Vampires nazis contre dragons
Chronique de la série L’ORDRE DES DRAGONS
Date de sortie : 2008
Auteurs : Jean-Luc Istin, Denis Rodier et Elia Bonetti
Genre : Fantastique, ésotérique
Éditeur : Soleil
L’article d’aujourd’hui sera consacré à la série en 4 tomes L’ORDRE DES DRAGONS de Jean-Luc Istin et Denis Rodier.
Dans la seconde partie de l’article, vous trouverez en bonus la chronique de L’APOGÉE DES DRAGONS, la suite de cette série, mais à la qualité infiniment inférieure.
La série initiale comprend 3 tomes auxquels a été ajouté un tome 0 en guise de prologue, dessiné par Elia Bonetti. Ne cherchez pas de lézards géants ! Cette série est une sorte de thriller ésotérique impliquant sociétés secrètes, conspirations et chasse au trésor dans un contexte de seconde guerre mondiale avec nazis, vampires et reliques magiques.

Enquête ésotérique dans un contexte historique, une recette très « pulp »
Bien que friand de récits du genre, je dois avouer que je me méfie tout de même car souvent c’est la même recette à base de révélations sur les saintes écritures qui vont bouleverser la religion (depuis que Dan Brown a popularisé le truc avec son DA VINCI CODE). Mais ici on s’éloigne de cette recette. On reste dans le pulp ou la série B, mais une série B très bien écrite. Jean-Luc Istin est un bon scénariste. Même lorsque ses intrigues versent un peu dans le divertissement populaire pas toujours original, c’est souvent prenant et bien raconté. Il a le talent de savoir très bien doser le niveau de fantastique, sans jamais faire sombrer ses histoires dans le grand-guignol.
Le tome 0 se déroule en 1930 et nous présente, au travers d’une enquête policière à Munich, un conflit opposant des hommes et d’étranges individus aux dents longues. Un enquêteur allemand est assisté de la belle (mais glaciale) Daria Fulci (hum…Istin serait-il un fan de Dario Argento, Daria Nicolodi, et Lucio Fulci ?), médecin légiste et diplômée d’archéologie, pour enquêter sur un pendentif retrouvé sur le cadavre du vampire présumé. Elle découvrira qu’il s’agit de l’emblème d’une ancienne société secrète nommée « société de Thulé », une organisation fasciste qui organise dans l’ombre le massacre des juifs et des communistes et par voie de fait, soutient l’ascension d’Hitler. Ces hommes seraient d’ailleurs même des pantins dirigés par des maîtres encore plus anciens qu’on soupçonne être des vampires.

Daria Fulci mène l’enquête et attire les vampires sur elle
Pendant ce temps, un excommunié de l’ordre des dragons, une autre société secrète opposée à celle de Thulé va prendre le risque de sortir de sa retraite pour tenter d’éliminer Hitler qu’on lui a désigné comme le futur responsable d’un holocauste.
J’ai découvert la série en intégrale qui compile donc les 4 tomes, avec le tome 0 en premier. Je ne peux donc pas dire quel aurait été mon ressenti si j’avais commencé par le tome 1, mais je considère le tome 0 comme un ajout heureux. Cela permet de débuter l’intrigue en douceur du point de vue d’un individu lambda qui n’a aucune connaissance de l’existence de ces organisations secrètes. A l’inverse, peut-être que ceux qui l’ont lu après la série ont pu trouver qu’il n’apportait pas grand-chose. Mais j’ai apprécié ce tome qui nous propose de nous familiariser davantage avec Daria Fulci qui sera affiliée à la société de Thulé et qu’on retrouvera dans le tome 2. On débute donc avec un personnage qui n’est pas une héroïne, et c’est plutôt original. Sans être attachante (c’est une méchante, quoi), Daria montre des faiblesses qui la rendent humaine et non bêtement maléfique. Elle a une peur maladive de la vieillesse et de la mort, d’être oubliée et évite un maximum de s’impliquer émotionnellement avec ses amants à cause d’une vieille douleur inconnue. Des faiblesses que la société de Thulé saura exploiter pour s’assurer ses services (les vampires pouvant lui faire miroiter des promesses de vie éternelle). Elle est tout sauf une héroïne mais n’affiche jamais la moindre croyance en l’idéologie nazie. Elle est là pour poursuivre ses propres ambitions.

