
* VAMPIRE SOUS LES SUNLIGHTS présente *
* NETFLIX DRACULA *
Chronique de la mini-série DRACULA
Rubrique VAMPIRE SOUS LES SUNLIGHTS
Date de sortie de la série : 2020
Durée : 88-91 minutes
Création : Steven Moffat et Mark Gatiss
Réalisation : Jonny Campbell (1°épisode), Damon Thomas (2° épisode), Paul McGuigan (3° épisode)
Musique : David Arnold et Michael Price
Genre : Fantastique, horreur, gothique.

Cet article est inscrit dans le cycle dédié aux films de vampires que nous appelons VAMPIRE SOUS LES SUNLIGHTS. Soit un sous-genre à part entière du cinéma fantastique et horrifique qui contient en son sein un panel assez conséquent de films importants.
Nous reviendrons de temps en temps vous présenter d’autres films de la rubrique. Mais une seule chose à la fois…
Aujourd’hui, nous faisons le voyage en 2020 et nous dérogeons à la règle, puisque nous quittons le domaine du cinéma pour embrasser celui de la télévision, avec un focus sur une mini-série Netflix, consacrée au Prince des Ténèbres !
Quand Netflix règne sur le monde…
En 2020, la plateforme de vidéo à la demande Netflix produit une mini-série en trois parties revisitant le roman de Bram Stocker. Un triple événement puisqu’il s’agit d’une adaptation libre du roman séminal transposé ici au XXIème siècle ; d’une production fortunée sous la houlette d’une chaine réputée pour sa modernité progressiste ; et surtout d’une nouvelle création de Steven Moffat & Mark Gattis, les scénaristes TV préférés des geeks, ceux qui ont repris avec tant de brio les univers du Dr WHO et de SHERLOCK HOLMES !
Avec trois épisodes d’une durée-long-métrage d’environ 90 minutes, l’idée consiste à revisiter le livre originel en transposant le récit dans notre époque contemporaine (du moins en partie), changeant à l’envie la chronologie et les personnages, dans une forme de relecture totale, mais en gardant tout de même les fondamentaux du récit initial.
Chaque segment est réalisé par un metteur en scène différent, l’ensemble étant écrit par Steven Moffat et Mark Gattis, ce dernier interprétant également un rôle (Reinfield), comme souvent dans chacune des créations du duo.
Chaque partie est dédiée à un espace/temps particulier :
– Premier épisode : En 1896, Jonathan Harker rend visite au Conte Dracula dans son château en Transylvanie…
– Deuxième épisode : Sur le navire Demeter, peu après les événements de l’épisode précédent, Dracula se rend à Londres tout en se nourrissant de l’équipage…
– Troisième épisode : Dracula arrive en Angleterre au XXIème siècle, de nos jours…

Il a l’air sympa comme ça…
Au moment où j’écris ces lignes, j’ai déjà visionné cette création plusieurs fois. Il m’a bien fallu ça pour l’apprécier à sa juste valeur, en passant par divers stades d’impression et d’émotion.
La première fois que je l’ai vue, je l’ai profondément appréciée. Les bonnes adaptations de DRACULA et même ses bonnes extrapolations ne sont pas légion, tandis que les navets et autres ratages, voire les actes manqués, pullulent depuis plus d’un siècle. Autant dire que le plaisir a été immédiat au premier contact. Il s’agissait clairement de la meilleure transposition de l’œuvre originelle depuis celle de Coppola (je ne vous parlerai pas des versions embarrassantes de Dario Argento, de la trilogie Gérald Buttler ou même de la version UNTOLD, n’est-ce pas ?). Le premier épisode ressemblait d’ailleurs furieusement à un hommage et à une belle déclaration d’amour à la version du réalisateur d’APOCALYPSE NOW. Et puis quel bonheur de trouver enfin une adaptation vraiment horrifique, qui ne faisait pas semblant, avec des scènes réellement saisissantes et malsaines, distillant l’effroi et les frissons dans une communion jubilatoire. Enfin un Dracula affreusement maléfique, positivement dégueulasse, à la hauteur de nos fantasmes cauchemardesques !

