
* POUR UNE POIGNÉE DE CHEFS D’ŒUVRE *
– POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS (1964)
– ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS (1965)
– LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND (1966)
Chronique des films de Sergio Léone et de la musique d’Ennio Morricone : LA TRILOGIE DU DOLLAR
bonus : LE COLOSSE DE RHODES (1961)
Genre : Western (+ peplum).

Sergio Leone : Un auteur caché derrière le cinéma de genre…
Cet article en deux parties est dédié à la filmographie du réalisateur Sergio Leone et à sa collaboration avec son âme-sœur, le compositeur Ennio Morricone. Soit respectivement l’un des plus grands réalisateurs et l’un des plus grands compositeurs de l’histoire du cinéma.
Dans cette première partie, nous nous focaliserons sur les premiers films de Sergio Leone, dans l’ordre chronologique de leur sortie au cinéma.
Au programme :
- Les débuts de réalisateur de Mr Leone
- POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS
- ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS
- LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND
Niveaux d’appréciation :
– À goûter
– À déguster
– À savourer


Des débuts d’assistant-réalisateur dans la cour des grands !
Les débuts de réalisateur de Mr Leone – 
Sergio Leone est un assistant-réalisateur aguerri lorsqu’il coréalise (avec Mario Bonnard) son premier film en 1959, un péplum : LES DERNIERS JOURS DE POMPEÏ. Leone achève le film après que Bonnard soit tombé malade. Il avait jusque-là travaillé dans l’ombre des réalisateurs italiens mais aussi américains (qui, sur le principe du bouche-à-oreille, le sollicitaient systématiquement lorsqu’ils venaient tourner un film en Italie), notamment sur le légendaire BEN HUR de William Wyler (dont il dirige la course de chars !) et sur SODOME ET GOMORRHE de Robert Aldrich. Il peut attaquer son film suivant en tant que réalisateur attitré. Ce sera un autre péplum : LE COLOSSE DE RHODES, réalisé en 1961. En Italie, c’est la grande mode du péplum et les producteurs de l’Entertainment transalpin ne financent quasiment que ce type de film. Leone déteste le genre, mais accepte de réaliser ce premier film de commande si, ensuite, on le laisse passer à autre chose : à savoir le western !
Mais avant cela, Leone doit se faire la main sur son COLOSSE DE RHODES et, pour le spectateur qui découvre le film aujourd’hui, c’est, avec le recul, un festival de trouvailles léoniennes qui annonce carrément la couleur de ses films à venir.
Dans la forme, on trouve déjà ces panoramiques rotatifs en vue subjective qui immergent le spectateur dans le décor ainsi que les scènes longuement chorégraphiées (par son épouse Carla, ballerine émérite). Dans le fond, ce sont les thèmes léoniens qui se développent sous nos yeux, avec tout d’abord cette intrigue mettant deux clans en opposition (ici les cruels Phéniciens contre les grecs insurgés), au milieu desquels se détache un héros solitaire qui va passer d’un clan à l’autre pour ses propres intérêts, avant de se ranger du côté des “bons”. Un héros dragueur et volubile qui tranche d’emblée avec les canons de l’époque puisqu’ici, le personnage est interprété par Rory Calhoun, acteur ne correspondant absolument pas aux héros de péplum bodybuildés monolithiques tels qu’il en pleuvait alors. À cette nouveauté s’ajoute également un traitement de la violence prononcé, cristallisé par les scènes de torture, qui reviendront régulièrement dans la filmographie du réalisateur.
Publicité honteusement mensongère sur les moyens du film ! Ou quand les séries-B réussissaient à se faire passer pour de gros blockbusters (une spécialité italienne aussi fameuse qu’un plat de spaghetti) !
Pour le reste, LE COLOSSE DE RHODES est un péplum original et envoûtant, teinté de sadisme et de second degré. Malgré de nombreux défauts nanardesques (le final ridicule avec le tremblement de terre qui tombe tel un fléau), c’est un festival d’inventions, superbement filmées, et une première réussite pour un Sergio Leone joyeusement chafouin et provocateur, qui semble prendre un malin plaisir à détourner tous les codes en place.