Une intéressante discussion sur les talents d’artiste d’Adolf Hitler. Un moment d’analyse du chaos qui règne dans son cœur.
Le tome s’achève alors que les futurs personnages de la saga nous sont introduits. Le professeur Harrison, membre de l’ordre des dragons, qui organise une expédition dans l’Himalaya pour retrouver des vestiges anciens et le jeune Ernst Schäfer apparemment lié à ceux de Thulé mais plutôt indécis sur ses allégeances et que Harrison cherche à ramener du bon côté.
Le tome 1 débute en nous montrant rapidement une découverte faite par Harrison et Schäfer, un temple ancien couvert d’Oghams (langue celte) en Himalaya. Des celtes en Himalaya ? Plutôt étrange. 3 ans plus tard, en 1933, une nouvelle héroïne nous est présentée en la personne d’Eva Wilson, ethnologue et experte en culture celte qui se verra révéler l’existence du conflit entre les deux sociétés secrète par une lettre de son ami Elie Strauss, membre des dragons, assassiné dès les premières pages. Les renseignements qu’il lui a laissé va la mettre en danger et fera glisser l’intrigue vers l’espionnage sur fond de fascisme montant avec les S.A de Ernst Röhm occupés à harceler les juifs et bruler leur littérature.

Montée du fascisme en 1933
La quête d’Eva la mènera à la découverte d’un artefact puissant, la lance de Lug, le dieu de lumière celte, qui serait en réalité liée aux Promères, une très ancienne civilisation qui aurait laissé des traces dans le monde (ces mêmes traces associées aux Oghams celtes découvertes en Himalaya). Istin utilise ici son amour pour la culture celtique (il est après tout le directeur d’une collection « Soleil Celtic ») pour reprendre le principe de l’ancienne civilisation à l’origine de toutes les cultures du monde, comme ça a déjà pu être fait avec l’Atlantide. Ici ce sont les Promères qui seraient associés aux anges de la culture chrétienne ou aux dieux celtes. Et apparemment, ceux de Thulé cherchent à détruire le « premier », un Promère qui serait toujours en vie.
Le tome 2 change de point de vue et nous raconte la suite de l’histoire de Ernst Schäfer 9 ans plus tard qui, accompagnée de Daria Fulci, poursuit ses recherches de reliques antiques. On l’avait laissé en Himalaya la dernière fois et il semblerait qu’il soit le seul survivant de ce voyage. Cette fois-ci il se rend en Afrique du nord près du mont Sinaï.

Etude d’anciens écrits, parchemins, théories occultes. Mystères et suspense sont au rendez-vous.
La particularité de cette série est qu’elle fonctionne sur une narration à base de destins croisés, de personnages variés ayant chacun leurs objectifs et œuvrant pour l’un ou l’autre camp. Schäfer s’attirera la méfiance de l’Oberleutnant Weitland qui est presque le personnage principal de ce tome. Ce dernier croit Hitler fou pour financer des recherches obscures dans des pays éloignés et essaie d’en apprendre davantage sur l’objectif de Ernst Schäfer et Daria Fulci. Ces derniers cherchent en réalité l’Agartha, demeure du « premier ». Selon les légendes (pas celles de la BD, les légendes dans la vraie vie !) il s’agirait d’un monde perdu dépositaire de connaissances ou de pouvoirs surnaturels tel l’Atlantide ou autre cité ancienne. Istin continue de faire s’entremêler des croyances pour étoffer son univers. Schäfer semble d’ailleurs s’intéresser davantage à ses travaux qu’aux objectifs de Thulé. On dirait même qu’il joue le rôle d’agent double pour les deux camps.
Le tome 3 lève le voile sur l’implication du « premier » dans les agissements de l’ordre du dragon grâce à un flash back nous montrant leurs membres recevoir des visions du « premier » pour protéger le monde. Parmi les membres, il y a d’ailleurs le célèbre Van Helsing qui traque Vlad Tepes, le personnage historique ayant inspiré Dracula, membre de Thulé (donc qui est bien devenu un vampire comme eux) et qui a renié la cause de son père Vlad II Dracul (« le dragon ») un des fondateurs de l’ordre des dragons (ben ouais, logique, non ?). Ceux de Thulé cherchent donc à anéantir les dragons en tuant le premier.

Les nouveaux protagonistes du tome 2 : des membres du 3ème Reich
Un autre flash back nous explique ce que Ernst Schäfer a fait entre 1933 après la disparation d’Eva jusqu’à 1942 à son arrivée dans l’Agartha du mont Sinaï. Ce tome contient son lot de réponses, de révélations sur les motivations de Schäfer et propose un final très satisfaisant dans lequel les allemands retrouveront Eva Wilson, aveugle mais gardienne d’un patrimoine ancien, guidée par la voix du Promère qui lui parle au travers de la lance de Lug. S’en suivra un affrontement contre le grand maître de Thulé.
Le seul truc qui manque peut être, c’est un point expliquant davantage les problèmes de Daria Fulci, car on apprend que sa famille est manipulée depuis longtemps par la loge de Thulé pour alimenter sa haine et faire d’elle un agent efficace, mais sans avoir un visuel de ce qui s’est passé. Daria étant un personnage intéressant à suivre malgré son affiliation aux méchants, un petit flash back aurait été sympa pour qu’on la comprenne davantage.
Mais ne boudons pas notre plaisir. On est ici face à une saga très agréable, bien écrite et dont l’intérêt réside dans son équilibre très bien dosé entre espionnage, implications historiques, mystères et mythologie qui nous délivre ce qu’il faut de suspense, d’action et de révélations sans tomber dans le fantastique Grand-Guignol ni le récit mystique gonflant plein de références culturelles complexes (même si ça peut en avoir l’air quand je vous résume ça en quelques phrases vite fait).

