
* POSTMODERN ATTITUDE – 4° PARTIE *
– ENTRE GRIS CLAIR ET GRIS FONCÉ –
Chronique de la quatrième mini-série de super-héros Marvel réalisée par Jeph Loeb & Tim Sale : HULK : GRIS
Date de publication : 2004
Auteurs : Jeph Loeb (scénario), Tim Sale (dessin)
Genre : Super-héros.
Éditeur VO : Marvel Comics. Éditeur VF : Panini Comics
Le dossier en 5 parties sur les super-héros Marvel par Jeph Loeb & Tim Sale :
1. WOLVERINE & GAMBIT
2. DAREDEVIL JAUNE
3. SPIDER-MAN BLEU
4. HULK GRIS (vous êtes ici)
5. CAPTAIN AMERICA BLANC

Le changement d’ambiance par rapport aux deux récits précédents est très clair !
Cet article est le quatrième d’une série de cinq sur les œuvres réalisées par le tandem Jeph Loeb (scénario) et Tim Sale (dessin) autour de l’univers des super-héros Marvel. Ce duo d’auteurs a aussi bien officié chez DC Comics que chez Marvel, pour un certain nombre de mini-séries particulièrement réussies et iconiques, transcendées par un style inimitable.
Cette série d’articles est par ailleurs complémentaire des articles (à venir) sur l’univers de Batman et sur celui de la mini-série LES SAISONS DE SUPERMAN, également dédiés à la collaboration de nos deux auteurs, chez DC Comics.
Pour les deux articles précédents, l’idée de les lire avec une bande-son spécifique était une évidence, puisque Jeph Loeb & Tim Sale s’étaient manifestement inspiré de certains films et de leur ambiance pour créer celle de leurs mini-séries de comics.
Ici c’est moins évident. Je propose quand même une ambiance sonore. Vous comprendrez pourquoi d’ici la fin de notre chronique…
Profitons quand même de l’occasion pour se rappeler que Franz Waxman, l’un des premiers grands compositeurs de l’histoire du cinéma, fut le premier compositeur attitré d’Alfred Hitchcock, en plus d’écrire la musique d’une palanquée de chefs d’œuvres dans tous les genres. Éternel respect.

La fiancée de Frankenstein…
HULK : GRIS est le seul récit proposé de toute la collection des “Marvel Color” qui développe réellement les origines d’un super-héros. Comme dans les autres mini-séries, le scénario est également axé sur le personnage principal, qui se remémore son passé. Mais cette fois, l’histoire se déroule dans les trois premiers jours de son arrivée dans l’univers Marvel, c’est-à-dire à partir du moment où il a récolté ses pouvoirs, de son accident à sa rencontre avec le jeune Rick Jones, de son histoire d’amour avec Betty et de ses premiers combats avec l’armée du général Ross, à l’époque où Hulk était encore gris…
Nous avons vu, dans les articles précédent dédiés à DAREDEVIL et à SPIDER-MAN, que ces personnages Marvel sont avant tout des concepts créés au début des années 60 pour la plupart (voire des années 40 en ce qui concerne Captain America !), et qu’ils ne supportent pas n’importe quel traitement. L’intégrité de chaque figure est ainsi tributaire d’un univers précis et codifié, qui prend toute son essence dans le contexte de son époque.
L’angle postmoderne opéré par Jeph Loeb & Tim Sale consiste ainsi à maintenir l’équilibre entre le passé et le présent, entre le classique et le contemporain, en préservant tous les codes propres à l’intégrité de chaque univers défini, tout en les mêlant aux canons de mise en forme qui ont suivi l’évolution du médium. Ainsi, les histoires de notre duo d’auteurs ont un look à la fois rétro et moderne. On s’imprègne de l’ambiance esthétique de l’époque, mais on opte pour une mise en forme contemporaine…

Les origines !
Pour notre récit du jour, tout commence à l’époque contemporaine de la publication. Quoique, à bien y réfléchir, et puisque la continuité de l’univers Marvel ne se déroule pas dans le même temps que la notre (sinon les héros seraient déjà des vieillards séniles parfois centenaires), on ne peut pas trop non plus dater toutes ces introductions avec certitude…
Bruce Banner, frêle et timoré (tout le contraire de son alter-égo, en somme), rend visite à son ami et psychologue Léonard Samson (Doc Samson pour les intimes) par une nuit pluvieuse. Comme pour faire une pause dans son existence de fugitif recherché par les autorités du monde entier (c’est l’époque du run de Bruce Jones), Banner est venu chercher un peu de compagnie. Car il a besoin de parler. Il se souvient alors des premiers jours qui ont suivi son exposition aux rayons gamma, et sa relation complexe avec Betty Ross, l’amour de sa vie, alors décédée…

