avec des créations magnifiques. Personne avant ni après lui ne saura créer d’œuvres aussi riches, aussi maitrisées et fluides dans leur densité ébouriffante, et surtout aussi vertigineuses dans leur contenu aux multiples couches de sous-texte. Un autre WATCHMEN par un autre auteur aurait bien pu voir le jour, mais jamais on n’y aurait trouvé cette parabole sur la fuite en avant de notre humanité en quête permanente de sa propre réalité.
– Bonne conscience : Cherchons un peu du côté de ses défauts, alors : L’une des critiques négatives les plus souvent formulées envers WATCHMEN tient, par exemple, à son manque de féérie. Tous ses personnages sont, soit des ordures, soit des êtres humains plus ou moins pathétiques, soit des malades assez dérangeants. On y reproche donc l’absence d’émerveillement, de candeur et de lumière qui avaient jusque-là constitué l’apanage du genre super-héroïque.
– Mauvaise conscience : Ah ouais, Alan Moore le dira avec un certain sens de l’humour : Il était étonné que le genre ait survécu à WATCHMEN ! Car WATCHMEN ne faisait rien d’autre que de déconstruire le mythe du super-héros en démontrant que ces personnages ne pouvaient échouer sur autre chose qu’une certaine forme de totalitarisme. Car bien évidemment, si le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument.
WATCHMEN, c’est l’un des premiers comics de super-héros qui tire à boulets rouges sur les super-héros. C’est notamment ce que l’on a appelé à postériori la déconstruction de la figure super-héroïque : Le super-héros est en réalité une merde. Ridicule, inutile, toxique, névrosé, sociopathe. À bras le corps.
Et ouais, ça ne plait pas aux fanboys énamourés des blaireaux en slip fluo, notamment les “Docteurs es-comics” qui passent l’essentiel de leur temps à en explorer les coulisses…

Avant les Watchmen, il y avait les minutemen : Si t’as pas encore compris que le super-héros old-school est obsolète…
Depuis, le fan énamouré du super-héros classique tente de faire passer des vessies pour des lanternes en éructant que WATCHMEN, ce n’est pas mieux que le reste. Car hélas pour lui, WATCHMEN a grandement ringardisé le genre du fait qu’il y a un avant et un après WATCHMEN. Qu’on le veuille ou non, écrire du super-héros old-school après WATCHMEN, c’est écrire sur une figure devenue grandement ridicule. Et écrire le super-héros comme dans WATCHMEN (beaucoup s’y sont essayé), c’est juste impossible tant personne n’arrive à la cheville d’Alan Moore sur son registre. Une impasse pure et simple !
Beaucoup ont au contraire adhéré à la chose : Tu ne me fais plus lire aujourd’hui un épisode où un type gentil habillé en abeille met des tatanes à un autre type méchant habillé en tourterelle. Je trouve ça complètement débile. Et en plus, c’est raconté avec les pieds ; les types en question parlent d’eux à la troisième personne, te balancent des tirades moyenâgeuses en commentant tout ce qu’ils font et te sortent souvent des blagues pendant qu’ils se battent dans le bac à sable. C’est complètement con.
Si tu veux me faire lire du super-héros aujourd’hui, il faut que les mecs soient tordus, malades, dépressifs, trouillards, alcooliques, obsédés sexuels ou bipolaires. Bref, des êtres humains normaux (même s’ils ont des pouvoirs pas normaux). Et tant qu’à faire, tu ne me les habilles pas avec des collants flashy et un slip par-dessus, parce que ça aussi c’est débile (parait que c’est “la tradition”, c’est pas débile ça aussi comme argument ?). Ah ! et tu évites aussi les scénarios simplistes où un mégalo veut conquérir le monde tout seul avec sa bite et son couteau. C’est bien couillon ça aussi…
Alors on va me dire que “le super-héros c’est comme ça” (et pas comme WATCHMEN), qu’il faut respecter le genre, le prendre comme il est, et patati, et patatoine… OK. Alors tu as intérêt à me raconter ça avec la classe internationale, un second degré et un ton un peu plus gracieux que les comics de base écrits avec les pieds. Les trucs qu’ont réalisé Jeph Loeb & Tim Sale ensemble par exemple, ça oui, je peux les lire (explication ici).