Enfin, la métaphore est délicieuse : Une statue grande comme celle de la liberté (le Colosse était la septième des sept merveilles du monde antique) remplie de chaines, qui semble emprisonner le réalisateur dans le genre péplum, est dévastée par un cataclysme libérateur, avant que la dernière image nous montre les héros s’enfuir à cheval dans le désert, vers un avenir dominé par le western… La musique du film est alors composée par Angelo Francesco Lavagnino.
Ennio Morricone était dans la même classe que Sergio Leone quand ils étaient enfants. Ils se perdent de vue momentanément mais, plus tard, lorsque Leone s’attèle à son premier grand projet personnel, POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS, c’est à ce camarade d’enfance qu’il fait naturellement appel. Après s’être fait la main sur quelques bandes originales de films italiens, Morricone va imposer sa griffe sur ce premier western en compagnie de Leone. Une griffe aussi remarquable et originale que celle du cinéaste.
Fin juillet 2007, votre serviteur est à Florence, en Toscane. Il dine à la terrasse d’un restaurant sur l’Oltrarno (la rive du fleuve qui donne sur la partie “non touristique” de la cité), au pied de la colline de l’Apennin, à proximité du Chemin de croix qui monte au sommet de la ville. Au-dessus de lui, il y a un grand jardin et une place. Mais ce soir, le jardin est fermé puisque Ennio Morricone y donne un concert à ciel ouvert. Toute une partie de la soirée, je vais diner sous la musique du maestro qui joue juste au-dessus de ma tête sous la chaleur de l’été toscan. Inoubliable. Un de mes plus beaux souvenirs…


POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS – 
A FISTFUL OF DOLLARS – PER UN PUGNO DI DOLLARI
Acteurs : Clint Eastwood, Gian Maria Volonte, Marianne Koch, Mario Brega
Scénario : Sergio Leone, Adriano Bolzoni, Victor Andrés Catena, Jaime Comas Gil
Année : 1964
Durée : 100 minutes
On ne peut guère se rendre compte aujourd’hui, alors que le film est devenu un classique, du niveau de brutalité avec lequel il tranchait par rapport à la conception que le public avait jusque-là du western dans sa version classique. Bien avant la vague du Nouvel Hollywood (songez par exemple à LA HORDE SAUVAGE de Sam Peckinpah ou à LITTLE BIG MAN d’Arthur Penn), POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS impose une révolution féroce à ce genre cinématographique typiquement américain. La déconstruction du mythe opérée par Sergio Leone est extrême. Le réalisateur italien ne tourne pas ce film pour démolir le western parce qu’il n’aime pas le genre, comme il l’avait fait avec LE COLOSSE DE RHODES, mais au contraire parce que c’est son genre de prédilection et qu’il voue une admiration sans bornes pour les maîtres du genre (John Ford en tête). Seulement il fait ce que les réalisateurs yankees ne pouvaient pas (encore) se permettre de faire dans un pays qui réécrit sans cesse son histoire afin d’en gommer les aspérités au nom du “rêve américain” : Il montre l’envers du décor dans son réalisme cru. Il donne à voir un Far West sauvage, sans foi ni loi comme il a probablement pu l’être, où les hommes vivaient dans des endroits crasseux et, comme au moyen-âge, appliquaient la logique cruelle de la loi du plus fort, du plus brutal, du plus méchant. Une vision pessimiste de l’homme, que Leone aime pointer du doigt, semblant nous crier “Voyez comment se comportent les hommes quand c’est l’anarchie !”.
Un générique inédit pour l’époque, extrêmement violent, qui annonce la couleur (rouge) ! Notez qu’à la fin, le cavalier noir est soudain remplacé par un cavalier blanc, sous le soleil…
Le seul générique d’ouverture est déjà une révolution, avec un metteur en scène tirant à balles ouvertes sur un genre tout entier (et sur lui-même), sur fond d’ombres chinoises et d’onomatopées, enrobées, bien sûr, de la bande-son de circonstance.
