
* POSTMODERN ATTITUDE – 5° PARTIE *
– It’s A Wonderful Life, But Not White –
Chronique de la cinquième mini-série de super-héros Marvel réalisée par Jeph Loeb & Tim Sale : CAPTAIN AMERICA : BLANC
Date de publication : 2008-2016
Auteurs : Jeph Loeb (scénario), Tim Sale (dessin)
Genre : Super-héros.
Éditeur VO : Marvel Comics. Éditeur VF : Panini Comics
Le dossier en 5 parties sur les super-héros Marvel par Jeph Loeb & Tim Sale :
1. WOLVERINE & GAMBIT
2. DAREDEVIL JAUNE
3. SPIDER-MAN BLEU
4. HULK GRIS
5. CAPTAIN AMERICA BLANC (vous êtes ici)

Six épisodes aux couleurs de l’Amérique…
Cet article est le cinquième et dernier de la série consacrée aux œuvres réalisées par le tandem Jeph Loeb (scénario) et Tim Sale (dessin) autour de l’univers des super-héros Marvel. Ce duo d’auteurs a aussi bien officié chez DC Comics que chez Marvel, pour un certain nombre de mini-séries particulièrement réussies et iconiques, transcendées par un style inimitable.
Cette série d’articles est par ailleurs complémentaire des articles (à venir) sur l’univers de Batman et sur celui de la mini-série LES SAISONS DE SUPERMAN, également dédiés à la collaboration de nos deux auteurs, chez DC Comics.
Il est possible de lire un article en écoutant de la musique pour se mettre dans l’ambiance. Je propose ainsi la bande originale du chef d’œuvre de Frank Capra : LA VIE EST BELLE, composée par le grand Dimitri Tiomkin. Vous comprendrez pourquoi d’ici la fin de notre chronique…

Pour le moment, il hiberne…
Comme les trois précédentes, CAPTAIN AMERICA : BLANC est une mini-série en six épisodes écrite par Jeph Loeb, dessinée par Tim Sale, avec cette fois une mise en couleur du grand Dave Stewart. Le premier épisode avait été publié en 2008. Puis le projet avait été abandonné, avant d’être miraculeusement exhumé en 2015 et publié finalement en 2016 !
Le concept des mini-séries colorées consiste à revisiter le passé de certains des héros de l’univers Marvel. Jusqu’ici, le tandem Jeph Loeb & Tim Sale s’était concentré sur la même période de l’Âge d’argent des comics de super-héros (les années 60). CAPTAIN AMERICA : BLANC est ainsi leur première incursion dans l’Âge d’or (les années 40).
Mais ce qui fait toute la personnalité de ces créations en duo (car revisiter le passé des héros est une chose habituelle dans l’industrie du comic book) est bel et bien de remettre ces aventures dans le contexte de leur époque, non sans leur apporter un regard moderne (c’est, comme nous l’avons vu dans les articles précédents, le concept de postmodernité).

Un homme d’une autre époque, réveillé par les Avengers !
Le pitch : Captain America a été retrouvé par les Avengers et délivré de la glace dans laquelle il survivait en hibernation depuis près de vingt ans. Il apprend alors que son jeune co-équipier, Bucky, n’a pas survécu. Pétri de culpabilité à l’idée d’avoir emmené un jeune garçon à la guerre, Steve Rogers se remémore alors les souvenirs marquants du temps où lui et Bucky affrontaient les nazis durant la seconde guerre mondiale, en compagnie du fameux Howling Commando…

