
– LE HORLA PRÉSENTE –
* EST-CE QUE ÇA EXISTE UN FILM SANS MALÉDICTION, NI HOMME CHAT, MAIS QUI S’APPELLE LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS ? *
Chronique du film LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS réalisé par Robert Wise et Gunther Von Fritsch avec le producteur Val Lewton au sein de la RKO
Acteurs : Simone Simon, Kent Smith, Jane Randolph, Elizabeth Russell
Scénario : DeWitt Bodeen
Musique : Roy Webb
Dates de sortie du film : 1944
Durée : 70 minutes
Genre : Fantastique, Drame, Conte

Cet article est inscrit dans le cycle dédié aux films d’épouvante que nous appelons “LE HORLA PRÉSENTE…” Un cinéma de la peur suggérée et indicible, telle que Maupassant l’a si bien traduite en littérature, notamment avec son chef d’œuvre : LE HORLA (où ce que l’on ne voit pas est plus effrayant que ce que l’on voit…). Soit un sous-genre à part entière du cinéma fantastique et horrifique qui contient en son sein un panel assez conséquent de films importants.
Nous reviendrons de temps en temps vous présenter d’autres films de la rubrique. Aujourd’hui, nous faisons le voyage jusqu’en 1944, où l’on découvrait l’étrange suite de LA FÉLINE…
Sur C.A.P, nous avons consacré plusieurs articles aux films produits par Val Lewton au sein de la RKO. Voici la liste de ces articles :
- La trilogie Jacques Tourneur (LA FÉLINE, VAUDOU, L’HOMME LÉOPARD)
- Les films réalisés par Mark Robson (LA SEPTIÈME VICTIME, L’ÎLE DES MORTS, BEDLAM)
- LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS – Vous êtes ici
- LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES
Le pitch : Depuis les événements de LA FÉLINE et la mort d’Irena, Oliver et Alice se sont mariés et ont eu une petite fille.
Amy est une enfant rêveuse et solitaire qui se réfugie dans les mondes imaginaires. Elle ne parvient pas à se faire des amis mais éprouve également des difficultés à communiquer avec son père qui l’accuse souvent de mentir et, malgré sa bienveillance, refuse que sa fille fasse de ses chimères une réalité.
Un jour qu’elle s’échappe de chez elle, Amy passe devant une maison soi-disant hantée d’où une vielle dame lui offre un anneau, qu’elle garde précieusement au doigt. Persuadée qu’il s’agit d’un anneau magique, Amy fait alors le souhait d’avoir un ami imaginaire. Après être tombée sur une ancienne photo d’Irena, la précédente épouse de son père, elle la voit bientôt apparaitre dans le jardin. Dès lors, Amy se figure qu’elle possède bel et bien l’amie dont elle rêvait en secret…

Où l’on retrouve les trois personnages principaux de LA FÉLINE.
LA FÉLINE, réalisé en 1942, avait obtenu un succès considérable et les pontes de la RKO avaient immédiatement réclamé une suite au producteur Val Lewton. Ne pouvant la confier à Jacques Tourneur (réalisateur de LA FÉLINE alors occupé sur le tournage de L’HOMME LÉOPARD), Val Lewton avait eu l’idée de s’offrir les services de Gunther Von Fritsch, un excellent réalisateur de documentaires. Mais, peu habitué à ce type de production, ce dernier avait pris tellement de retard qu’il avait été renvoyé de son poste de réalisateur après n’avoir tourné que le tiers des scènes prévues. Val Lewton avait alors choisi de le remplacer par Robert Wise, le brillant monteur de CITIZEN KANE et LA SPLENDEUR DES AMBERSON d’Orson Welles. LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS allait donc devenir le premier film de Robert Wise, un réalisateur promis à une très grande carrière, notamment dans le cinéma de genre qui nous intéresse ici, raison pour laquelle on trouvera plusieurs articles dédiés au monsieur sur C.A.P.
Mis à part Jacques Tourneur au poste de réalisateur, toute l’équipe de LA FÉLINE rempile sur LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS. On retrouve ainsi les trois acteurs principaux, ainsi que le scénariste DeWitt Bodeen, le directeur de la photographie Nicholas Musuraca et le compositeur Roy Webb. À noter également la présence de l’actrice Elizabeth Russell, qui interprétait l’énigmatique “femme chat” dans LA FÉLINE, et qui incarne ici une mystérieuse femme solitaire, sorte “d’avertissement” pour Amy, qui fait ainsi écho à ce que la “femme chat” représentait pour Irena dans LA FÉLINE : Soit une version de ce qu’Amy pourrait devenir si elle reste aussi “différente” toute sa vie et que son manque de communication finisse par couper le lien affectif l’unissant à ses parents…