Et dès la première scène, là encore soulignée par la musique, Sergio Leone surprend de nouveau l’assistance en enrobant l’apparition de son héros de mystère, mais aussi d’humour et de distanciation. Car malgré l’âpreté et la violence du propos, jamais le réalisateur ne se prendra au sérieux. Et pourtant, violence il y aura, puisque le récit va nous plonger dans un véritable enfer où américains et mexicains sont tous plus dégénérés les uns que les autres, les seuls êtres un tant soi-peu innocents étant relégués au rôle de victimes aux frontières de la vie et de la mort.
Ce déglinguage en règles des valeurs séculaires associées au genre Western, cette négation de toute valeur positive apposée au rêve américain, l’intelligentsia de l’époque ne le supporta pas et le film se prit une volée de bois vert, endossant les pires superlatifs dans lesquels on pouvait collecter à l’envie les termes d’“idiot”, de “crasseux” et de “vulgaire”. Il ne se passa, en revanche, pas du tout la même chose du côté du grand-public, qui reçut la proposition avec beaucoup de fraicheur et apprécia avec gourmandise cette catharsis inédite.

Impitoyable, mystérieux et complexe. Mais au final du côté des plus faibles : la naissance d’une icône !
Ce qui est intéressant dans le cinéma de Sergio Leone, c’est sa grande palette d’inspiration. Si son admiration sans bornes pour John Ford est limpide (il fut l’un des premiers cinéastes à avoir exploré l’envers du décor étatsunien avec des Westerns comme LA PRISONNIÈRE DU DÉSERT ou LES CHEYENNES), il ne faut pas non plus oublier ses racines italiennes, en particulier la passion de la nation transalpine pour l’opéra, dont les constituants sont repris à la lettre dans chacun de ses films (et notamment la division du récit en plusieurs “tableaux”). Les films de Sergio Leone seront donc tous des westerns opératiques, ou ne seront pas. Plus surprenant encore est cette filiation avec le cinéma japonais, car POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS est l’adaptation – officieuse – d’un classique d’Akira Kurosawa : YŌJINBŌ (réalisé trois ans plus tôt) ! Ainsi les deux films proposent la même trame : Un mercenaire, solitaire et cynique, arrive dans un bled perdu, où deux clans ennemis s’affrontent violemment, faisant du lieu un enfer pour ses habitants. Patiemment, il va offrir ses talents (des talents de samouraï – ou plus exactement de rōnin – dans YŌJINBŌ, et de pistolero dans POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS) au plus offrant, passant de l’un à l’autre, puis va pousser les deux clans à s’exterminer, pour finalement combattre en personne, dans un duel final cathartique (et attendu par le public), l’antagoniste le plus cruel et le plus dangereux de tous.
La bande-annonce VF
Dans tous les cas, le script est extrêmement basique et ce n’est évidemment pas le plus important. Le plus important, c’est la mise en scène. Et c’est là que Sergio Leone tire son épingle du jeu en orchestrant cet implacable opéra lyrique sous le soleil brulant du Mexique (quand bien-même le film a principalement été tourné en Espagne). Et les trouvailles formelles sont légions, notamment au niveau des symboles. Que le générique de début s’achève avec une silhouette de cavalier blanc, et que la dite-silhouette se mue en un soleil tout aussi blanc venant noyer l’écran (et assurant, dans un fondu-enchainé, le passage avec la première image montrant le justicier incarné par Clint Eastwood), est une promesse symbolique. Effectivement, lorsque Ramon (le méchant ultime incarné ici par Gian-Maria Volonté) mord la poussière à la fin du film sous les coups du justicier, sa dernière vision, alors qu’il git sur le sol, sera celle du soleil, un soleil blanc…
Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres pour décrire les trouvailles organiques qui constituent l’architecture du film, lequel ne serait pas le même, bien évidemment, sans son incroyable bande-son.
