L’INCARNATION DU PÉRIL NUCLÉAIRE
Chronique du premier film GODZILLA
Réalisateur : Ishirô Honda
Date de sortie : 1954
Genre : Fantastique, drame
Dans le rayon des films de monstres, il manquait encore sur C.A.P une pierre angulaire du 7ème art, à avoir GODZILLA, l’original, le premier, celui de 1954 réalisé par Ishirô Honda. Vous aviez déjà eu droit au KING KONG légendaire de 1933 et même un peu de Godzilla dans des films de kaijus d’Ishirô Honda plus récents. Il est temps de se pencher sur l’origine du lézard géant japonais.

Le pitch : Après la mystérieuse disparition de plusieurs navires et une série de destructions inexpliquées sur une île japonaise, une commission d’enquête est envoyée sur place afin de faire la lumière sur ces événements. Grâce aux indices, le professeur Yamane parvient à une conclusion aussi stupéfiante qu’alarmante : ces catastrophes seraient l’œuvre d’une gigantesque créature surgie des profondeurs de l’océan.
Peu après, le monstre émerge sur la terre ferme et déchaîne sa fureur sur le Japon. Baptisée Godzilla par ses victimes de l’ile Odo, cette créature colossale incarne les conséquences de la course à l’armement nucléaire des grandes puissances : sa taille démesurée et l’énergie atomique qui parcourt son corps sont en effet le fruit des radiations libérées par les essais nucléaires.
Ce qui surprend immédiatement en revoyant ce premier GODZILLA, c’est son ton très sombre. Les nombreux films de la saga qui suivront feront progressivement du monstre une figure héroïque ou un simple prétexte à des affrontements spectaculaires. Ici, rien de tout cela. Le réalisateur Ishirō Honda filme la catastrophe avec un sérieux presque documentaire. Les victimes, les hôpitaux débordés, les familles endeuillées ou encore les quartiers réduits en cendres évoquent davantage un film de guerre qu’un simple divertissement fantastique.
Cette approche n’a rien d’un hasard. Dix ans seulement après Hiroshima et Nagasaki, le Japon reste profondément marqué par les bombardements atomiques. De plus, en 1954, quelques mois avant la sortie du film, l’affaire du bateau de pêche « Lucky Dragon n°5 », contaminé par les retombées radioactives d’un essai américain de bombe H (100 fois plus puissante que la bombe A) près de l’atoll de Bikini, ravive brutalement les angoisses de la population nippone.

Scènes de désolation, de blessés et familles en deuil d’une tristesse palpable
Si Godzilla est souvent considéré comme une simple métaphore de la bombe atomique, le film développe en réalité une réflexion plus vaste sur les conséquences de la course à l’armement. Il remet directement en question les essais nucléaires, la prolifération des armes de destruction massive et la responsabilité des scientifiques. Cette réflexion prend tout son sens à travers le personnage du docteur Serizawa. Inventeur d’une arme capable d’anéantir Godzilla, il se retrouve confronté à un terrible dilemme moral : utiliser sa découverte pour sauver le Japon au risque de créer un instrument encore plus destructeur que celui qu’il combat. Son personnage évoque inévitablement Robert Oppenheimer, partagé entre la fierté scientifique et le poids des responsabilités.
Le professeur Yamane (joué par le légendaire Takashi Shimura, apparu dans plus de 200 films entre 1934 et 1981, et dans 21 des 30 films d’Akira Kurosawa) représente une autre facette du débat. Convaincu que Godzilla constitue une découverte scientifique exceptionnelle, il préfère étudier la créature plutôt que chercher à l’éliminer. Son point de vue se heurte cependant à l’urgence de la catastrophe, illustrant le conflit permanent entre curiosité scientifique et nécessité de protéger la population.

De haut en bas : le désenchanté professeur Yamane, Emiko et le non moins désenchanté professeur Serizawa
Parallèlement, le film développe une intrigue plus intime autour d’Emiko la fille de Yamane promise au docteur Serizawa mais amoureuse d’Ogata, un officier de la marine. Ce triangle amoureux, loin d’être anecdotique, reflète lui aussi les thèmes du sacrifice, du devoir et des choix impossibles qui traversent l’ensemble du récit. La fin du film elle-même laisse un goût amer. En effet, il ne s’achève pas sur un coup d’éclat ou une bataille épique mais dans une espèce de mélancolie tragique, comme si utiliser une arme terrible pour tuer même une créature aussi dangereuse que Godzilla restait un drame annonciateur d’un futur sans espoir pour l’être humain.
Cette richesse narrative explique pourquoi GODZILLA demeure si différent de la plupart des films de monstres géants de son époque. Le spectacle est bien présent, mais il reste toujours au service d’un véritable propos sur les dangers du progrès scientifique lorsqu’il échappe à tout contrôle. C’est cette dimension humaine et politique qui explique pourquoi le film conserve encore aujourd’hui une puissance intemporelle.