Les multiples visages de Dracula !
J’en ai souvent fait, d’ailleurs, des cauchemars avec des vampires, et à chaque fois ces derniers y étaient atrocement effrayants, sinistres, indestructibles et dangereux à l’extrême, sans pitié et profondément cruels, d’une noirceur sans fond, à la hauteur de leur poussiéreuse décrépitude et de leur existence ténébreuse. Ici, l’idée que les victimes de Dracula soient condamnées à rester enfermées dans une caisse pour s’y décomposer éternellement en gardant intacte la conscience de leur souffrance, étreint le spectateur d’une terreur viscérale, tandis que l’on accompagne le pauvre Jonathan Harker vers son immonde destin.
Tout le premier épisode se déroule en Transylvanie, à l’époque du roman, d’abord dans le lugubre château de Dracula (dont l’architecture tentaculaire est superbement exploitée par la mise en scène et la gestion de l’espace, aussi étouffant que possible), puis dans le couvant à l’intérieur duquel tente de se réfugier Harker.
Cette première partie se consacre donc essentiellement aux événements qui, dans le récit originel, apparaissaient au début du journal intime de Jonathan, en changeant de nombreux éléments et en intervertissant la participation de certains des principaux protagonistes. Le traitement est moderne, mais nous restons pour le moment à l’ère victorienne.

Jonathan Harker, Mina et Van Helsing, revisités.
Le deuxième épisode nous transporte presque sans transition à bord du Demeter, le navire qui transporte Dracula vers l’Angleterre. Nous y séjournerons une heure-et-demie durant, cette seconde partie étant essentiellement dévolue au voyage, découpé comme une nouvelle d’Agatha Christie, le spectateur étant le seul à savoir qui décime les passagers les uns après les autres…
Ici, l’horreur se poursuit en huis-clos, tout en prenant le temps de caractériser chacun des personnages, dont il apparait qu’ils ont été manipulés bien en amont par Dracula, puisque ce dernier s’est apparemment débrouillé pour que l’équipage en question ne soit composé que de proies triées sur le volet, afin qu’il s’en abreuve puisque chaque fois qu’il “dévore” un être humain, il absorbe ses pensées, ses souvenirs, ses connaissances et son patrimoine génétique.
Si nous sommes toujours à la fin du XIXème siècle, le récit commence à s’émanciper grandement de la plume de Bram Stocker en réinventant complètement le voyage du Demeter (idée qui sera reprise dans un film très moyen réalisé en 2023 : LE DERNIER VOYAGE DU DEMETER).

Dans son château ou sur un bateau, Dracula s’adapte partout…
Par une pirouette scénaristique aussi simple qu’astucieuse, le troisième et dernier volet nous montre enfin l’arrivée de Dracula à Londres, au XXIème siècle ! Ici, le duo Moffat/Gattis reprend la formule de son SHERLOCK et dote le roi des vampires de toute la technologie contemporaine. Nous le retrouvons donc bientôt au sommet de sa tour londonienne, guettant ses proies qu’il s’en va pêcher sur… les réseaux sociaux, évidemment !
Cette nouvelle époque semble être du pain béni pour notre Nosferatu favori. Mais ce serait sans compter sur le retour de son ennemi de toujours, dans le plus pur esprit pulp puisque, dans cet esprit-là, l’antagoniste immortel retrouve toujours, un siècle plus tard, le descendant de son pire ennemi. J’ai nommé Van Elsing, bien sûr…
Une fois encore, le spectateur profite d’un spectacle fiévreux. Et si cette dernière partie perd le charme envoûtant des décors gothiques généreusement mis en valeur dans les deux premières, elle nous réserve encore quelques séquences qui ne font pas dans la dentelle en matière d’horreur, où le physique et le psychologique rivalisent d’intensité.

Trois épisodes : trois changements d’espace/temps.
C’est lorsque j’ai regardé la série pour la deuxième fois que j’ai un peu tiqué. Entretemps, la chaine Netflix a commencé à étendre sa vision prétendument progressiste et ses formules factices ont commencé à se voir comme le nez au milieu de la figure.
À ma première vision, je m’en fichais pas mal qu’il soit plus ou moins suggéré que Dracula soit bisexuel, que Van Elsing devienne une femme (d’abord une nonne badass, puis une scientifique ambigüe, fascinée par le mal), que les passagers du Demeter soient homosexuels, handicapés, noirs ou indiens, et que Lucy Westenra soit également une femme de couleur. En toute honnêteté je n’y avais prêté aucune attention : Des changements par rapport au roman, certes, mais sans incidence sur le récit. Le problème est que ce vernis clinquant avait au final contaminé l’ensemble du casting, jusqu’aux deux acteurs principaux, respectivement Claes Bang dans le rôle de Dracula et Dolly Wells dans celui de Van Elsing. Ces derniers avaient fini par sembler surgir d’un soap-opera, au décorum hors-sujet pour un tel récit horrifique, justement parce qu’ils paraissaient aseptisés, qu’ils soient noirs ou blancs, hommes ou femmes, ou de toute autre orientation et minorité.
La faute à Netflix bien sûr, et à sa politique impérialiste hypocrite et calculée, mais en rien celle de Moffat & Gattis.