Sergio Leone créait ici la figure de l’Ange de la Mort, maintes fois reprise par la suite, à commencer par Clint Eastwood lorsqu’il deviendra lui-même réalisateur. Une sorte de justicier solitaire mystérieux, cynique et impitoyable, dont les capacités au combat et la résistance à la douleur sont quasiment de l’ordre du surnaturel (avec cette possibilité qu’il soit d’ailleurs réellement un être venu du ciel). En toute complicité avec son réalisateur, le compositeur Ennio Morricone va souligner cette figure ambigüe, soit avec humour, soit avec lyrisme, enrobant la plupart de ses apparitions de quelques notes précises et décalées, comme autant de points d’orgue. Une alchimie très originale, qui ménage les grandes envolées baroques venant souligner le parfum de l’ouest sauvage et la dramaturgie théâtrale du long métrage.
La méthode Morricone : Lyrisme, drame et humour cohabitent, tout en citant les classiques du genre western, notamment le Dimitri Tiomkin de RIO BRAVO et ALAMO.
Dès cette première collaboration avec Sergio Leone, Ennio Morricone fait preuve d’une créativité toute aussi forte que celle du réalisateur et compose une bande-son inédite et originale, un “culte” instantané, dans laquelle les grands orchestres font bon ménage avec la guitare électrique, les sifflements et les bruitages en tout genre. C’est de “fusion” qu’il est question ici, au moment où le monde musical s’éveillait à peine à cette notion, qui ne prendra réellement forme qu’à partir des années 70.


ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS – 
FOR A FEW DOLLARS MORE – PER QUALCHE DOLLARO IN PIÙ
Acteurs : Clint Eastwood, Lee Van Cleef, Gian Maria Volonté, Klaus Kinski, Mario Brega
Scénario : Sergio Leone, Fulvio Morsella, Luciano Vincenzoni
Année : 1965
Durée : 132 minutes
Avec son rôle dans POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS, Clint Eastwood, trente-quatre ans à l’époque, devient une star du jour au lendemain (jusque-là, seuls ceux qui suivaient la série-TV RAWHIDE le connaissaient). Mais le public ne s’attendait pas encore à ce que le film soit le premier segment d’une sorte de trilogie informelle, avec le même personnage et le même acteur. Elle est d’ailleurs vraiment informelle cette trilogie, et plus d’un afficionado se sera cassé les dents en essayant de trouver une continuité logique entre les trois films, où chacun trouverait sa place en tant que suite ou préquelle par rapport aux deux autres. Le personnage a beau être le même (nommé Joe dans POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS, surnommé le Manchot dans ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS et Blondin dans LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND), rien au niveau de l’intrigue ne permet de lier les trois films, qui voient d’ailleurs deux autres acteurs principaux revenir dans des rôles différents. Le principal antagoniste de ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS est d’ailleurs interprété par Gian-Maria Volonté, qui tenait déjà le rôle du méchant dans le film précédent, lequel avait été tué par le héros, et dont le nom était différent (on retrouvera également l’acteur Lee Van Cleef dans le film suivant, qui interprètera cette fois le rôle du méchant alors que, dans ce second opus, il tient le rôle du gentil) !
À l’époque, Sergio Leone rêvait de diriger Henry Fonda, James Coburn et Charles Bronson. Il pourra les engager plus tard (pour l’instant ils sont trop chers pour lui) mais devra, pour le moment, se contenter de Clint Eastwood et Lee Van Cleef pour la constitution américaine de son casting ! Ainsi donc, malgré tout un tas de similitudes (en commençant par ce même antihéros interprété par Eastwood que l’on finira par surnommer “l’homme sans nom” !), les trois films formant LA TRILOGIE DU DOLLAR ne forment aucune continuité, et ne sont à chaque fois que des relectures, des “variations sur un même thème”.
La bande-annonce vintage !
Parce que POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS avait adapté le script de YŌJINBŌ sans sa permission, Akira Kurosawa (qui s’était pourtant lui-même inspiré d’un roman de Dashiell Hammett !) intenta un procès et le studio qui avait produit le film de Sergio Leone se retourna contre ce dernier, qui ne fut donc pas payé pour son premier western !
Cet épisode fâcheux aura le mérite de forcer le destin : Leone, furieux, lancera alors sa propre maison de production et tournera un second western dans la foulée, avec un seul fil rouge pour imaginer son nouveau scénario : la vengeance !