Première apparition du monstre
Ce qui est amusant, c’est que l’existence même de de film doit beaucoup à un concours de circonstances. En 1954, le producteur Tomoyuki Tanaka prépare pour les studios Toho un ambitieux long métrage intitulé BEYOND THE GLORY, dont le tournage est prévu en Indonésie. Mais le projet s’effondre lorsque les autorités locales refusent de délivrer un visa aux deux acteurs principaux. Contraint d’abandonner le film, Tanaka cherche rapidement une nouvelle production capable d’utiliser le budget déjà prévu. Il décide alors de réunir deux phénomènes populaires : les films de monstres géants, relancés notamment par la ressortie triomphale de KING KONG en 1952, et les inquiétudes suscitées par le nucléaire. Le cinéma américain connaît alors un véritable engouement pour les créatures mutantes issues des radiations. Parmi les principales influences figure LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS (THE BEAST FROM 20 000 FATHOMS) d’Eugène Lourié (avec Ray Harryhausen aux commandes des effets spéciaux), dont s’inspire directement l’écrivain Shigeru Kayama.

Le monstres des temps perdus, cousin de Godzilla
Au départ un peu brouillon, le projet gagne en profondeur lorsque le réalisateur Ishirō Honda reprend le scénario avec Takeo Murata. Les deux hommes retravaillent largement l’histoire afin d’enrichir les personnages et leur donner une véritable dimension humaine. L’intrigue sentimentale, auparavant absente, est ajoutée, apportant davantage d’émotion et de tension dramatique à un récit initialement beaucoup plus froid. Et contrairement à certains films de l’ère Harryhausen comme IT CAME FROM BENEATH THE SEA, la romance n’est pas juste un prétexte un peu pataud pour rallonger la durée de vie du métrage.

Scènes nocturnes pour masquer l’apparence exacte du monstre
Concernant les effets spéciaux, évidemment ils trahissent aujourd’hui leur âge. Les maquettes, les miniatures et le célèbre costume porté par l’acteur (LES acteurs en fait, ils étaient deux ! Enfin…pas en même temps hein !) ne peuvent rivaliser avec les productions numériques contemporaines. Pourtant, ce savoir-faire artisanal conserve un charme indéniable. Certaines séquences, comme l’attaque du train impressionnent encore par la qualité des décors miniatures et par l’inventivité des trucages réalisés par Eiji Tsuburaya. Le noir et blanc (superbe sur une copie HD restaurée) permet aussi de beaucoup masquer l’aspect factice du monstre, en plus de renforcer la sensation de voir des images d’archives de la seconde guerre lorsqu’on s’attarde sur les victimes.
La nuit au service des effets spéciaux, et destruction de miniatures minutieuses
À noter qu’il existe un montage américain alternatif. En effet, en 1956, une version remaniée du film, intitulée GODZILLA, KING OF THE MONSTERS !, est exploitée aux États-Unis. Cette adaptation introduit un nouveau personnage, un journaliste américain interprété par Raymond Burr, dont les scènes, spécialement tournées pour l’occasion, sont intégrées au montage afin de l’insérer dans le déroulement de l’histoire. Le remontage modifie également le propos du film en minimisant la responsabilité des essais nucléaires américains dans l’apparition du monstre (bah voyons, hein !) Il est évident qu’il est préférable de voir la version d’origine.

Une scène de chant pour les funérailles des victimes si marquante qu’on la croirait pour les victimes d’Hiroshima et Nagazaki
C’est ainsi que plus de 70 ans après sa sortie, GODZILLA reste un monument du cinéma fantastique. Non seulement parce qu’il a donné naissance à l’une des franchises les plus célèbres de l’histoire, mais surtout parce qu’il demeure un grand film de science-fiction, capable d’utiliser un monstre géant pour parler de la guerre, de la peur du nucléaire et de la responsabilité humaine. Ce n’est peut être pas le premier film de monstre géant (une mode lancée par les américains mais qui curieusement deviendra la spécialité du Japon par la suite), mais il est sans aucun doute l’un des plus marquants de son époque.