C’est l’histoire d’un mec… qui parle à Doc Samson.
Comme on peut le voir sur les images ci-dessus (outre qu’il s’agit encore de revenir sur le souvenir d’une relation amoureuse), Jeph Loeb a choisi une nouvelle formule pour la narration de cette troisième histoire, colorée en gris. En guise de soliloque, nous suivons désormais la voix-off de deux personnes, à savoir Bruce Banner (cartouche verte en VO, mais jaune en VF) et Doc Samson (cartouche orange en VO, mais saumon en VF !) – procédé narratif jadis conçu par Frank Miller dans BATMAN YEAR ONE (Batman y pensait alors en jaune, le commissaire Gordon en blanc), vachement pratique pour bien différencier les flux de pensée de chaque protagoniste principal.
Ici, ce ne sont plus des flux de pensée, mais une véritable discussion en off, qui vient compléter les événements mis en image dans chaque planche !
Cette nouvelle orientation est déroutante et impose une première rupture par rapport aux deux mini-séries précédentes. Qui plus-est, Jeph Loeb semble moins en forme car il aligne les dialogues parfois un peu pompeux et tirés par les cheveux, qui peinent à compléter les images avec la même force que dans DAREDEVIL : JAUNE ou SPIDER-MAN : BLEU.
Exemple :
“-Bruce ?
– Léonard ?
– Pourquoi est-ce que tu me racontes ça ?
– Je ne comprends pas ta question”.
Répétée à l’envie, cette formule de dialogue décompressé qui tourne en rond, en plus de ne rien apporter au récit et encore moins aux images, aurait plutôt tendance à parasiter la fluidité de la lecture…

T’as d’beaux yeux, tu sais…
L’autre rupture se situe au niveau de la mise en image effectuée par Tim Sale et son coloriste Matt Hollingsworth.
DAREDEVIL : JAUNE était tout en clair/obscur et effets de lavis peints par l’artiste. SPIDER-MAN : BLEU était lumineux, entièrement coloré de manière infographique par des aplats pastel. HULK : GRIS, lui, est… pile entre les deux ! De manière conceptuelle, Tim Sale a choisi la formule suivante : Hulk est systématiquement peint façon lavis. Sa peau est toute en camaïeu de gris et ses yeux sont verts. Seul son pantalon est violet et mis en couleur comme le reste des images : Aplats infographiques.
Cette rupture de traitement entre le personnage principal et le reste des éléments lui apporte un éclairage purement conceptuel, tout droit sorti des films en noir et blanc de l’âge d’or du cinéma fantastique hollywoodien, où les monstres du studio Universal (Frankenstein, Dracula & Co.) évoluaient dans un noir et blanc fortement influencé par l’expressionnisme allemand de Murnau et Fritz Lang (pour ne citer que les plus connus).
Ce parti-pris plastique doit impérativement nous mettre la puce à l’oreille sur l’éclairage apporté au personnage principal dans sa forme bestiale. Effectivement, en plus du mythe du Dr Jekyll & Mr Hyde, le tandem Loeb/Sale a manifestement décidé de lui ajouter celui du monstre de FRANKENSTEIN…

“Amiiiiii”…
En prenant conscience de cette orientation picturale, je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de ces statuettes, aperçues dans une boutique pour geek il y a quelques années, où les monstres de la Universal étaient peints en noir et blanc, ou plus exactement dans un camaïeu de gris !
Par ailleurs, la pleine-page où l’on voit Hulk caresser un lièvre en chuchotant le mot “ami” ne trompe pas. Sur la page suivante, voulant l’étreindre avec trop de force, notre héros gris tue accidentellement la pauvre bête. Cette séquence évoque à la fois le film DES SOURIS ET DES HOMMES (1939) et la scène tragique du premier FRANKENSTEIN réalisé par James Whale en 1931, dans laquelle le monstre interprété par Boris Karloff causait la mort d’une petite fille en cherchant à jouer avec elle. On songe aussi à une scène de la suite réalisée quatre ans plus tard par le même réalisateur (le sublime LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN), où le même monstre interprété par le même acteur était recueilli par un vieil aveugle : Puisque le vieillard ne pouvait voir le monstre, il n’était pas effrayé par son apparence. La créature le prenait alors en sympathie et, enfin heureuse de trouver un ami, ne cessait de lui répéter un seul et unique mot : “ami” (“fffrrriiieeeend” ! en VO) !