Amy et Irena : Les deux images de la solitude…
Car LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS est avant tout une allégorie sur le thème de la différence, et son prétendu statut de suite à LA FÉLINE prête aujourd’hui à rire si l’on considère qu’il ne se joue que sur trois éléments plutôt anecdotiques : Le retour des trois acteurs principaux (qui jouent les mêmes personnages mais sans vraiment assurer une continuité avec le film précédent, dont les événements semblent avoir été, sinon oubliés, à tout le moins considérés comme un lointain souvenir vaguement tragique) ; un titre vendeur (n’oublions pas que CAT PEOPLE – titre originel de LA FÉLINE – avait été choisi au départ juste parce qu’il sonnait bien !) ; et enfin un chat noir perché sur un arbre en début de film, lequel fait le lien avec un affiche et un titre, point barre !
Très vite, le spectateur se rend compte que ce second film n’a strictement rien à voir avec la “malédiction” qui poursuivait Irena, menaçant de la transformer en panthère si elle se sentait délaissée (pour résumer vite). En revanche, il peut s’apercevoir que cette suite capillotractée de LA FÉLINE traite d’un sujet extrêmement similaire, qui tisse la métaphore d’une personne (féminine de surcroit) soumise à un sentiment d’extrême solitude, la condamnant à basculer dans un monde surnaturel… ou imaginaire.
Parce qu’une fois encore, le cinéma de Val Lewton (tellement impliqué dans ses productions qu’on ne remarque même pas la différence entre les scènes filmées par Gunther Von Fritsch et celles de Robert Wise), fidèle à Maupassant, joue sans cesse sur l’ambiguïté en laissant le spectateur hésiter entre le réel et le surnaturel, lequel spectateur se demande si les phénomènes sont bel et bien de l’ordre du fantastique (Irena est-elle un fantôme revenu pour veiller sur la fille de son mari ?) ou de l’affabulation (tout ne se passe t-il pas au contraire dans l’esprit de la petite fille, qui imagine le tout ?).

Elizabeth Russell : Jadis la “femme chat” dans LA FÉLINE (en bas) ; à présent l’image de la femme adulte solitaire…
Telle était la “méthode Val Lewton”, jouant sans cesse sur la suggestion et sur cette ambiguïté de la frontière ténue qui sépare parfois le réel et le surnaturel, de cette frontière perméable qui fait l’essence même du fantastique, où tout soudain peut basculer dans un univers où le mystère prend le pas sur le quotidien…
De cette confusion entre le réel et le surnaturel nait ainsi la peur de l’indicible, c’est-à-dire la peur de ce que l’on ne comprend pas et qui nous laisse hésiter entre la part de la raison et celle de la folie. Ce sentiment irrationnel peut alors échouer sur la schizophrénie, comme c’était peut-être le cas dans LE HORLA de Maupassant, où le personnage voyait une créature de cauchemar lui aspirer son essence de vie pendant son sommeil, tandis que le lecteur se demandait si tout ceci n’était pas une affabulation…
Dans LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS, la petite Amy souffre peut-être du même symptôme, le fantôme d’Irena (de même que le pouvoir de l’anneau offert par la vieille dame) n’étant peut-être que la matérialisation de ses fantasmes.