Le Howling Commando : Un Dum Dum Dugan tel qu’en lui-même, mais un Nick Fury sans son bandeau…
Les trois mini-séries précédentes déroulaient à peu-près la même formule : Le héros de l’histoire se remémorait des souvenirs ayant attrait à une personne chère disparue. Mais il s’agissait à chaque fois d’une femme (un amour perdu). Ici, il s’agit d’un garçon. Mais le principe reste le même, et l’amour est remplacé par l’amitié fraternelle. Sur le principe de relecture des “origines de Captain America & Bucky”, il est très intéressant de comparer le travail de Jeph Loeb & Tim Sale avec celui d’Ed Brubaker & Chris Samnee sur CAPTAIN AMERICA & BUCKY : MASQUES (excellent arc narratif de la série régulière, publié en 2011). Ces derniers effectuaient à peu-près le même type de relecture, mais en transformant parfois radicalement les événements tels qu’ils furent publiés dans les années 40 (de la rétro-continuité totale, mais assez bienvenue pour une fois, dans la mesure où les épisodes originaux devenaient embarrassant de par leur naïveté extrême). Ainsi, les deux personnages ne se rencontraient pas de la même manière et la caractérisation de James “Bucky” Barnes était sérieusement revue et corrigée (avec une ambivalence appuyée, dans une sorte de mélange presque inquiétant entre le jeune compagnon jovial et affable et le tueur impitoyable, agressif, à la limite du psychopathe). Soit une modernisation radicale, à peine tempérée par le style graphique très doux de Chris Samnee.
Du point de vue de la relecture, Jeph Loeb & Tim Sale optent à l’inverse pour un traitement respectant pleinement les éléments du comic book originel, dont ils ne modernisent finalement que la forme. Soit une nouvelle preuve de leur approche postmoderne.

La version de Brubaker & Samnee, sensiblement différente
Car le miracle de l’association Loeb/Sale a encore frappé ! Et l’osmose entre le Fond et la Forme s’avère une nouvelle fois optimale. Toute la réussite de ce tandem d’auteurs magique trouve ainsi sa substance dans cet équilibre virtuose entre le respect des codes de l’époque (naïveté, simplicité, innocence, prouesses complètement improbables) et le style de narration moderne (dialogues brillants, émotion accrue, voix-off prenante, découpage savant). Une alchimie proprement incroyable, d’une finesse inouïe, qui permet au récit de s’affranchir de toutes ses naïvetés inhérentes pour s’élever sur le terrain de la poésie, comme si les éléments formels (la Forme) devenaient les rimes au service de la prose (le Fond).

Comment ça ils volent ??? (parait que c’est une référence au CAPTAIN AMERICA de Jim Steranko)
Évidemment, cette poésie ne devient possible qu’à travers l’art de Tim Sale. Un style “cartoon” intemporel où se mêlent la candeur, la naïveté et la grâce. Un traitement iconique immaculé, qui parvient à véhiculer l’esprit des comics d’antan dans la sphère contemporaine où s’égrène la sensibilité de Jeph Loeb, dominée par un amour sincère pour ces personnages de papier venus d’un autre temps. Comme d’habitude, Tim Sale réduit le découpage de ses planches à leur plus simple expression en ne cherchant jamais à donner dans le réalisme, même si, l’espace de quelques vignettes, il peut soudain réaliser quelques images virtuoses, dominées par des compositions particulièrement sophistiquées (on songe par exemple à la séquence du musée du Louvre). Parallèlement, on pourra regretter une légère paresse par endroit. Par exemple, le char d’assaut nazi ne serait-il qu’un tank de pacotille ? Car concrètement aucun char allemand en 1941 ne possédait un tel canon (le légendaire “Maus”, un gigantesque char construit en un seul exemplaire par l’armée nazie et laissé à l’état de prototype date de 1943 (le dessin de Tim Sale ne lui ressemble pas beaucoup) et le Jagdpanzer E100 (le dessin de Tim Sale lui ressemble beaucoup) a été imaginé à la fin de la guerre et n’a finalement jamais été entièrement construit, même à l’état de prototype) ! Bon… On dira que ce ne sont que des histoires !

Qu’est-ce que c’est que ce char ???
Bien entendu, le miracle ne se serait pas non plus produit si les deux auteurs ne digéraient pas aussi bien leurs références visuelles et cinématographiques (soit une imagerie universelle immédiatement connotée). On se souvient que DAREDEVIL : JAUNE s’abreuvait à la source des films noirs, des films de boxe et de toute l’ambiance romantique des années 60 (Hitchcock was here), restituant parfaitement l’atmosphère de l’époque consacrée. Idem pour SPIDER-MAN : BLEU, où l’on retrouvait le parfum sucré des films de Blake Edwards. Seul HULK : GRIS faisait une entorse à la règle en se tournant vers les films de monstres de la Universal (soit un bon de trente ans en arrière). Ici, Jeph Loeb & Tim Sale reviennent à la formule qui veut que l’époque trouve une résonnance dans le cinéma de son temps et citent ouvertement les films de Frank Capra, chaque épisode s’ouvrant sur un titre du cinéaste (L’ENJEU, VOUS NE L’EMPORTEREZ PAS AVEC VOUS, HORIZONS PERDUS, UN TROU DANS LA TÊTE, JOUR DE CHANCE (mal traduit à l’époque de sa diffusion dans les salles françaises par le titre MILLIARDAIIRE POUR UN JOUR) et LA VIE EST BELLE (IT’S A WONDERFUL LIFE).