Des lieux légendaires cachés, demeures d’anciens dieux ou d’objets sacrés
L’autre originalité est cette idée de raconter une histoire au travers de divers personnages atypiques dont les destins se croisent et qui pour la plupart œuvrent même pour le mauvais camp, du moins en apparence. Puisqu’ils agissent surtout dans leur propre intérêt sans se préoccuper tant que ça des ambitions de Thulé, il en résulte pour le lecteur une sensation qu’il suit tout autant des destins d’humains dépassés par tous ces complots secrets, qu’une lutte millénaire entre anges et vampires.
On ne peut hélas pas en dire autant de sa pseudo-suite (au demeurant inutile). En effet, il existe une suite intitulée L’APOGÉE DES DRAGONS écrite par Eric Corbeyran. Hélas, ce dernier n’est pas Jean-Luc Istin et ça se sent rapidement. Parlons-en rapidement tout de même.

Le grand maître de Thulé en colère
L’APOGÉE DES DRAGONS
Cette suite se déroule donc après la seconde guerre mondiale alors qu’Hitler, bien que présumé mort, a survécu et s’apprête à recevoir l’immortalité grâce à un calice magique en possession de la loge de Thulé (le fameux Calice des Promères qui a changé les humains en vampires il y a des millénaires). Celle-ci cherche en effet à remplacer le grand maître et leur choix se porte sur le führer.
De son côté, Paula Wilson, la sœur d’Eva, va être témoin d’un étrange cortège qui se promène sous l’eau en portant un cercueil lors de l’inondation du métro de Berlin par l’état major nazi (évènement authentique destiné à ralentir la progression des alliés vers le bunker d’Hitler qui a causé des centaines de morts chez les civils allemands). Paula s’en sort et avec un vieil homme qui a déjà été témoin d’un évènement similaire, elle va retrouver sa sœur Eva et Ernst Schäfer pour stopper la loge de Thulé. Avant cela, Schäfer, mandaté par l’ordre des dragons, avait enquêté sur un vieux château non loin de Berlin et rencontré le « roi du monde », le dirigeant des derniers atlantes à qui appartenait le calice (rien que ça !) Le tout en moins d’un tome.

Ah…c’est tout de suite plus peuplé et plein de bastons les lieux soi-disant secrets et perdus.
Bon…le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est un sacré bordel ! Là où la série mère se focalisait sur les mystères, le mysticisme et les recherches façon INDIANA JONES ou même X-FILES, en ménageant la moindre apparition d’une créature fantastique grâce à un suspense efficace, ce qui conférait au tout une atmosphère d’enquête mystique, chez Corbeyran, on dirait qu’il suffit de pousser une porte d’un vieux château pour tomber sur une cité antédiluvienne peuplée d’atlantes et de vampires ailés, toujours vivants. Peut-être est-ce du au fait que ce spin-off ne soit constitué que de deux tomes, mais tout va beaucoup trop vite et les grosses ficelles sont trop visibles.
Cela s’enchaine si vite que les nouveaux personnages étrangers à toutes ces histoires mystiques (Paula et le vieil homme) n’auront même pas le temps de paraître surpris par tout ce bazar et parleront de vampires, de lance et de bâton magique, de nazi immortel…comme si de rien n’était. La succession de ces scènes fantastiques plus proche de la fantasy que du thriller ésotérique donne vraiment un aspect kitsch à l’ensemble. Au lieu de X-FILES, ça ressemble plutôt à du comics de super-héros. Après les Promères et l’histoire de la lance, était-il nécessaire d’introduire les atlantes et un ancien roi en armure mystique ?

