
* PIERROT LUNAIRE AU PAYS DU BLOCKBUSTER *
Chronique du film : MARS ATTACKS !
Réalisateur : Tim Burton
Acteurs : Jack Nicholson, Glenn Close, Annette Bening, Pierce Brosnan, Dany DeVito, Martin Short, Sarah Jessica Parker, Michael J. Fox, Rod Steiger, Tom Jones, Lukas Haas, Nathalie Portman, Jim Brown, Jack Black, Pam Grier
Scénario : Jonathan Gems
Musique : Danny Elfman
Date de sortie : 1996
Durée : 106 minutes
Genre : Science-fiction, comédie

Tim Burton réalise MARS ATTACKS ! en 1996. C’est son septième long-métrage.
Cette période qui tourne autour de l’an 2000 est un peu spéciale pour lui, puisqu’il tâte de nouveau du blockbuster après ses deux BATMAN, en livrant quelques uns de ses films parmi les moins représentatifs de sa signature si particulière.
C’est tout de même encore une époque dorée pour le réalisateur, qui démontre que, même lorsqu’il s’éloigne de son genre de prédilection (le conte gothique), il sait y faire pour ne pas faire comme tout le monde…
La bande-annonce VF d’époque, sans la musique de Danny Elfman…
Tim Burton n’est pas resté un créateur au sens premier du terme bien longtemps. Il ne lui a fallu qu’un seul film en fin de compte, pour faire un acte de création totale : EDWARD AUX MAINS D’ARGENT. Un seul projet pétri de sa personnalité, de ses souvenirs d’enfance, de ses névroses et de son univers personnel. Le film-somme de sa puissance créatrice. Avec ce seul long-métrage (auquel on peut en revanche ajouter la plupart de ses courts-métrages), il avait tout dit, tout balancé, tout réglé. Pas la peine d’en rajouter.
Du coup, comme il ne lui restait absolument rien d’autre à dire, il a passé le reste de sa carrière de cinéaste à ne faire quasiment… que des adaptations ! Mais ce n’est pas un défaut en ce qui le concerne, puisque, on vous le répète, il avait dit tout ce qu’il avait à nous dire en un seul film (vous n’écoutez rien ou quoi ?) !
Le fait-est que le bonhomme avait assis une sacrée esthétique personnelle, une patte, un style, un univers reconnaissable entre mille, de ce genre d’univers que fort peu d’artistes sont capables de générer. Du coup, il y a fatalement un “avant“ et un “après“ Tim Burton. Combien de cinéastes peuvent prétendre à une telle signature ? Il y a un “cinéma hitchcockien“, un “cinéma lynchéien“, et un “cinéma burtonien“. La marque des inimitables qui fait que, si un quidam essaie de les copier, il y a immédiatement plagiat !
Tout cela pour dire que si, par ailleurs, Tim Burton n’a quasiment réalisé que des adaptations, ce n’est pas un mal car, par principe, il fait partie de ces auteurs (et c’en est vraiment un, avec ses thèmes récurrents) capables de digérer les créations d’autrui en les faisant siennes, en les diluant dans son univers personnel. Toutefois, au fil de nos articles consacrés au réalisateur on verra que, selon les films, la recette est plus ou moins efficace et la marque de l’auteur est plus ou moins consommée.
Parmi tous les films de sa carrière aujourd’hui longue et fournie, il y en a quelques uns qui peuvent être réunis sous la bannière du blockbuster et qui sont très intéressants à mettre en parallèle sous l’éclairage de l’adaptation burtonienne. À commencer par MARS ATTACKS !