Le casting cosmopolite habituel, mais pour le coup un peu systématique, de Netflix.
C’est à la troisième vision que ce wokisme de surface a fini par s’effacer devant le talent des créateurs de la mini-série. Et j’ai fini par jeter mes aprioris à la poubelle, tels les derniers oripeaux d’une époque révolue.
La manière dont les auteurs se sont saisis de ces nouvelles figures imposées, en les dotant, sinon d’une réelle épaisseur, en tout cas d’une humanité à fleur de peau, est en fait tout simplement remarquable. Et ce qui devenait agaçant a fini par faire sens dans mon esprit embrouillé par les toiles d’araignées.
C’est notamment en retrouvant l’insupportable Lucy que la chose s’est imposée face à mon esprit frondeur : En créant cette version à peine voilée des stars de la téléréalité et des influenceurs dématérialisés, cette espèce de mélange imbuvable entre une Rihanna des boites de nuit et une Kim Kardashian des réseaux sociaux (non sans lui insuffler quoiqu’il en soit l’humanité relevée au-dessus), les scénaristes ont parfaitement saisi l’opportunité d’illustrer l’ultime Vanité contemporaine. Il faut entendre le personnage louer sans cesse la beauté de sa jeunesse qu’elle ne cesse d’imprégner sur son smartphone pour que l’idée éclate dans toute son évidence : la voici, la promise du Dracula version XXIème siècle ! son épouse parfaite, celle qui le suivra dans les ténèbres pour peu qu’il lui promette de demeurer éternellement cette poupée artificielle, prisonnière de sa jeunesse dont elle sait fort bien que, lorsqu’elle sera flétrie, il ne lui restera plus rien !

VANITAS par Léon Perrault : Souvenez-vous de votre cours de philo sur les vanités !
Brillante idée au final, que de dessiner l’arrivée du prince des ténèbres dans notre monde moderne pour exacerber ses travers souterrains les plus pervers avec cette sacralisation du fric, de l’apparence et du strass, véhiculés par les réseaux sociaux de notre espèce malade.
C’est enfin grâce à ces multiples visions que j’ai fini par saisir l’essentiel de cette magistrale relecture : Dracula n’était pas le méchant de l’histoire. Son cheminement en trois actes décrit en quelque sorte le chemin tortueux vers une sorte de rédemption. Non pas une rédemption habituelle, mièvre, optimiste, emballée dans un romantisme de pacotille, mais au contraire l’illustration d’une quête complexe, maudite, d’un romantisme noir et vénéneux, où le personnage se dirige lentement mais sûrement vers la lumière, trainant inexorablement sa damnation jusqu’au bout.
Plus le monde se modernise (géniale, cette scène où le vampire fait remarquer à une banlieusarde londonienne que les princes et les rois des temps jadis se seraient damnés pour vivre dans le luxe de son pavillon bon-marché !), plus il se pare à la surface de strass et de paillettes, et plus il se tarit dans la fange d’un mal souterrain. C’est dans ce contexte, à la toute fin de l’histoire, au bout de son parcours nébuleux, que Dracula ne nous apparait plus comme le vilain ultime, mais bel et bien comme le héros de l’histoire. Un héros des temps modernes. Un héros infiniment complexe. Un héros infiniment humain.

L’heure du jugement final a sonné…
Le casting m’est en fin de compte apparu comme étant le bon : Claes Bang est épatant de roublardise et son humanité transparait dès qu’il le faut derrière cette façade d’aristo mielleux, de même que son animalité et, bien évidemment, de son charisme. En bref, un large éventail d’expressions, tandis que Dolly Wells crève l’écran de son physique celte, échappant à tous les stéréotypes romantico-gothiques.
Il était naturel que ces deux acteurs nous jouent le final tragique de circonstance en lui insufflant toute son intensité. Un final poignant et magnifique, hélas un poil expédié, qui nous fait regretter quelques instants supplémentaires en compagnie de notre saigneur préféré et de sa surprenante Némésis.
Alors ? À quand la meilleure adaptation de DRACULA depuis celle de Moffat & Gattis ?
See you soon !!!
