
* POSTMODERN ATTITUDE – 3° PARTIE *
– BLUE NOTE –
Chronique de la toisième mini-série de super-héros Marvel réalisée par Jeph Loeb & Tim Sale : SPIDER-MAN : BLEU
Date de publication : 2002
Auteurs : Jeph Loeb (scénario), Tim Sale (dessin)
Genre : Super-héros.
Éditeur VO : Marvel Comics. Éditeur VF : Panini Comics
Le dossier en 5 parties sur les super-héros Marvel par Jeph Loeb & Tim Sale :
1. WOLVERINE & GAMBIT
2. DAREDEVIL JAUNE
3. SPIDER-MAN BLEU (vous êtes ici)
4. HULK GRIS
5. CAPTAIN AMERICA BLANC

Toute la mythologie du “Monte-en-l’air” en quelques couvertures iconiques (et magnifiques), qui préservent toute la magie d’une époque en seulement six épisodes…
Cet article est le troisième d’une série de cinq sur les œuvres réalisées par le tandem Jeph Loeb (scénario) et Tim Sale (dessin) autour de l’univers des super-héros Marvel. Ce duo d’auteurs a aussi bien officié chez DC Comics que chez Marvel, pour un certain nombre de mini-séries particulièrement réussies et iconiques, transcendées par un style inimitable.
Cette série d’articles est par ailleurs complémentaire des articles (à venir) sur l’univers de Batman et sur celui de la mini-série LES SAISONS DE SUPERMAN, également dédiés à la collaboration de nos deux auteurs, chez DC Comics.
Puisque l’occasion est trop belle pour ne pas la rater, je vous propose, si c’est dans vos cordes, de lire l’article au son du chef d’œuvre de Miles Davis : l’album KIND OF BLUE. Vous comprendrez pourquoi d’ici la fin de notre chronique…

La splendide première page de SPIDER-MAN : BLEU. Tout est bleu !
Comme avec tous leurs autres récits symbolisés par une couleur, Jeph Loeb & Tim Sale opèrent ici une relecture des premières années de leur personnage issu de l’univers Marvel (cette fois il s’agit de Spider-man et sa couleur est le BLEU). L’idée n’est pas de refaire les origines du héros, mais de se choisir une période mythique du passé de chaque personnage et d’en proposer une version développée, avec un éclairage postmoderne.
Nous avons vu dans l’article précédent dédié à DAREDEVIL, que ces personnages sont avant tout des concepts créés au début des années 60 pour la plupart (voire des années 40 en ce qui concerne Captain America !), et qu’ils ne supportent pas n’importe quel traitement. L’intégrité de chaque figure est ainsi tributaire d’un univers précis et codifié, qui prend toute son essence dans le contexte de son époque.
Dans ce cas, l’angle postmoderne consiste à maintenir l’équilibre entre le passé et le présent, entre le classique et le contemporain, en préservant tous les codes propres à l’intégrité de chaque univers défini, tout en les mêlant aux canons de mise en forme qui ont suivi l’évolution du médium. Ainsi, les histoires de notre duo d’auteurs ont un look à la fois rétro et moderne. On s’imprègne de l’ambiance esthétique de l’époque, mais on opte pour une mise en forme contemporaine, où la narration se construit davantage sur le vocabulaire graphique que sur le texte. Dialogue et voix off sophistiqués, en osmose avec le découpage de chaque planche, se substituent ainsi aux bulles de pensées ampoulées et au cartouches obsolètes du temps jadis…
Au final, les auteurs régurgitent plusieurs décennies de matériel sémantique et esthétique (notamment plusieurs décennies d’ambiances distinctes et précises), afin de nourrir leur récit, lequel puise toute sa densité à la source de ces références.