Ainsi, ce second film de la TRILOGIE, qui met d’abord en scène l’univers des chasseurs de primes dans le Far West sauvage, va lentement se muer en histoire de vengeance tragique.
Plus encore qu’il ne l’avait fait avec son film précédent, Sergio Leone démarre celui-ci en ne présentant que des personnages sans foi ni loi, où même ceux qui font office de “héros” (interprétés respectivement par Lee Van Cleef et Clint Eastwood) sont des tueurs sans scrupules qui ne semblent motivés que par leur propre profit. La rupture avec les valeurs positives véhiculées par le genre western est définitivement consommée !
Mais c’est encore Gian-Maria Volonté qui incarne le méchant ultime, capable de massacrer femmes et enfants, à côté duquel les autres font effectivement figures d’anges, en tout cas de vecteurs d’identification positive pour le spectateur. L’acteur italien tient ici le rôle d’Indio, bandit notoire et surtout abominable, qui va pousser le Colonel Mortimer (Lee Van Cleef) et l’homme sans nom (Clint Eastwood) à s’associer pour le traquer et empocher la récompense qui a été misée sur sa tête. Tout au long de la traque, Mortimer va plus ou moins manipuler l’homme sans nom afin de lui faire endosser les affrontements les plus compliqués, avant que la situation s’inverse et, qu’au final, l’homme sans nom oblige Mortimer à affronter lui-même en duel leur ennemi et qu’il prouve à son tour sa valeur. Voilà qui tombe bien, car en vérité Mortimer voulait avant tout se venger d’Indio. Et on ne saura pourquoi qu’à la dernière minute…
La rencontre : Une histoire de bottes et de chapeaux !
Ce second film est encore plus réussi que le précédent. La maitrise du réalisateur grandit au fil de ses projets et son style s’affirme encore, avec ces longs panoramiques en vue subjective, ces gros plans qui font “parler” les visages à coup d’expressions et de regards, lesquels guident les images en suggérant leurs directions, et toutes ces scènes chorégraphiées, magnifiées par la musique de Ennio Morricone qui résonne, une fois encore, comme un opéra tragique. Un Morricone qui a également affirmé son style, ajoutant toujours plus d’audaces et de trouvailles en prenant soin de coller un thème à chaque personnage et à chaque situation. Ainsi ce thème de la montre avec ce carillon hypnotique, qui annonce le mal en la personne d’Indio, en même temps qu’il marque évidemment le temps et la tragédie passée. Des détails au départ anodins pour le spectateur, qui vont se transformer en symboles très forts au fur et à mesure que l’on avance dans le récit et que l’on en découvre les tenants et les aboutissants.
Le thème de la montre…
ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS triomphe dans les salles. Sergio Leone tient sa revanche. Les producteurs américains vont lui faire les yeux doux et, par ricochet, accepter de financer des westerns de plus en plus violents sous la houlette du Nouvel Hollywood en lâchant la bride à de nouveaux réalisateurs comme Arthur Penn et Sam Peckinpah, voire à des vétérans comme John Huston qui n’attendaient que ça. Pendant ce temps, Sergio Leone et Ennio Morricone viennent d’inventer, en deux films, ce que l’on nomme déjà, outre Atlantique (avec affection et non avec dédain), le “western spaghetti” !


Le chef d’œuvre ultime de la TRILOGIE DU DOLLAR.
LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND – 
THE GOOD, THE BAD AND THE UGLY – IL BUONO, IL BRUTTO, IL CATTIVO
Acteurs : Clint Eastwood, Lee Van Cleef, Eli Wallach, Aldo Giuffre, Mario Brega
Scénario : Sergio Leone, Agenore Incrocci, Luciano Vincenzoni, Furio Scarpelli
Année : 1966
Durée : 178 minutes
Sergio Leone, qui se faisait jusqu’ici appeler Bob Robertson au générique de ses films puisqu’il était de coutume d’américaniser le cinéma de l’entertainment italien, est à présent courtisé par les producteurs américains et c’est la United Artists qui va, non seulement financer son prochain western pour un million de dollars, mais en plus lui laisser une totale liberté artistique ! Le réalisateur peut ainsi se permettre d’être plus ambitieux, notamment en rédigeant un script qui, contrairement aux deux précédents qui n’étaient que de simples histoires de violence, contiendra en sous-texte un vigoureux pamphlet sur la bêtise humaine et l’absurdité de la guerre. Ce sera la guerre de Sécession. Et plus que jamais, un pur film d’auteur.