Hulk est gris comme dans les films de monstres des années 30.
Au milieu : Frankenstein, l’ancêtre de Hulk (gris) !
En bas : Des figurines en gris ! Tout un concept !
Une nouvelle fois, l’on retrouve la propension de nos auteurs à maitriser les références. Comme nous l’avons évoqué avec l’article sur l’univers de Batman, ces références véhiculent toutes les thématiques qui leur sont liées, et ainsi, avec les monstres du studio Universal, arrivent tous les thèmes consacrés : Tandis que Dr JEKYLL & Mr HYDE (réalisé en 1931, mais non produit par la Universal) et L’HOMME INVISIBLE nous mettaient en garde contre les dangers d’une science employée sans conscience, FRANKENSTEIN et ses suites regorgeaient de thèmes majeurs, comme celui du droit à la différence, de la peur de l’inconnu, de la vanité humaine, de l’intolérance que génère la différence et de la dictature de la normalité. Soit, effectivement, tout un panel de thèmes parfaitement adaptés au mythe de Hulk !
Dans HULK GRIS, le personnage principal est de toute manière traité (dans le fond et dans la forme) comme un monstre, au même titre que le bestiaire classique des Universal Monsters. Tim Sale le dessine d’ailleurs comme tel, effrayant, désarticulé et, malgré son humanité sous-jacente, monstrueusement déformé : Une rupture franche par rapport à la figure classique du super-héros, ici clairement évacuée dans sa forme initiale.
Ces références imposent néanmoins une nouvelle rupture par rapport aux deux mini-séries précédentes. Car, même si elles se fondent dans le moule de l’acte postmoderne (en liant les diverses époques ayant vu évoluer la figure du personnage de Hulk), elles sont issues d’une époque ne correspondant pas à la publication initiale du premier épisode (1962) mettant en scène le géant vert.
En revanche, le duo va tout de même citer allègrement ce premier épisode. Dédié d’emblée à Stan Lee & Jack Kirby (les créateurs du personnages affectueusement nommés les “géants de Marvel”), HULK : GRIS va de surcroit multiplier les hommages au “king” historique du monde des comics.

C’est l’histoire de deux ennemis intimes…
C’est ainsi que Tim Sale va aligner les plans “à la Kirby”, notamment dans sa manière de représenter les deux antagonistes principaux (Hulk et le général Ross), ces derniers grossissant à l’envie pour remplir les vignettes de leur stature imposante et de leurs expressions saturées. Les combats, également, sont autant d’occasions pour citer l’époque référencée, véhiculant par ailleurs toutes ses naïvetés. C’est l’occasion pour notre duo d’auteurs d’user de rétro-continuité, en suggérant une première rencontre et un premier affrontement entre Hulk et Iron man, que ce dernier aurait caché pour ne pas souffrir de son cuisant échec !

Une rencontre… vintage !
La dernière rupture de ton infligée par cette troisième histoire colorée se situe enfin dans la composition des images et le style des personnages. Alors que Tim Sale multipliait jusqu’ici les détails, il opte soudain pour un dépouillement total. L’histoire se situe d’ailleurs en plein désert du Nevada, comme s’il s’agissait de symboliser le vide et le désespoir séminal qui habitent l’esprit du personnage dans ses premiers instants de vie en tant que Hulk.
Parallèlement, l’artiste renoue avec les effets cartoon qu’il utilisait dans l’univers de Batman et plonge ainsi dans la caricature pure et simple.
Ce double parti-pris, bien qu’au départ déstabilisant si l’on vient de lire les deux mini-séries précédentes, finit au fil des pages par sonner juste, tant le dessinateur maîtrise son sujet. Et l’on profite au final de l’une des plus belles histoires jamais contées sur notre monstruosité super-héroïque préférée (avis tout à fait personnel et subjectif)…

Une superbe vignette, dépouillée, pleine de sens et de sensibilité.
Encore une fois, les auteurs développent la relation amoureuse des personnages principaux, et trouvent l’équilibre entre l’émotion, la retenue et les morceaux de bravoure. La force de leur travail est toujours aussi étonnante lorsqu’il s’agit de préserver la naïveté des figures originelles tout en les débarrassant soigneusement de leur côté infantile et de leurs oripeaux surannés. Le personnage de Hulk est alors bien plus qu’une brute complètement décérébrée : Il vit et évolue, ressent, souffre et suinte une humanité primaire et troublante.
Certains lecteurs y ont apparemment trouvé du “sentimentalement dégoulinant et simpliste” et autres sarcasmes que j’ai oublié, regrettant probablement le manque de bastons et autres histoires bourrines. Inutile de préciser que je ne partage pas cette opinion…

Ça y est : il est vert !!!
See you soon !!!