Bon, ça c’est pas de toute première jeunesse…
Lorsque le lecteur ouvre pour la première fois le livre dans lequel se trouve la mini-série SPIDER-MAN : BLEU, il ne peut être qu’envahi par la sensation picturale dégagée par la première page. Baignée de la couleur consacrée, celle-ci électrise immédiatement nos yeux d’une sensation purement iconique. Et puis c’est parti pour ne plus lâcher cette histoire magnifique !
Le pitch nous propose le remake d’une saga précise, publiée à l’origine en trois épisodes d’avril à juin 1967 dans la série AMAZING SPIDER-MAN, que nous avons découvert en France en 1984 dans un album de la collection UNE AVENTURE DE L’ARAIGNÉE intitulé LA PROIE DU CHASSEUR (par Stan Lee & John Romita) :
Peter Parker, au soir de la Saint Valentin (époque contemporaine de la publication en 2002), se remémore sa rencontre avec Gwen Stacy et ses débuts de super-héros. Sa rencontre avec Mary-Jane, Harry Osborn, ses combats de jeunesse avec le Vautour, le Bouffon vert, le Lézard, le Rhino et Kraven le chasseur. La maestria de Jeph Loeb fait que le néophyte apprendra un maximum de choses sur le passé de Spider-man là où le vieux fan revivra avec délice des souvenirs d’enfance. Le tout sans une once d’infantilisme, car les six épisodes sont brillamment racontés et dialogués, de sorte qu’on puisse les lire avec le même plaisir de 7 à 77 ans ! Précisons le afin que cela soit clair : On ne nous raconte rien ici que l’on ne sache déjà si l’on connaît la période référencée, car il s’agit au contraire de nous raconter la même chose, mais d’une façon nouvelle…

Pour la St Valentin, M.J. laisse Peter se souvenir de Gwen…
Personnellement, lorsque je me suis remis à lire des comics, adulte, et que j’ai relu les SPIDER-MAN de mon enfance (que l’on appelait alors tout simplement L’Araignée !), j’ai été particulièrement déçu par la narration datée et naïve (pour ne pas dire que j’ai trouvé ça très mauvais) de ce matériel des années 60 et 70, particulièrement enfantin. SPIDER-MAN : BLEU a donc été une véritable révélation, la preuve que l’on pouvait raconter une histoire sur ce personnage pour un lectorat devenu adulte, sans pour autant renoncer aux sensations de son enfance.
La chose est plutôt fascinante : Alors que j’ai gardé certains numéros des STRANGE, TITANS, NOVA ou autres RCM de mon enfance, j’ai immédiatement revendu mes Intégrales SPIDER-MAN publiées chez Panini. Elles me sont complètement tombées des mains ! Relire ces vieilles histoires imprimées sur papier glacé, dans une reliure aseptisée, c’était tout simplement hors contexte. La lecture de ces “oldies” était devenue une véritable torture en ce qui me concerne, et je regrette presque ce temps perdu à m’obstiner à tout relire (soit les intégrales 1971 à 1984, quasiment d’une traite. Une vraie torture je vous dis !).

Flashback : Une rencontre marquante…
Pourtant, lorsque j’exhume un vieux numéro de STRANGE, il y a une certaine magie qui opère. Et je relis parfois avec tendresse cet épisode où notre héros découvre le clone de Gwen Stacy (première SAGA DU CLONE, STRANGE N° 114), ou celui où il fait la connaissance de la Chatte noire (STRANGE N°149). Là, dans cette vieille revue à la couverture magnifique illustrée par Jean Frisano, au papier-journal parsemé de jeux et autres publicités d’époque, il se passe quelque chose, quelque chose qui disparait instantanément dès lors que le contenant disparait aussi…
Je ne sais pas comment ont fait Jeph Loeb & Tim Sale, mais c’est cet effet “Madeleine de Proust” qui a traversé ma lecture de ce SPIDER-MAN : BLEU, sans pour autant la parasiter par des effets infantiles ! Si ça ce n’est pas du grand art !
Inutile de préciser que je ne partage pas l’avis de certains lecteurs, qui ont reproché un côté mièvre et larmoyant à cette mini-série…

Des souvenirs pour les grands enfants…
Notons un changement d’atmosphère assez important par rapport au récit précédent. Et la présence de deux jeunes femmes pour le pris d’une, manifestement, opère une orientation vers un esprit “pin-up” en total osmose avec la période référencée.
Opérant le même type de joie de vivre que DAREDEVIL : JAUNE, cette nouvelle relecture draine néanmoins dans son sillon des citations picturales qui lui sont propres. Et les quelques soirées étudiantes que vivent les personnages ne sont pas sans évoquer l’ambiance des films de Blake Edwards. Le loft des Osborn évoque ainsi plus ou moins THE PARTY, quand les soirées festives rappellent aussi le délicieux DIAMANTS SUR CANAPÉ (et la non moins délicieuse Audrey Hepburn)…
À ces moments là, eu égard à l’atmosphère originelle des épisodes réalisés du temps de Stan Lee, Steve Ditko & John Romita Sr (les années 60), le choix de cette esthétique distincte trouve alors toute sa saveur et sa cohérence car, si l’on est coutumier du cinéma de Blake Edwards, on y retrouve cet équilibre mêlé de légèreté et de mélancolie, où rire et larmes s’évaporent dans une même bulle de savon…