Le pitch : Pendant la guerre de Sécession, trois despérados, l’Homme sans-nom (surnommé Blondin et interprété par Clint Eastwood – c’est le BON), Tuco (joué par Eli Wallach – c’est le TRUAND) et Sentenza (incarné par Lee Van-Cleef – c’est la BRUTE), se retrouvent sur la piste d’une caisse de dollars, dissimulée dans la tombe d’un cimetière. Malgré toutes les réticences possibles, ils devront plus ou moins s’associer, car chacun possède la connaissance d’un détail qui pourra les mener au trésor.
Le principal problème reste néanmoins que le cimetière est au beau milieu des affrontements entre les sudistes et les nordistes. Il faudra donc composer avec tous ces éléments…
Le titre du film, aussi bien an anglais qu’en français, est une ânerie commise par les traducteurs. Le titre original BUONO/BRUTO/CATTIVO (Eastwood/Wallach/Van-Cleef) ne fut donc jamais respecté puisque les américains inversèrent les personnages deux et trois, et que les français en firent de même. Le problème est que le mot italien “bruto” ne signifie pas du tout “brute” comme en français, mais plutôt “rustre”, “balourd” ou “lourdaud”. En respectant l’ordre des mots américains, le titre français fait donc de Van-Cleef la “brute” et de Wallach le “truand”, ce qui au final n’est pas conforme à ce qui aurait dû être pour l’ordre Eastwood/Wallach/Van-Cleef : LE BON, LE BALOURD ET LE MÉCHANT. C’est un détail, mais il frappait déjà le jeune spectateur que j’étais, lorsque j’ai découvert le film autour de douze ou treize ans : Je l’avais adoré, mais ce titre français ne collait pas !

Le bon, le balourd et le méchant…
De nouveau, Sergio Leone espère diriger Charles Bronson, mais cette fois dans le rôle de Tuco. Ce dernier n’étant pas disponible, il engage Eli Wallach. Un second choix qui va avoir une importance capitale. S’il y avait déjà un peu plus d’humour dans ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS (par rapport à POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS), le réalisateur souhaitait qu’il y en ait encore bien plus dans LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND. Cette dimension allait couler de source avec l’arrivée d’Eli Wallach. Wallach et Leone s’entendent tellement bien, que le réalisateur accepte que l’acteur improvise à sa guise (notamment en se signant compulsivement dès qu’il y a un mort), et qu’il propose des modifications aussi bien sur le scénario que sur la mise en scène ! Beaucoup plus en retrait mais très attentif à ces échanges, Clint Eastwood se prend au jeu et propose à son tour des idées. Cette collaboration va amener le “sens du détail” qui va faire tout le sel du film, notamment ses répliques cultes (du genre “le monde se divise en deux…” mais il y en tellement qu’il faudrait leur consacrer un article entier !) ainsi que la “fonction” de certains objets. Le cigare, par exemple, que fume en permanence Blondin, s’il sert à incarner le personnage, devient l’élément déclencheur de moult séquences, permettant à Tuco de “trâcer” ce cowboy au cigare, à Blondin de montrer sa compassion (c’est lui le BON !) en le donnant aux blessés, ou encore à ce même Blondin de mettre littéralement le feu aux poudres en allumant canons et dynamite avec !
L’art du générique iconique…
Sergio Leone fait donc très fort avec ce troisième western, réussissant à faire d’une pierre deux coups, puisqu’il rend hommage aux classiques vénérés (John Ford, donc) en même temps qu’il révolutionne le genre à force de le dynamiter tout en truculence et en roublardise, déconstruisant le mythe en inversant, transformant et rendant obsolètes les codes d’antan, tels qu’Alan Moore le fera avec les comics de super-héros dans WATCHMEN. On le voit bien avec le recul de toutes ces années : il préfigure et inaugure dans le même temps le futur Nouvel Hollywood, qui s’épanouira dans la foulée en donnant la vedette aux réalisateurs (comprenez “auteurs”). Clint Eastwood lui rendra hommage à maintes reprises, déconstruisant le mythe à son tour.