L’image de la maturité : Un super-héros devenu adulte tourne désormais le dos à ce qui est réservé aux enfants…
– Bonne conscience : Ben dis-donc, t’en dis des méchancetés…
Alors allons-y en sens inverse parce que, justement le problème principal, en tout cas celui que l’on va reprocher en premier, c’est que WATCHMEN n’est PAS une histoire de super-héros. C’est une histoire SUR les super-héros et, surtout, c’est une histoire QUI DÉGLINGUE le thème du super-héros.
L’intelligentsia, qui a longtemps déféqué sur tous les comics sauf sur WATCHMEN, a tenu à nous imposer par le marteau et l’enclume que WATCHMEN était l’alpha et l’oméga du comic book super-héroïque, le masterpiece qu’on étudie à l’université. On nous a martelé que, si on devait n’en lire qu’un seul, ce serait celui-là et pas un autre. C’est en permanence l’arbre qui cache la forêt et ça, c’est quand même dommage, au bas mot. Parce qu’encore une fois ce n’est PAS une histoire de super-héros !
Imagine que tu sois fan de westerns au cinéma et qu’on te rabâche sans cesse que si tu devais n’en garder qu’un seul, ce serait LE SHÉRIF EST EN PRISON de Mel Brooks…
– Mauvaise conscience : Ma foi, je trouve ça logique puisque WATCHMEN est venu définitivement ringardiser le genre tout entier (y’a-t-il eu pléthore de westerns après LE SHÉRIF EST EN PRISON ?) ! Et c’est même son principal discours : Le super-héros au sens classique est obsolète. Un vieux machin, un tabernacle d’un ancien temps. Le “Docteur es-comics” peut continuer de se passionner pour la chose, mais après WATCHMEN, tu ne peux plus faire comme si tu ne savais pas que, désormais, tu peux écrire sur le “genre super-héros” pour les adultes, en contournant les archétypes infantiles et en traitant la chose comme un adulte.
En démontant tout ce qui a été fait avant et en le faisant avec un tel panache et un tel esprit, Alan Moore a fait un truc aussi révolutionnaire et aussi jouissif que lorsque le rock est venu démonter toute la musique réservée aux vieux d’avant…

La révolution, en général, ça se fait dans un bain de sang…
Qu’est-ce qui fait le génie d’Alan Moore ? Et bien simplement qu’il fait mieux que les autres. Qu’il va sans cesse plus loin, plus tôt, avec davantage de force et de sens.
Picasso était un artiste accompli, meilleur que ses pairs ainés à 11 ans. Michael Jackson aussi. Mozart écrit son premier concerto à 4 ans, sa première symphonie à sept ans et son premier opéra à 11 ans. Son père musicien, écœuré de voir son tout petit enfant meilleur que lui, arrête la musique et devient son “impresario”.
Qu’est ce qui fait le génie ? C’est le fait qu’un homme fasse mieux que tout le monde de manière précoce, puis sur la durée. C’est le cas d’Alan Moore.
WATCHMEN a opéré une véritable révolution au sein de son médium. Une fois encore, plus personne par la suite ne pourra l’ignorer. Et le “Docteur es-comics” a beau tenter de minimiser la chose avec son “editor in chiottes”, cela n’y changera rien.
– Bonne conscience : Tu a l’air un peu habité, quand même. Tu fais partie d’une secte ? Les “Adeptes du temple Alan Moore” ?
Si tu réfléchis sur le parcours du bonhomme, tu t’apercevras qu’il n’a quasiment jamais rien créé ! Aucun super-héros issu de sa plume, par exemple, n’est une création originale, et pas même avec WATCHMEN, où chaque personnage est une itération d’une ancienne figure de l’éditeur Charlton Comics ! À la limite tu as “V”, le personnage de V POUR VENDETTA et John Constantine, créé dans les pages de SWAMP THING, qui sont des créations originales d’Alan Moore. Mais sont-ce vraiment des super-héros ? Plus tard il y aura les héros de la ligne ABC (PROMETHEA, TOM STRONG, LA LIGUE DES GENTLEMEN EXTRAORDINAIRES), mais tous seront des ersatz de figures déjà inventées auparavant par d’autres auteurs. Ailleurs il ne fera que reprendre des histoires et des personnages déjà existants et il faut remonter loin dans ses premiers travaux en Angleterre, pour trouver des personnages inédits. N’avoir quasiment jamais rien créé d’original, c’est quand même paradoxal pour celui que tu nommes “le plus grand scénariste de comics de l’histoire” !
Et puis que fait-il quand il reprend un personnage ou une série sinon les déglinguer ? Que fait-il de toutes ces créations sinon les pervertir, les noircir, leur enlever toute leur candeur et toute leur lumière ? Tous les lecteurs du monde entier ont-ils envie de lire des versions complètement abâtardies et dégénérées de leurs héros préférés ? Tout le monde a-t-il envie de ne lire que des histoires d’anti-héros (un trope totalement inféodé à cette deuxième moitié des années 80, quand on y repense) ? N’est-il pas aussi naturel de vouloir lire des choses positives, lumineuses, des choses qui nous sortent du quotidien morne et terne ? Que feraient les lecteurs qui souhaitent qu’on leur vende un peu de rêve si, soudain, du jour au lendemain, les éditeurs ne publiaient plus que des versions super-héroïques comme celle de WATCHMEN ?
(Cet article est dédié à mes copains Matt et Eddy, à qui j’ai quasiment piqué toutes les phrases et les arguments de ma bonne conscience…)
That’s all, folks !!!