Fantôme ou amie imaginaire ?
Avec LA FÉLINE, Val Lewton s’était assuré que le scénario (auquel il participe dans la plupart de ses films, sans même être crédité à ce poste) réussisse à construire un récit suffisamment solide afin qu’il puisse supporter une double lecture : “Une histoire d’horreur doit, avant tout, être une bonne histoire, même sans l’horreur. (…) Nous envisagions chaque scène avec son élément horrifique, mais également sans celui-ci. Si l’on remplace les éléments surnaturels par la folie, le scénario tient encore debout”. Soit l’inverse des productions Universal qui, à la même époque, balançaient Frankenstein, Dracula et le loup-garou au gré d’une bouillie scénaristique servant avant tout de prétexte à leur réunion factice !
Avec LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS, la recette est en tout cas reprise à la lettre et le spectateur peut parfaitement choisir entre l’option du fantôme ou celle de l’amie imaginaire. L’épouvante est dans tous les cas introduite de manière extrêmement subtile et, lors du climax final, sous la neige, alors qu’Amy risque réellement la mort au son d’un galop tonitruant tout droit issu de la légende de SLEEPY HOLLOW (ici encore une probable affabulation de la petite fille), le spectateur éprouve un sentiment d’angoisse bien tangible, quand bien même tout se passe avant tout dans son imagination !

Si c’est un fantôme, c’est le plus beau de l’histoire du cinéma…
Avec cette histoire de petite fille qui trouve dans sa compagne de l’au-delà l’alter-égo qui lui est refusé dans le monde réel, le film tisse une remarquable parabole sur la difficulté de passer la barrière de l’enfance, comme une sorte de pendant mystique au PETER PAN de J.M. Barrie, ou de Walt Disney ! Le sous-texte va même encore plus loin puisqu’il suggère que l’éducation des parents, lorsqu’elle est trop exigeante et surtout trop rigide, marquée par le manque de communication, peut mettre en danger l’évolution psychologique des enfants, danger illustré dans le film par son final angoissant, durant lequel l’enfant risque un trépas bien réel.
Nous retiendrons de ce petit bijou d’un autre temps, outre son histoire merveilleuse, une atmosphère onirique parmi les plus envoûtantes que nous ait offertes le 7° art, ainsi qu’une nouvelle allégorie de la schizophrénie, quelque part entre PETER IBBETSON (1936), L’AVENTURE DE MME MUIR (1945), LA NUIT DU CHASSEUR (1955) et LES INNOCENTS (1961)…
Dans le rôle du fantôme (ou de l’amie imaginaire), l’actrice Simone Simon nous rappelle sa présence unique, envoûtante et diaphane et l’on songe qu’Hollywood a bien eu tort de ne pas lui offrir une vraie carrière au sein de son industrie.
Au final, LA MALÉDICTION DES HOMMES CHATS s’impose comme l’acte de naissance de Robert Wise au poste de réalisateur, et comme l’un des plus beaux films produits par le grand Val Lewton.

Un songe en hiver…
SEE YOU SOON !!!

Tu sais que je l’ai même pas vu celui là en fait…
Mais ça fait envie.
Je me rends compte que j’ai quasi tout aimé ce que j’ai vu de Wise mais la liste de ses films est plus longue que ce que je pensais. Il m’en manque pas mal.
Ici c’est surtout la patte de Val Lewton qui fait la magie du film, comme dans LA FÉLINE et dans VAUDOU. Sans doute mes trois préférés des films produits par Val Lewton. Ensuite je mettrai L’HOMME LÉOPARD et LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES, puis, en allant décroissant vers le moins bien, L’ÎLE DES MORTS, LA SEPTIÈME VICTIME, BEDLAM et LE VAISSEAU FANTÔME.
J’insiste mais tu devrais voir KURONEKO de Kaneto Shindo. ONIBABA aussi mais c’est moins « onirique » déjà. Je le compare peut être faussement à Tourneur à cause de ce noir et blanc mais si tu dis que c’est surtout la patte Val Newton, je me gourre surement. En tous cas esthétiquement ça devrait te plaire.