Des cadrages stylisés à l’extrême ? des paysages désolés plus que de raison ? des caractères inédits échappant à la moindre mièvrerie plusieurs décennies après ? Une violence esthétisée et iconisée, étirée dans le temps pour magnifier le drame humain sans pour autant le dédouaner de son horreur ?
Révolutionner le genre et même le cinéma dans son entier ? Tout ça en venant d’un pays lointain (Cinecittà Vs Hollywood) ? Qui a fait mieux avant lui, et qui fera mieux ensuite ? En trois films, Sergio Leone est devenu un maitre, un esthète révolutionnaire aux thèmes humanistes cinglants, voire poignants, lesquels pointent la folie des hommes, les horreurs de la guerre, de la violence sur le chemin du pouvoir et de l’appât du gain. Il démonte les engrenages fatals et l’absurdité des conflits. Depuis ses héritiers directs jusqu’aux meilleurs auteurs contemporains (notons encore Eastwood -le réalisateur- comme son héritier emblématique, puis, en brassant les médiums, Quentin Tarantino bien sûr, mais surtout Garth Ennis), il laisse une trace indélébile.

Inverser les rôles… À quoi pensent les traducteurs ???
La loi des couples “réalisateur/compositeur” (après Alfred Hitchcock & Bernard Herrmann et avant Steven Spielberg et John Williams) aura marqué l’histoire du cinéma d’une pierre blanche. En trois films, le duo Sergio Leone & Ennio Morricone s’ajoute à ce panthéon.
Si l’on devait citer le “chef d’œuvre d’Ennio Morricone”, tout le monde crierait que c’est impossible, tant il en a composé. Pourtant, la bande-son du BON, LA BRUTE & LE TRUAND en contient à elle-seule un grand nombre ! Il y a le générique éponyme bien sûr, mais également le très court et envoûtant THE SUNDOWN, qui sera utilisé par Quentin Tarantino dans KILL BILL ; THE STORY OF A SOLDIER, qui prend le spectateur aux tripes lorsque les prisonniers sudistes sont obligés de jouer et chanter pour étouffer le bruit de la torture infligée à l’un des leurs ; le bouleversant PADRE RAMIREZ, lors de l’étonnante scène où Tuco retrouve son frère. Mais sans doute le plus beau, le plus lyrique est THE EXTASY OF GOLD, qui illustre la recherche de la tombe du trésor caché effectuée par Tuco dans le cimetière sudiste. Un opéra (ou plutôt un ballet) sous le soleil qui, sous l’action d’une caméra déchainée, nous amène au plus près de cette course effrénée, les formes évoluant peu à peu vers la pure abstraction, le personnage semblant courir sur une toile de Zao Wou-Ki. Et c’est bien d’un ballet qu’il s’agit, puisqu’immédiatement après, Sergio Leone & Ennio Morricone enchainent sur l’inoubliable duel final (un duel à trois en fait) tout en tension et en emphase (THE TRIO), chorégraphié dans un amphithéâtre aride où la musique se mêle aux images comme jamais.
La collaboration entre notre couple du 7ème art atteint ici son apogée, Ennio Morricone enregistrant la musique avant même le début du tournage, et Sergio Leone s’en inspirant pour finaliser sa mise en scène ! Chœurs et sifflements humains, bruitages en tout genre se mélangent une fois de plus aux instruments classiques comme à ceux du rock dans une harmonie incroyable (Pink Floyd s’en souviendront-ils ?). Et c’est le moment de citer la phrase préférée de Leone à propos de son âme sœur : “Ce n’est pas mon musicien, c’est mon scénariste !”
Masterclass…
Attention, spolier sur cette dernière vidéo…
C’est aussi le moment de faire une pause. Nous vous donnons rendez-vous pour la deuxième partie de l’article qui reviendra sur la suite de la filmographie de nos deux phénomènes.
SEE YOU SOON !!!