Les cartes originales de Topps : Tout y est !
En 1994,Tim Burton réalise ED WOOD, biopic fantasmé de Mr Edward D. Wood Jr. (z’avez remarqué qu’il s’appelle EDWARD lui aussi ?), sacré “pire réalisateur de tous les temps”, lequel a commis PLAN 9 FROM OUTER-SPACE, un film de science-fiction de compétition nanardesque considéré avec le temps comme le “plus mauvais film de l’histoire du cinéma” ! Il était donc tout à fait logique que Burton réalise lui aussi, à sa manière, un film de science-fiction kitsch !
Notre réalisateur a toujours claironné son amour pour le cinéma fantastique de son enfance, notamment les films de série-B et les films de monstres. Logique, ici encore, qu’il s’attèle à un projet d’invasion extraterrestre. Le réalisateur hésite un moment entre un remake de “PLAN 9” ou une nouvelle version de LA GUERRE DES MONDES, avant qu’il ne tombe, avec son scénariste Jonathan Gems, sur une collection de trading cards éditée par Topps (célèbre fabriquant de chewing-gum) au début des années 60, intitulée MARS ATTACKS !, et réalisée par des dessinateurs de comics parmi les meilleurs de l’époque, notamment ceux des EC Comics, eux-mêmes rompus à la SF avec les anthologies WEIRD SCIENCE et WEIRD FANTASY !

MARS ATTACKS ! un casting fou, fou, fou !
Avec le recul de toutes ces années, que faut-il garder de MARS ATTACKS ! ?
Au moment de sa sortie, MARS ATTACKS ! est avant tout un “anti-INDEPENDANCE DAY” ! Tim Burton y mitraille toutes les valeurs prônées dans le film de Roland Emmerich (INDEPENDANCE DAY était sorti quelques mois plus tôt, à une époque où le cinéma hollywoodien remettait les extraterrestres à la mode). C’est ensuite une satire sociale, une farce féroce, jubilatoire, rock’n roll, voire punk, où rien n’est cohérent, où tout est surréaliste et où seuls les losers gagnent, ou plutôt les “outsdiders”, ceux que le réalisateur a jusqu’ici célébré sous l’image des freaks ! Soit une ode aux gens simples, aux marginaux, un réquisitoire contre le vrai monde : Les martiens sont les garnements sans foi ni loi qui vont broyer le système et, malgré eux, rendre notre planète à ceux qui ne cherchent pas à marcher sur la gueule des autres !
Ici, Tim Burton est le frère de Garth Ennis, un pur anarchiste qui nous venge d’un monde de merde… Finie, l’image du président américain sauvant le monde, terminés le général va-t-en-guerre ou son corolaire le pacifiste bienpensant, à la poubelle le scientifique providentiel, les médias salvateurs et le matérialisme cristallisé par la sacro-sainte Rolex… Mais MARS ATTACKS ! est surtout un film intemporel, au sens noble du terme. Rêvant de porter à l’écran des aliens selon les effets spéciaux à l’ancienne de Ray Harryhausen, Burton suivra les obligations de la production et optera finalement pour les images de synthèse. Mais le miracle se produira car, tous les artisans du film, au diapason, opteront pour une esthétique rétro postmoderne, offrant au public une œuvre en dehors du temps, assimilable comme un divertissement science-fictionnel pouvant se raconter à n’importe quelle époque !

Les bizarreries de MARS ATTACKS !
À ce stade de sa carrière, si tout le monde aime Tim Burton, (y compris les stars hollywoodiennes, qui se bousculent pour figurer dans ses productions comme dans les films de catastrophe des 70’s !), c’est parce qu’il est l’un des seuls cinéastes capables de réaliser ses projets en toute liberté et de dessiner une filmographie dont la cohérence échappe à toutes les modes et à tous les schémas établis (dans MARS ATTACKS !, impossible de deviner à l’avance ce qu’il va se passer !). Il est le héros d’une génération qui n’attendait que lui et qui se reconnait dans une œuvre dont la personnalité pourtant bien campée est communicative. Il est sans égal sur ce registre.
MARS ATTACKS ! est, tout comme les deux premiers BATMAN avant lui (surtout le second, d’ailleurs), un “blockbuster hollywoodien” qui coïncide avec le “film d’auteur”. Un miracle où les moyens mis en place sont à la hauteur de la liberté d’expression de l’artiste. Avec le recul, c’est une denrée rare. Ici, Burton réussit son tour d’équilibriste en contentant tout le monde et en gardant son intégrité. Certes, il ne s’agit pas du plus sensible de ses films (c’est en tout cas, de loin, le plus corrosif et le plus déchainé !). Mais le tour de force est indiscutable.