Breakfast at Tiffany’s ?
Mais le principal changement par rapport à DAREDEVIL : JAUNE se situe dans la palette graphique et notamment dans la mise en couleur. Car ici les aquarelles et autres ambiances nocturnes (dont la colorisation était précédemment effectuée par Matt Hollingsworth) ont laissé la place à des aplats pastel et lumineux, réalisés de manière infographique par le coloriste Steve Buccellato.
Il semblerait qu’un certain nombre de lecteurs ait été déçu par ce changement de paradigme, SPIDER-MAN : BLEU optant pour quelque chose de plus léger, de plus dilué, de plus aseptisé, peut-être, que DAREDEVIL : JAUNE, d’autant que le script (qui reprend celui de l’arc narratif LA PROIE DU CHASSEUR) est moins original. Ce n’est pas faux mais, si l’on fait abstraction de ces changements et si l’on prend cette mini-série pour elle-même, on reste tout de même dans un très haut niveau de qualité. Et si la mise en forme est moins tranchée, on y trouve tout de même une élégance et un niveau de finesse qui demeurent largement au-dessus de la moyenne des comics de super-héros classiques.
Au niveau de l’encrage, également, Tim Sale a modifié son trait en fonction de l’esprit de la série. Il opte ainsi davantage pour une ligne claire, tout en épaississant les contours. Chaque apparition du héros et de ses ennemis s’illustre dans une mise en forme iconique inoubliable, où l’épure côtoie la grâce, non sans évoquer les dessinateurs originels relevés plus haut, dans une forme d’hommage référencé. On touche ainsi à un équilibre incroyable entre l’imagerie universelle véhiculée par la série, et une interprétation personnelle particulièrement raffinée.
Enfin, cette relecture amène également bien des changements contextuels (je pense notamment à l’appartement que partagent Peter Parker & Harry Osborn, devenu ici in loft luxueux, ainsi qu’à l’âge des personnages principaux et aux événements opposant Spidey à ses ennemis, plus ou moins modifiés), mais sans pour autant trahir l’esprit de la série.

Des souvenirs pour les grands enfants… (bis)
Alors pourquoi avoir lancé l’article au son de l’album KIND OF BLUE de Miles Davis ?
Certes, on retrouve la couleur BLEUE dans le titre. Mais la mini-série SPIDER-MAN : BLEU est découpée en six chapitres portant chacun le titre d’un standard de jazz de l’époque : MY FUNNY VALENTINE, LET’S FALL IN LOVE, ANYTHING GOES, AUTUMN IN NEW YORK, IF I HAD YOU, ALL OF ME… quasiment que des ballades romantiques, proches du blues, d’où le titre de l’album. Mais l’album phare du cool jazz, d’ailleurs enregistré par une formation en sextet, c’est avant tout KIND OF BLUE. Étant donné le titre de la mini-série, il parait peu probable que la chose ait échappée à ses auteurs…
Ces références aux standards de jazz nous rappellent que le principe du jazz est d’improviser et de réinterpréter une ligne déjà existante, la même chose avec des variations (l’album KIND OF BLUE est d’ailleurs resté célèbre, entre autre, pour avoir été enregistré sans préparation et uniquement sur la base d’improvisations). Et c’est exactement ce qu’ont fait Jeph Loeb & Tim sale avec cette mini-série, en reprenant un histoire déjà existante et en la réinterprétant avec tout un tas de variations dans le fond et dans la forme !

Une constante made in Marvel : Un hommage au premier épisode historique de 1962 (époque Stan Lee & Steve Ditko), ici particulièrement cohérent sous les pinceaux de Tim Sale, qui lui apporte variations et nuances…
Au final, il nous reste un livre qui s’est écoulé tout seul et que l’on referme avec le cœur serré, bouleversé par les événements et désespéré à l’idée de quitter des personnages aussi attachants. En somme, c’est le blues du lecteur de super-héros…
Et accessoirement la plus belle histoire jamais créée sur le Monte-en-l’air de chez Marvel (avis tout à fait personnel et subjectif)…

Le blues du super-héros (et du lecteur)…
See you soon !!!