Venez fighter les nazis, pour que la vie redevienne belle…
Les pinailleurs trouveront la référence gratuite mais, pourtant, elle s’impose naturellement. Il faut déjà se souvenir que le réalisateur américain, très impliqué dans le conflit, avait tourné plusieurs films de propagande et notamment la prestigieuse série POURQUOI NOUS COMBATTONS (WHY WE FIGHT) afin de soutenir l’effort de guerre et par extension tous les jeunes américains qui venaient combattre en France. Beaucoup d’autres grands réalisateurs en firent de même, d’ailleurs, comme par exemple Alfred Hitchcock en Angleterre. Il était donc tout à fait approprié que les auteurs adressent ce type d’hommage au plus grand cinéaste américain des années 40. Enfin, Frank Capra était un auteur dont les films égratignaient l’American Way Of Life tout en étant pétris d’un amour inconditionnel pour l’Amérique. Un thème qui colle à la peau du personnage de Captain America depuis très longtemps (et qui trouvera son apogée à l’occasion de CIVIL WAR).

Du blanc pour le symbole, des couleurs vives pour le reste !
Ainsi, dans CAPTAIN AMERICA : BLANC, le lecteur peut découvrir peu à peu la symbolique choisie pour l’occasion : Le Blanc évoque la pureté et les valeurs à priori immaculées de l’Amérique, dont le super-héros à la bannière étoilée demeure à cette époque l’étendard vivant. Or, la réalité du conflit et la perte d’un proche (en l’occurrence Bucky) vont amener le personnage à ne plus voir les choses en “noir et blanc”, à sortir de son manichéisme primaire et ainsi à comprendre que la réalité n’est pas aussi “blanche” qu’il le pensait. Ainsi, cette note d’intention semble nous dire que Captain America n’était “blanc” qu’avant la mort de Bucky, et qu’il n’en sera plus jamais de même. Une prise de conscience qui atteindra peu à peu le monde des comics, puisque ces derniers vont lentement être rattrapés par des thèmes beaucoup plus graves au tournant des années 60… Et Jeph Loeb d’achever de nous livrer, par le biais de cette toile de fond diffuse et délicate, une des pièces incontournables de l’histoire éditoriale du personnage…

Acrobaties sur les toits de Paris, et plus précisément du Louvre…
Pour terminer, quelques mots sur la participation du coloriste Dave Stewart, qui relaie ici ce daltonien de Tim Sale !
Comme à son habitude, l’artiste complète merveilleusement bien le travail du dessinateur en alternant les planches rouge fauve et les atmosphères turquoise, auxquelles viennent s’ajouter toute une gamme de vert émeraude, de mauves et de violets.
Cette palette tour à tour discrète ou flamboyante achève d’offrir une patine postmoderne à l’ensemble (qu’il est loin le temps des imprimeries aux trois couleurs primaires et aux points de trame !). À l’arrivée, cette nouvelle création “colorée” dédiée aux super-héros Marvel transpire la personnalité de ses auteurs et parvient, tout comme les précédentes, à s’élever au-dessus du tout-venant de la production de comics de super-héros en s’imposant comme une œuvre, tout simplement.
L’histoire qui nous est contée est pourtant d’une simplicité biblique qui, telle une épure, ne pourra pas plaire à tout le monde, notamment aux lecteurs en quête perpétuelle d’éléments démonstratifs…

Entre le début de sa publication en 2008 et la fin en 2016, l’ambiance des planches a pu changer.
See you soon !!!