Bonjour, je suis le « roi du monde », et je n’ai rien d’autre à foutre de mes journées que de rester assis dans une caverne vide en attendant qu’un mec me trouve pour avoir l’air cool sur mon trône.
L’élément le plus improbable est certainement cette histoire de bâton magique d’un ancien chef arabe qui arrive comme un cheveu sur la soupe au début du 2ème tome et qui n’a rien à voir avec le reste de l’intrigue. Cette arme providentielle que nos héros vont retrouver dans un tombeau semble juste là pour leur donner de quoi vaincre la loge de Thulé. On dirait un artefact de jeu vidéo. Dans la première série il y avait la lance de Lug qui était étroitement liée à l’intrigue et qui avait été introduite tôt dans l’histoire de manière intrigante, mais ici, comme la lance de Lug n’est visiblement plus disponible, hop on nous parachute de nulle part un autre artefact magique dans le dernier tome que nos héros devront manier de concert pour vaincre le méchant Hitler…
C’est pourquoi, alors que L’ORDRE DES DRAGONS constituait une bonne série B intelligemment écrite faisant la part belle au suspense et racontée selon le point de vue de personnages ayant des motivations personnelles, cette suite lorgne plutôt vers la série Z avec Hitler à la tête d’une armée de vampires et des bastons peu inspirées dans des cavernes à base de pouvoirs magiques improbables. Pour moi, c’est un vrai gâchis. On ne sait même pas pourquoi le vieil homme suit Paula dans cette histoire alors qu’ils ne se connaissent ni d’Eve ni d’Adam. Les personnages sont complètement vides et sans personnalité. Mon conseil : contentez vous de la série mère. Sans être la BD du siècle, elle est bien plus sympa. Et n’appelait pas nécessairement de suite.

La série principale nous proposait des relations entre les personnages explorant leurs motivations, leurs doutes
C’était mon premier contact avec ce scénariste donc je ne vais pas le juger trop vite, et sans doute que 2 tomes, c’était trop court pour raconter une telle histoire qui nous balance en trois pages des histoires d’armure magique offerte par les mayas aux atlantes, de cheval magique et blablabla, mais ça m’incite en tous cas à ne plus m’intéresser aux spin-off de la série de Jean-Luc Istin qui savait ménager son ambiance et ses révélations.
Graphiquement, le tome 0 de l’ordre des dragons est illustré par Elia Bonetti et tout le reste des deux séries par Denis Rodier. En découvrant l’intégrale par le tome 0, on regrette presque que tout ne soit pas illustré par Elia Bonetti qui confère à son style réaliste une atmosphère sombre et mystérieuse, presque gothique. Denis Rodier s’en sort très bien aussi mais dans un style plus classique, néanmoins fort plaisant à l’œil. Cependant, il semble moins en forme sur L’APOGÉE DES DRAGONS dont les décors sont plus ternes et moins détaillés. A moins que cela vienne du fait qu’il n’est plus assisté d’Elodie Jacquemoire qui officie sur les tomes 1 à 3 de la première série en tant que coloriste.

Quelques passages graphiquement mémorables tout de même avec le métro inondé de Berlin
CONCLUSION
Si j’ai tenu à chroniquer ces deux séries en même temps, c’est parce que je pense que nous avons là un bel exemple de ce qui fait qu’un thriller ésotérique fonctionne ou ne fonctionne pas. Alors que les réfractaires aux histoires de ce genre s’empresseraient de tout mettre dans le même panier dès qu’on leur parle de nazis, de vampires, d’anciennes civilisations enfouies et d’objets magiques, nous avons ici un exemple de ce qui les différencie. La série mère ménage ses effets, nous montre les personnages plongés dans des bouquins et se questionner, le fantastique se fait plus rare et subtil, et donc plus marquant lorsqu’il se manifeste. Le spin-off vire beaucoup trop dans le grand n’importe quoi sans subtilité qui nous bombarde de reliques magiques, de conflits entre civilisations qui ne semblent même plus éteintes du tout et vivent encore sous nos pieds, etc. Et alors qu’Hitler était quasiment absent de la série mère, ce qui renforçait l’impression d’être seulement témoins de ce qui se passait en coulisses pour influencer le cours de la guerre, ici c’est le grand vilain qui ricane et cherche à devenir immortel grâce à la magie.

L’ordre des dragons en 1896, du temps de Dracula (scan tiré de la série principale)
Carrément moins subtil que l’homme qui parlait de sa frustration en tant qu’artiste dans le tome 0 et qui n’était d’ailleurs qu’une marionnette de Thulé, et pas du tout leur leader messianique. Les personnages n’ont pas le temps d’exister dans le spin-off. On les suit et on les écoute expliquer ce qu’ils vont faire, alors que la série mère n’oubliait pas d’inclure des scènes intimes, des personnages qui doutent et ont du caractère.
En conclusion, la série principale est pour moi une réussite qui, sans révolutionner le monde de la BD, est une très plaisante série B assez dépaysante par son approche narrative. Mais vous pouvez vous passer du spin-off.