Vous les vouliez ? Les voici, les affreux ! Les belliqueux martiens !
Visuellement, le résultat est extraordinaire. Après le (somptueux) noir et blanc d’ED WOOD, MARS ATTACKS ! multiplie les couleurs flashy et criardes sous la houlette d’ILM qui gère les effets spéciaux à coup d’images de synthèse qui tiennent la route encore aujourd’hui. Burton en profite, bien évidemment, pour rendre hommage aux grands classiques du genre (le genre “SF série-B : rayon invasion extraterrestre” !) avec, en avant-poste, les incontournables américains des années 50 (LA GUERRE DES MONDES (1953), LES SOUCOUPES VOLANTES ATTAQUENT (1956) dont il reprend le design des soucoupes et leur mode de déplacement délicieusement poétique, PLANÈTE INTERDITE (1956), LES SURVIVANTS DE L’INFINI (1955), voire le beaucoup plus confidentiel THE BRAIN THAT WOULDN’T DIE (1962), film de chevet de notre cinéaste), et même le tout aussi incontournable PRISONNIÈRE DES MARTIENS du tout aussi incontournable réalisateur nippon Hishiro Honda, le créateur du GODZILLA originel !
Du côté de la bande-son, Burton retrouve son complice Danny Elfman (absent du film précédent – pour cause de brouille passagère) qui, lui aussi, cite ses classiques avec l’utilisation du thérémine. Comment ça vous ne connaissez pas cet instrument ? Vous l’avez pourtant entendu avec le sublimissime thème de Bernard Herrmann, compositeur attitré d’Hitchcock, si vous avez vu LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA (1951). Idem si vous connaissez le magnifique MÉTÉORE DE LA NUIT (1953), avec un thème cette fois composé par Henry Mancini, Irving Gertz & Herman Stein). Premier instrument électronique de l’histoire de la musique moderne, le thérémine et ses étranges résonnances était le “son” fétiche des films de science-fiction des années 50. Raison pour laquelle on l’entendait aussi dans la bande-son d’ED WOOD, pourtant non pas composée par Danny Elfman, mais pas Howard Shore !
Sur ce titre, Danny Elfman cite ses classiques avec l’utilisation d’une sonorité qui nous ramène tout droit dans le cinéma de SF des 50’s !
Pour fêter les retrouvailles, l’association Burton/Elfman fonctionne comme un seul homme et le compositeur marque un peu plus la filmographie du réalisateur d’une véritable signature sonore. L’osmose parfaite…
Depuis son générique d’ouverture aussi anxiogène qu’envoûtant, aussi drôle que poétique, lâchant ses myriades de soucoupes volantes vintage depuis les sous-sols d’une planète rouge à l’apparence de monde mort et mortifère, jusqu’aux séquences de destructions massives d’une planète bleue gangrénée par nos dirigeants veules et incompétents, en passant par le petit peuple et toutes ses strates montrant bel et bien que plus on monte l’échelon de la société, et plus on pénètre un monde cramoisi n’ayant rien à envier à celui de l’envahisseur, MARS ATTACKS ! écrase tout sur son passage et ne laisse aucun répit à son spectateur, sinon le rire jaune en fonction de sa situation sociale. Imparable. Tim Burton était-il fait pour les blockbusters ? La suite prouvera à quel point tout ceci est compliqué…

L’invasion extraterrestre a commencé…
That’s all, folks !!!
